ACTE /, SCÈNE II
Quand je vis que mon cœur ne se pouvait défendre, Moi-même je donnai ce que je n'osais prendre. Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens, Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens.
105 Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée Avec impatience attend leur hyménée :
Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui ; C'est un feu qui s'éteint faute de nourriture ;
110 Et, malgré la rigueur de ma triste aventure, Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.
Je souffre cependant un tourment incroyable. Jusques à cet hymen Rodrigue m'est amiable :
115 Je travaille à le perdre, et le perds à regret ; Et de là prend son cours mon déplaisir secret. Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne ; Je sens en deux partis mon esprit divisé ;
1 20 Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé. Cet hymen m'est fatal, je le crains et souhaite ; Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite. Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas, Que je meurs s'il s'achève, ou ne s'achève pas. Lêonor.
125 Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, Sinon que de vos maux avec vous je soupire : Je vous blâmais tantôt, je vous plains à présent. Mais, puisque dans un mal si doux et si cuisant Votre vertu combat et son charme et sa force,
130 En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, Elle rendra le calme à vos esprits flottants. Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps : Espérez tout du ciel ; il a trop de justice Pour laisser la vertu dans un si long supplice.
L'Infante.
135 Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.
( L )l page entre.) Le Page.
Par vos commandements Chimène vous vient voir.
L'Infante (à Léonor).
Allez l'entretenir en* cette galerie.
Léonor.
Voulez-vous demeurer dedans la rêverie ?
L' Infa?ite.
Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, 140 Remettre mon visage un peu plus à loisir. Je vous suis. (fseu/e.)
Juste ciel, d'où j'attends mon remède, Mets enfin quelque borne au mal qui me possède ; Assure mon repos, assure mon honneur.
Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur. 145 Cet hyménée à trois également importe;
Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. D'un lien conjugal joindre ces deux amants, C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments. Mais je tarde un peu trop ; allons trouver Chimène, 150 Et, par son entretien, soulager notre peine.