‹ Le Cid-HoraceChapitre 150 sur 224 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Molière est de tous ceux qui ont jamais écrit, celui qui a le mieux observé l'homme, sans annoncer qu'il l'observait ; et même il a plus l'air de le savoir par cœur que de l'avoir étudié. Quand on lit ses pièces avec réflexion, ce n'est pas de l'auteur qu'on est étonné, c'est de soi-même.

Molière n'est jamais fin ; il est profond : c'est-à-dire que lorsqu'il a donné son coup de pinceau, il est impossible d'aller au-delà. Ses comédies bien lues, pourraient suppléer à l'expérience, non pas parce qu'il a peint des ridicules qui passent, mais parce qu'il a peint l'homme qui ne change point. C'est une suite de traits dont aucun n'est perdu ; celui-ci est pour moi, celui-là est pour mon voisin; et ce qui prouve le plaisir que procure une imitation parfaite, c'est que mon voisin et moi, nous rions de très-bon cœur de nous voir ou sots, ou faibles, ou impertinens, et que nous serions furieux, si l'on nous disait d'une autre façon la moitié de ce que nous dit Molière.

C'est le pas le plus hardi et le plus étonnant qu'ait jamais fait l'art de la comédie. Cette pièce en est le nec j>lus ultra : en aucun temps, dans aucun pays, il n'a été aussi loin. Il ne fallait rien moins que le Tartuffe

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pour l'emporter sur le Misanthrope ; et pour les faire tous les deux, il fallait être Molière. Je laisse de côté les obstacles qu'il eut à surmonter pour la représentation et dont peut-être il n'eut jamais triomphé, s'il n'avait eu affaire à un prince tel que Louis XIV, et de plus s'il n'avait eu le bonheur d'en être particulièrement aimé : je ne m'arrête qu'aux difficultés du sujet. Que l'on propose à un poëte comique, à un auteur de beaucoup de talent, un plan tel que celui-ci : un homme dans la plus profonde misère, vient à bout, par un extérieur de piété, de séduire un honnête homme bon et crédule, au point que celui-ci loge et nourrit chez lui le prétendu dévot, lui offre sa fille en mariage, et lui fait, par un acte légal, donation entière de sa fortune. Quelle en est la récompense ? le dévot commence par vouloir corrompre la femme de soji bienfaiteur, et n'en pouvant venir à bout, il se sert de l'acte de donation pour le chasser juridiquement de chez lui, et abuse d'un dépôt qui lui a été confié, pour faire arrêter et conduire en prison celui qui Ta comblé de bienfaits. — J'entends le poëte se récrier : quelle horreur ! on ne supportera jamais sur le théâtre le spectacle de tant d'atrocités, et un pareil monstre n'est pas justiciable de la comédie. Voilà, sans doute, ce qu'on eût dit du temps de Molière, et ce que diraient encore ceux qui ne font que des comédies ; car d'ailleurs ce sujet, tel que je viens de l'exposer, pourrait frapper les faiseurs de drames, et en le chargeant de couleurs bien noires, ils ne désespéreraient pas d'en venir à bout. Molière seul, qui ri alla pas jusqu'au drame^ comme l'a dit très sérieusement le très-sérieux M. Mercier, s'avance et dit : c'est moi qui ai imaginé ce sujet qui vous fait trembler, et quand vous en verrez l'exécution, il vous fera rire, et ce sera une comédie. On

ne le croirait pas s'il ne l'eût pas fait; car à coup sûr, sans lui, il serait encore à faire.

Molière qui croyait que la comédie pouvait attaquer les vices les plus odieux, pourvu qu'ils eussent un côté comique, n'eut besoin que d'une seule idée pour venir à bout de Tartuffe. Il est vrai qu'elle est étendue et profonde, et son ouvrage seul pouvait nous la révéler. — L'hypocrisie, telle que je veux la peindre, est vile et abominable; mais elle porte un masque, et tout masque est susceptible de faire rire. Le ridicule du masque couvrira sans cesse l'odieux du personnage; je placerai l'un dans l'ombre, et l'autre en saillie; et l'un passera à la faveur de l'autre. Ce n'est pas tout : je renforcerai mes pinceaux pour couvrir de comique les scènes où je montrerai mon Tartuffe; je rendrai la crédulité de la dupe encore plus visible que l'hypocrisie de l'imposteur ; Orgon trompé seul, quand tout s'unit pour le détromper, en sera si impatientant qu'on désirera de le voir amené à la conviction par tous les moyens possibles ; et ensuite je mettrai l'innocence et la bonne foi dans un si grand danger, qu'on me pardonnera d'en sortir par un ressort aussi extraordinaire que tout le reste de mon ouvrage.

C'est l'histoire du Tartuffe.

L'exposition vaut seule une pièce entière : c'est une espèce d'action. L'ouverture de la scène vous transporte sur-le-champ dans l'intérieur d'un ménage, où la mau* vaise humeur et le babil grondeur d'une vieille femme, la contrariété des avis et la marche du dialogue font ressortir naturellement tous les personnages que le spectateur doit connaître, sans que le poëte ait l'air de les lui montrer. Le sot entêtement d'Orgon pour Tartuffe, les simagrées de dévotion et de zèle du faux dévot, le

caractère tranquille et réservé d'Elmire, la fougue impétueuse de son fils Damis, la saine philosophie de son frère Cléante, la gaité caustique de Donne, et la liberté familière que lui donne une longue habitude de dire son avis sur tout» la douceur timide de Marianne, tout ce que la suite de la pièce doit développer, tout, jusqu'à l'amour de Tartuffe pour Elmire, est annoncé dans une scène, qui est à la fois une exposition, un tableau, une situation. A peine Orgon a-t-il parlé, qu'il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière.

On peut s'attendre à tout d'un homme, qui arrivant dans sa maison, répond à tout ce qu'on lui dit par cette seule question, et Tartuffe ? et s'apitoie sur lui de plus en plus, quand on lui dit que Tartuffe a fort bien mangé et fort bien dormi. Cela n'est point exagéré : c'est ainsi qu'est Êiit ce que les Anglais appellent Yinfatuation, mot assez peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un travers très-commun. La distinction entre la vraie piété et la fausse dévotion, si solidement établie par Cléante, est en même temps la morale de la pièce «t l'apologie de l'auteur.

Laharpe.

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