APPRÉCIATION LITTÉRAIRE
Par La Harpe.
Le sujet est irréprochable dans tous les principes de Fart, puisqu'il est conforme à la nature et aux mœurs. Il est de plus très-intéressant, puisqu'il excite à la fois ^admiration et la pitié ; l'admiration pour Rodrigue, qui ne balance pas à combattre le comte dont il adore la fille ; l'admiration pour Chimène, qui poursuit la vengeance de son père en adorant celui qui l'a tué ; et la pitié pour les deux amants, qui sacrifient l'intérêt de » leur passion aux lois de l'honneur. Je dis l'intérêt de leur passion, et non pas leur passion même; car si Chimène cessait d'aimer Rodrigue parce qu'il a fait le devoir d'un fils en vengeant son père, la pièce ne ferait pas le moindre effet. . . .
Les reproches incontestables que l'on peut faire au "Cid" sont:—
. i°. Le rôle de l'Infante, qui a le double inconvénient d'être absolument inutile, et de venir se mêler mal à propos aux situations les plus intéressantes.
a 9 . L'imprudence du roi de Castille, qui ne prend aucune mesure pour prévenir la descente des Maures, quoiqu'il en soit instruit à temps, et qui par conséquent joue un rôle peu digne de la royauté.
. 3°. L'invraisemblance de. la scène où don Sanche apporte son épée à Chimène, qui se persuade que Rodrigue est mort, et persiste dans une méprise beaucoup trop prolongée, et dont un seul mot pouvait la
tirer. On voit que l'auteur s'est servi de ce moyen pour amener le désespoir de Chimène jusqu'à l'aveu public de son amour pour Rodrigue, et affaiblir ainsi la résistance qu'elle oppose au roi qui veut l'unir à son amant ; mais il ne paraît pas que ce ressort fût nécessaire, et la passion de Chimène était suffisamment connue.
4*. La violation fréquente de cette règle essentielle qui défend de laisser jamais la scène vide, et que les acteurs entrent et sortent sans se parler et sans se voir.
5°. La monotonie qui se fait sentir dans toutes les scènes entre Chimène et Rodrigue, où ce dernier offre continuellement de mourir. J'ignore si, dans le plan de l'ouvrage, il était possible de foire autrement : j'avouerai aussi que Corneille a mis beaucoup d'esprit et d'adresse à varier, autant qu'il le pouvait, par les détails, cette conformité de fond ; mais enfin elle se fait sentir. . « .
Voilà, ce me semble, les vrais défauts qu'on peut blâmer dans la conduite du "Cid" : ils sont assez graves. Remarquons pourtant qu'il n'y en a pas un qui soit capital, c'est-à-dire qui fosse crouler l'ouvrage par les fondements, ou qui détruise l'intérêt : car un rôle inutile peut être retranché, et nous en avons plus d'un exemple. Il est possible à toute force que le roi de Castille manque de prudence et de précaution, et que don Sanche, étourdi de l'emportement de Chimène, n'ose point l'interrompre pour la détromper : ce sont des invraisemblances, mais non pas des absurdités. • . .
Concluons que, dans le " Cid/' le choix du sujet que l'on a blâmé est un des plus grands mérites du poëte. C'est, à mon gré, le plus beau, le plus intéressant que Corneille ait traité. Qu'il Tait pris à Guillen de Castro, peu importe : on ne saurait trop répéter que prendre
ainsi aux étrangers ou aux anciens pour enrichir sa nation sera toujours un sujet de gloire, et non pas de reproche. Mais ce mérite du sujet est-il le seul ? J'ai parlé de la beauté des situations : il faut y joindre celle des caractères. Le sentiment de l'honneur et l'héroïsme de la chevalerie respirent dans le vieux don Diègue et dans son fils, et ont dans chacun d'eux le caractère déterminé par la différence d'âge. Le rôle de Chimène, en général noble et pathétique, tombe de temps en temps dans la déclamation et le faux esprit, dont la contagion s'étendait encore jusqu'à Corneille, qui commençait le premier à en purger le théâtre ; mais il offre les plus beaux traits de passion qu'ait fournis à l'auteur la peinture de l'amour, à laquelle il semble que son génie se pliait difficilement