Le Cid: tragédie en cinq actes
1 le règne de Henri IV., était fils d’un avocat général, et fut d’abord destiné au barreau, mais il préféra le théâtre. Il débuta par des comédies, qui, bien qu’oubliées aujourd’hui, eurent alors beaucoup cle succès (“Mélite,” 1629; “ Clitandre,” 1632). En ,1635 ü donna sa première tragédie, “Médée,” qui ^annonça ce qu’il devait être. L’année suivante parut “Le Cid.” La première représentation de cette tragédie excita un enthousiasme universel ; un proverbe qui eut cours alors, “ Beau comme le Cid,” prouve l’admiration qu’inspira ce premier chef-d’œuvre de la scène tragique. Le Cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII., parut jaloux des succès du poète, et Scudéri (1601 — 1667) crut plaire au Cardinal en critiquant avec amertume l’œuvre de son confrère. L’Académie, qui venait d’être fondée, et dont Richelieu était le maître et le protecteur, reçut l’ordre de prononcer entre Corneille et son détracteur. Son arrêt parut sous le titre de " Sentiment de l’Académie sur le Cid.” Cette critique^ modérée dans la forme, est sévère au fond. Corneille ne se vengea qu’en produisant de nouveaux
chefs-d'œuvre: “Horace,” 1639; “Cinna,” 1639; “Polyeucte,” 1640; “Pompée,” 1641; etc. Le succès de ces tragédies fit taire la critique. Richelieu, renonçant à une rivalité ridicule, fit obtenir au poète une pension, et l'Académie qui l’avait critiqué l’admit dans son sein en 1647. Après “Rodogune” (1646), Corneille commença à décliner ; affligé de la chute de “Pertharite” (1653), il s’éloigna pendant quelques années du théâtre. Il employa ce temps de retraite à traduire en vers “ L’Imitation de J. C.” Cependant les instances de ses amis le déterminèrent à rentrer dans la carrière dramatique. Il produisit alors “Œdipe” (1659), “Sertorius” (1662), “ Othon ” (1664), ou l’on retrouve de belles scènes, dignes du génie de Corneille ; mais ce génie s’éclipsa entièrement dans “Agésilas ” (1666)*^ “Attila” (1667), et dans quelques autres pièces, dont* la dernière, “Suréna,” fut jouée en 1674. Outre ses', tragédies, Corneille avait donné en 1642 “ Le Menteur,” ^ que l’on regarde comme la meilleure comédie qui eût parue jusque là. Il mourut en 1684, sous le règne de Louis XIV. : la postérité l’a nommé le père du théâtre Français , et le grand Corneille.
Le sujet du “Cid” est historique. Les chroniques Espagnoles racontent que le jeune Rodrigue, fils de Diégo Laynès, tua dans une rencontre, dont l’occasion était l’enlèvement de quelques pièces de bétail, le comte
■de Gormas, et que la fille de ce seigneur demanda au ■roi de Castille don Fernand de faire mourir le meur- Itrier ou de le lui donner pour époux, voulant soit une ■vengeance, soit un dédommagement. Le mariage fut ■conclu sans retard. La vérité historique porte ici un ■caractère de naïveté et de barbarie que la scène n’aurait Ipas admis, ou que le goût moderne aurait repoussé. rUn poète Espagnol, Guillem de Castro, s’empara de cette tradition popularisée par les chroniques, et surtout par les romances, et la transforma de manière à la rendre ^dramatique. C’est en suivant ses traces avec la sûreté tv! indépendance du genie que Corneille composa les cinq actes de la tragédie dont voici le sommaire.
Acte I. — La pièce commence par une scène entre Chimène et sa gouvernante, oh l’on apprend que Rodrigue et Chimène doivent bientôt être unis du consentement de leurs pères. Cependant, au sortir du conseil, le comte de Gormas, irrité de la préférence donnée au vieux don Diègue, pour la place de gouverneur de 1 heritier du trône, lui fait, après une vive dispute, le mortel affront de lui donner un soufflet. Don Diègue veut venger son outrage dans le sang de l’offenseur ; mais ses forces trahissant son courage, il confie à son fils don Rodrigue le soin de sa vengeance. Celui-ci; apprenant qu’il doit venger sur le père de celle qu’il aime 1 affront fait a don Diègue, exhale sa douleur, mais Dien que percé jusques au faut du cœur, il se décide à sacrifier son amour à son devoir.
Acte II. Un gentilhomme Castillan envoyé par le oi essaye en vain d’obtenir que le comte de Gormas épare l’injure qu’il a faite. Rodrigue arrive alors et léfie le comte à un combat singulier que celui-ci accepte
avec dédain. Ils sortent pour se battre, et bientôt o apprend que le coup d'essai de Rodrigue a été un coup d< maître. Le comte a été tué. Fernand en reçoit 1 nouvelle avec déplaisir, mais sans étonnement ; e aussitôt Chimène en pleurs vient se jeter à ses pieds e' lui demandant justice. Don Diègue plaide avec chaleu la cause de son fils, et le roi, sans rien décider, s’engag à soumettre l’affaire à son conseil.
Acte III. — Rodrigue, au désespoir et voulant être puni de la main même de celle qu’il aime, a pénétr dans la maison du comte, où il se cache au retour c1 Chimène. Don Sanche, rival de Rodrigue, vient ofir à sa maîtresse le service de son épée ; mais Chimène le refuse, et restée seule avec sa confidente, exhale sa douleur et son amour. Lorsqu’elle parle de mourir après s’être vengée, Rodrigue vient de lui-même s’offrir à ses coups. Les deux amants, dans une scène admirable, laissent voir la passion qui les domine, sans qu’aucun d’eux s’écarte du devoir. Rodrigue veut toujours mourir de la main de Chimène, et Chimène poursuivra toujours la punition du meurtrier de son père. Cependant le vieux don Diègue a cherché partout le fils qui l’a vengé : il le rencontre enfin et lui témoigne sa joie et sa tendresse ; il lui annonce en même temps une descente des Maures qui menacent Séville, et le presse de vaincre son désespoir pour aller combattre les ennemis de l’Espagne, et pour forcer, par sa victoire, le roi au pardon et Chimène au silence.
Acte IV. — Rodrigue a remporté sur les Maures une victoire complète, et pris deux de leurs rois. Chimène, heureuse et fière de cette victoire, ne veut cependant point renoncer à poursuivre une réparation. Bientôt
odrigue reparaît avec le roi, de qui on apprend que les aures ont donné à leur vainqueur le nom de Cid, ’est-à-dire seigneur, qu’il portera désormais en mémoire e cet exploit ; et lorsque Rodrigue vient de faire dans n langage héroïque le récit du combat contre les Maures, himène se présente, implorant de nouveau la justice roi. Celui-ci, par un artifice qui doit dévoiler l’amour de Chimène, annonce que Rodrigue est mort de ses blessures. Chimène tombe en pâmoison et livre ainsi son secret. Fernand rétracte alors cette fausse nouvelle : Chimène indignée paraît plus acharnée que jamais à obtenir le prix du sang. Le roi lui accorde à regret l’épreuve d’un combat singulier entre le Cid et le chevalier qu’elle prendra pour champion, mais sous la condition qu’elle épousera le vainqueur. Don Sanche s’offre aussitôt à combattre pour Chimène.
Acte V. — Avant le combat, Rodrigue vient de nouveau s’offrir à recevoir la mort de la main de Chimène ; mais celle-ci, le renvoyant à don Sanche, lui commande, d’une manière bien douce au cœur du Cid, de revenir vainqueur. Bientôt après don Sanche apporte aux pieds de Chimène son épée que Rodrigue lui a donné l’ordre d’y déposer. À cette vue, croyant son amant mort, Chimène éclate en imprécations contre don Sanche. En ce moment-là don Fernand arrive avec don Diègue. Chimène supplie le roi de la dégager de sa promesse : elle veut aller dans un cloître pleurer son père et son amant. Tout s’explique enfin, ce n’est point l’épée de Rodrigue, c’est celle de don Sanche vaincu, que celui-ci apportait après avoir été désarmé. On prévoit dès lors, malgré que Rodrigue veuille toujours mourir des mains de Chimène dont l’honneur combat
encore l’amour, on prévoit avec plaisir que les deu amants seront unis. Rodrigue ira d’abord porter 1 guerre en Afrique, et lorsque le temps aura éloigné e adouci le souvenir de la mort du comte de Gormas, s fille deviendra l’épouse du Cid.
Nous n’avons pas parlé dans cette analyse de l'infante dona Urraque, fille du roi, qui aime le jeun Rodrigue. Corneille a conservé ce personnage, souvent en scène, et que le poète espagnol avait introduit, non comme moyen d’intrigue, mais pour donner du relief à Chimène et à Rodrigue, en montrant combien tous deux sont dignes d’être aimés. L’intervention de ce personnage est cependant considérée comme un défaut.
“ ‘Le Cid/ ” dit La Bruyère (1644 — 1696), “ n’a eu qu’une voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l’admiration; il s’est vu plus fort que l’autorité et la politique, qui ont tenté vainement de le détruire ; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d’opinions et de sentiments, les grands et le peuple ; ils s’accordent tous à le savoir de mémoire et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. ‘ Le Cid/ enfin, est l’un des plus beaux poèmes que l’on puisse faire.” . . .
Boileau (1636 — 1711) a immortalisé le jugement du public par ces vers : —
“ En vain contre le Cid un ministre se ligue,
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. L’Académie en corps a beau le censurer î Le public indigné s’obstine à l’admirer.”
j) appréciation littéraire.
Par La Harpe.
I Le sujet est irréprochable dans tous les principes de l’art, puisqu’il est conforme à la nature et aux mœurs. Ill est de plus tr'es-intéressant, puisqu’il excite à la fois l’admiration et la pitié ; l’admiration pour Rodrigue, qui ne balance pas à combattre le comte dont il adore la frie - l’admiration pour Chimène, qui poursuit la vengeance de son père en adorant celui qui l’a tue ; et la oitié pour les deux amants, qui sacrifient l’interet de leur passion aux lois de l’honneur. Je dis l’intérêt de ' leur passion, et non pas leur passion meme; car si Chimène cessait d’aimer Rodrigue parce qu il a fait le devoir d’un fils en vengeant son père, la pièce ne ferait
pas le moindre effet. ...
Les reproches incontestables que l’on peut faire au
“Cid” sont:— , .
i». Le rôle de l’Infante, qui a le double inconvénient d’être absolument inutile, et de venir se mêler mal à propos aux situations les plus intéressantes. .
20. L’imprudence du roi de Castille, qui ne prend aucune mesure pour prévenir la descente des Maures, quoiqu’il en soit instruit à temps, et qui par conséquent joue un rôle peu digne de la royauté.
3°. L’invraisemblance de la scène où don Sanche apporte son épée à Chimène, qui se persuade que Rodrigue est mort, et persiste dans une méprise beaucoup trop prolongée, et dont un seul mot pouvait la
tirer. On voit que Fauteur s’est servi de ce moyen poil amener le désespoir de Chimène jusqu’à l’aveu public de son amour pour Rodrigue, et affaiblir ainsi la résist ance qu’elle oppose au roi qui veut l’unir à son amant mais il ne paraît pas que ce ressort fût nécessaire, et la, passion de Chimène était suffisamment connue.
4°. La violation fréquente de cette règle essentielle qui défend de laisser jamais la scène vide, et que les acteurs entrent et sortent sans se parler et sans se voir.
5°. La monotonie qui se fait sentir dans toutes les scènes entre Chimène et Rodrigue, où ce dernier offre continuellement de mourir. J’ignore si, dans le plan de l’ouvrage, il était possible de faire autrement : j’avouerai aussi que Corneille a mis beaucoup d’esprit et d’adresse à varier, autant qu’il le pouvait, par les détails, cette conformité de fond ; mais enfin elle se fait sentir. . . .
Voilà, ce me semble, les vrais défauts qu’on peut blâmer dans la conduite du “Cid” : ils sont assez graves. Remarquons pourtant qu’il n’y en a pas un qui soit capital, c’est-à-dire qui fasse crouler l’ouvrage par les fondements, ou qui détruise l’intérêt : car un rôle inutile peut être retranché, et nous en avons plus d’un exemple. Il est possible à toute force que le roi de Castille manque de prudence et de précaution, et que don Sanche, étourdi de l’emportement de Chimène, n’ose point l’interrompre pour la détromper : ce sont des invraisemblances, mais non pas des absurdités. . . .
Concluons que, dans le “Cid,” le choix du sujet que l’on a blâmé est un des plus grands mérites du poète. C’est, à mon gré, le plus beau, le plus intéressant que Corneille ait traité. Qu’il l’ait pris à Guillen de Castro, peu importe : on ne saurait trop répéter que prendre
• • onv étrangers ou aux anciens pour enrichir sa
XX «onjours an sujet
'TX SAXXÆ y jointe L
^'“trtXonXs “Lena d'en* le carabe
S -miné par la différence d’âge. Le rôle de Chimene, L ,éral noble et pathétique, tombe de temps en 1 Lns ia déclamation et le faux esprit, dont la
génie se pliait difficilement. ^