‹ Le Cid: tragédie en cinq actesChapitre 13 sur 88 · SCÈNE II. — LE COMTE, D. RODRIGUE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — LE COMTE, D. RODRIGUE

D. RODRIGUE

i moi, comte, deux mots.

LE COMTE

Parle.

D. RODRIGUE

Ote-moi d'un doute.

îonnois-tu bien don Diègue?

LE COMTE

Oui.

D. RODRIGUE

Parlons bas; écoute, lais-tu que ce vieillard fut la même vertu, a vaillance et l’honneur de son temps? le sais-tu?

LE COMTE

^ut-être.

Cette ardeur que dans les yeux je porte,

Sais- tu que c’est son sang? le sais-tu?

LE COMTE

Que m’importe?

D. RODRIGUE

L quatre pas d’ici je te le fais savoir.

LE COMTE

eune présomptueux !

D. RODRIGUE

Parle sans t’émouvoir.

e suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien née» a valeur n’attend point le nombre des années.

LE COMTE

^e mesurer à moi! qui t’a rendu si vain,

?oi qu’on n’a jamais vu les armes à la main?

D. RODRIGUE

Æes pareils à deux fois ne se font point connoître,

It pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître. LE COMTE.

Icis tu bien qui je suis?

fi

D. RODRIGUE

Oui ; tout autre que moi

Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d’effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte. J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur.

A qui venge son père il n’est rien d’impossible.

Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

LE COMTE

Ce grand cœur qui paroît aux discours que tu tiens, Par tes yeux, chaque jour, se découvroit auxvmiens; Et, croyant voir en toi l’honneur de la Castille,

Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.

Je sais ta passion, et suis ravi de voir

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;

Qu’ils n’ont point affoibli cette ardeur magnanime; Que ta haute vertu répond à mon estime;

Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait,

Je ne me trompois point au choix que j’avois fait. Mais je sens que pour toi ma pitié s’intéresse; J’admire ton courage, et je plains ta jeunesse.

Ne cherche point à faire un coup d’essai fatal; Dispense ma valeur d’un combat inégal;

Trop peu d’honneur pour moi suivroit cette victoire* A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

On te croiroit toujours abattu sans effort;

Et j’aurois seulement le regret de ta mort.

D. RODRIGUE

D’une indigne pitié ton audace est suivie •

Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter ia vie!

LE COMTE

Retire-toi d’ici.

D. RODRIGUE

Marchons sans discourir.

LE COMTE

Es-tu si las de vivre?

D. RODRIGUE

As-tu peur de mourir?

Page 1