‹ Le Cid: tragédie en cinq actesChapitre 25 sur 88 · SCÈNE III. — CHIMÈNE, ELVIRE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — CHIMÈNE, ELVIRE

CHIMÈNE

Enfin je me vois libre, et je puis, sans contrainte* De mes vives douleurs te faire voir l’atteinte;

Je puis donner passage à mes tristes soupirs.

LE GID.

Je puis t’ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. Mon père est mort, Elvire; et la première épée Dont s’est armé Rodrigue, a sa trame coupée. Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau! La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau,

Et m’oblige à venger, après ce coup funeste,

Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste.

ELVIRE

Reposez-vous, madame.

CHIMÈNE

Ah! que mal à propos Dans un malheur si grand tu parles de repos!

Par où sera jamais ma douleur apaisée,

Si je ne puis haïr la main qui l’a causée?

Et que dois-je espérer qu’un tourment éternel,

Si je poursuis un crime, aimant le criminel?

ELVIRE

H vous prive d’un père, et vous l’aimez encore I CHIMÈNE.

C’est peu de dire aimer, Elvire, je l’adore;

Ma passion s’oppose à mon ressentiment;

Dedans mon ennemi je trouve mon amant;

Et je sens qu’en dépit de toute ma colère,

Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père j Il l’attaque, il le presse, il cède, il se défend,

Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant :

Mais, en ce dur combat de colère et de flamme,

Il déchire mon cœur sans partager mon âme;

Et, quoique mon amour ait sur moi de pouvoir,

Je ne consulte point pour suivre mon devoir;

Je cours sans balancer où mon honneur m’oblige Rodrigue m’est bien cher, son intérêt m’afflige; Mon cœur prend son parti; mais, malgré son effort. Je sais ce que je suis, et que mon père est mort. ELVIRE.

Pensez-vous le poursuivre?

CHIMÈNE

Ah! cruelle pensée!

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