‹ Le Cid: tragédie en cinq actesChapitre 28 sur 88 · ACTE ni, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE ni, SCÈNE IV

Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir :

Tu yeux que je t’écoute, et tu me fais mourirH D. RODRIGUE.

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie De finir par tes mains ma déplorable vie ;

Car enfin n’attends pas de mon affection Un lâche repentir d’une bonne action.

L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.

Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur; J’avois part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur;

Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père;

Je le ferois encor, si j’avois à le faire.

Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi; Juge de son pouvoir : dans une telle offense J’ai pu délibérer si j’en prendrois vengeance.

Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,

J’ai pensé qu’à son tour mon bras étoit trop prompt.

Je me suis accusé de trop de violence ;

Et ta beauté, sans doute, emportoit la balance,

A moins que d’opposer à tes plus forts appas Qu’un homme sans honneur ne te méritoit pas;

Que malgré cette part que j’avois en ton âme,

Qui m’aima généreux me haïroit infâme;

Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,

C’étoit m’en rendre indigne et diffamer ton choix.

Je te le dis encore, et, quoique j’en soupire,

Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire;

Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter Pour effacer ma honte, et pour te mériter;

Mais, quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père, C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :

C’est pour t’offrir mon sang qu en ce lieu tu me vois. J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.

Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime;

Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :

Immole avec courage au sang qu’il a perdu

le cm

Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.

CHIMENE

Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie*

Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie ;

Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,

Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.

Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage, Demandoit à l’ardeur d’un généreux courage :

Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;

Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.

Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;

Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :

Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,

Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.

Hélas ! ton intérêt ici me désespère.

Si quelque autre malheur m’avoit ravi mon père,

Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;

Et contre ma douleur j’aurois senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.

Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;

Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,

Me force à travailler moi-même à ta ruine.

Car enfin n’attends pas de mon affection De lâches sentimens pour ta punition.

De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne :

Tut ’es, en m’offensant, montré digne de moi ;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

D. RODRIGUE

Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonm ;

Il demande ma tête, et je te l’abandonne;

Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt ;

Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt* Attendre après mon crime une lente justice,

C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.

Je mourrai trop heureux, menant d’un coup si beau.

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