ACTE IV, SCÈNE III
Sois désormais le Cid; qu’à ce grand nom tout cède; Qu’il comble d’épouvante et Grenade et Tolède,
Et qu’il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.
D. RODRIGUE
Que Votre Majesté, sire, épargne ma honte. D’un si foible service elle fait trop de compte,
Et me force à rougir devant un si grand roi De mériter si peu l’honneur que j’en reçoi.
Je sais trop que je dois au bien de votre empire Et le sang qui m’anime, et l’air que je respire; Et quand je les perdrai pour un si digne objet, Je ferai seulement le devoir d’un sujet.
D. FERNAND
Tous ceux que ce devoir à mon service engage Ne s’en acquittent pas avec même courage;
Et lorsque la valeur ne va point dans l’excès, Elle ne produit point de si rares succès.
Souffre donc qu’on te loue, et de cette victoire Apprends-moi plus au long la véritable histoire.
D. RODRIGUE
Sire, vous avez su qu’en ce danger pressant,
Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, line troupe d’amis chez mon père assemblée Sollicita mon âme encor toute troublée....
Mais, sire, pardonnez à ma témérité,
Si j’osai l’employer sans votre autorité;
Le péril ap prochoit; leur brigade étoit prête; Me montrant à la cour, je hasardois ma tête :
Et s’il falloit la perdre, il m’étoit bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous.
D. FERNAND
J’excuse ta chaleur à venger ton offense;
Et l’État défendu me parle en ta défense; Crois que dorénavant Chimène a beau parler. Je ne l’écoute plus que pour la consoler.
Mais poursuis.
D. RODRIGUE
Sous moi donc cette troupe s’avance.
Et porte sur le front une mâle assurance.
Nous partîmes cinq cents ; mais, par un prompt renfort* Nous nous vîmes trois mille en arrivant au por£>
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenoient de courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés:
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure. Brûlant d’impatience autour de moi demeure, . «
Se couche contre terre, et, sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de meme,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne a tous. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort Les Maures et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paroit tranquille;.
Point de soldats au port, point aux murs de la villa Notre profond silence abusant leurs esprits.
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Us abordent sans peur, ils ancrent., ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en meme temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatans :
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent }
Us paroissent armés, les Maures se confondent, L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre ils s’estiment perdus.
Us couroient au pillage, et rencontrent la guerre ; Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre. Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang. .
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rament, Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient:
La honte de mourir sans avoir combattu