ACTE I, SCÈNE IV
Paire trembler partout les peuples sous sa loi,
Remplir les bons d'amour, et les méchans d’effroi; Joignez à ces vertus celles d’un capitaine :
Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,
Dans le métier de Mars se rendre sans égal.
Passer les jours entiers et les nuits à cheval,
Reposer tout armé, forcer une muraille.
Et ne devoir qu’à soi le gain d’une bataille : înstruisez-le d’exemple, et rendez -le parfait,
Expliquant à ses yeux vos leçons par l’effet.
D. DIÈGUE
Pour s’instruire d’exemple, en dépit de l’envie,
Il lira seulement l’histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions,
Il verra comme il faut dompter des nations,
Attaquer une place, ordonner une armée,
Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
LE COMTE
ijes exemples vivans sont d’un autre pouvoir;
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu’a fait, après tout, ce grand nombre d’années,
Que ne puisse égaler une de mes journées?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd’hui ;
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l’ Aragon tremblent quand ce fer brille ; Mon nom sert de rempart à toute la Castille :
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d’autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire :
Le prince à mes côtés feroit dans les combats L’essai de son courage à l’ombre de mon bras ;
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire ;
Et, pour répondre en hâte à son grand caractère,
Il verroit....
D. DIÈGUE
Je le sais, vous servez bien le roi.
Je vous ai vu combattre et commander sous moi :
Quand l’âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place :
Enfin, pour épargner les discours superflus,
Vous êtes aujourd'hui ce qu’ autrefois je fus.
Vous voyez toutefois qu’en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence. LE COMTE.
Ce que je méritois, vous l’avez emporté.
D. DIÈGUE
Qui l’a gagné sur vous l’avoit mieux mérité.
LE COMTE
Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digno,
D. DIÈGUE
En être refusé n’en est pas un bon signe.
LE COMTE
Vous l’avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
D. DIÈGUE
L’éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
LE COMTE
Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge, D. DIÈGUE.
Le. roi, quand il en fait, le mesure au courage.
LE COMTE
Et par là cet honneur n’étoit dû qu’à mon bras.
D. DIÈGUE
Qui n’a pu l’obtenir ne le méritoit pas.
LE COMTE
Ne le méritoit pas! Moi?
D. DIÈGUE
Vous.
LE COMTE
Ton impudence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui donne un soufflet.)
D. DIÈGUE, mettant l’épée à la main.
Achève et prends ma vie après un tel affront,
Le premier dont ma race ait vu rougir son front, v LE COMTE.
Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse î
'j ACTE I, SCÈNE IV. U
|1 D. DJÈGUE.
0 Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse !
LE COMTE
Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain,
Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.
Adieu. Fais lire au prince, en dépit de l’envie,
Pour son instruction, l’histoire de ta vie;
D’un insolent discours ce juste châtiment !Ne lui servira pas d’un petit ornement.