‹ Le cidevant noble, comédie en trois actes, en prose, Par M. Mercier. Représentée, à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 29 sur 36 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

le baron, eraste

Le Baron, dans le fond du théâtre .

XjA démarche du marquis est bien étonnante. . . me rendre.ma parole aussi précipitamment , dégager la sienne . . . Tâtons un peu ce gentilhomme -ci.

( haut. ) Eh bien ! Eraste , vous me paroissez inquiet, rêveur, toujours dans les réflexions ; vous avez l’air un peu fâché ; m’en voulez-vous?

Eraste.

Moi , non.

i Le Baron.

Qu’avez-vous donc ?

Eraste.

Je vous avoue que je fais souvent des réflexions à l’infini : comme vous dites , et j’en ai fait sur , un sujet. . . or , tout en le creusant , je ne saurois me défendre d’un peu d’humeur.

De l’humeur , qui n’en a pas?

On m’accuse de singularité. . . d'accord ; c’est qu’en effet je ne vois pas comme les autres hommes; mais j’ai des raisons déterminantes. . . Il y a tant de sujets neufs sur lesquels on peut méditer utilement ; et par exemple , je songeois à l’éducation que vous avez donnée à mademoiselle votre fille ; elle est très-bien élevée : la nature prodigue de ses dons , a fait beaucoup pour elle ; mais enfin elle n’a pas tout fait : cette éducation doit vous avoir coûté prodigieusement , et une fille ensuite ne rend jamais à une maison les services que lui apporte un fils , par exemple.

Le Baron.

Nos filles nous commandent la vigilance la plus excessive , nous causent mille embarras, nous donnent un gendre tyrannique , et voilà tout.

Eh ! n’est-il pas ridicule , extravagant , qu’un père livre ce qu’il a de plus cher au monde , sa fille , quelquefois sa fille unique , la précipite dans les bras d’autrui , et qu'il se dépouille, .le même jour , de la majeure partie de son avoir ? C’est un bien cruel usage , en vérité.

Le Baron.

De-là naît la ruine des familles, car ce premier dommage est toujours irréparable.

A mon gré , le législateur, sur cet article-là, n*a pas eu une once de sens commun. ... Si j’étois père , moi , je ne pourrois jamais chérir un gendre qui m’auroit volé ma fille , et qui , non content de cela , m’auroit demandé une dot encore. . . . une dot! Dieu! demander une dot avec la fraîcheur , les grâces , la jeunesse , la beauté , les vertus , les talens ! ah ! quelle cupidité vile et honteuse !... comme cela profane les transports sacrés du chaste et tendre amour! Cette passion ne devroit-elle pas être pure , désintéressée? et ne seroit-ce pas le moment , au lieu de recevoir des sacs grossiers , de faire les plus nobles , les plus héroïques sacrifices ? celui de la vie même devroit-il alors être compté pour quelque chose ?

Lt Baron.

Oh ! donner sa vie , cela est trop fort. . . n’exagerons point. . . mais je ne puis m’empêcher d’admirer , dans tout ce que vous me dites , l’élévation de votre jugement. . .

S’il faut parler vrai , c’est qu’il me paroît de la dernière brutalité dans nos mœurs et coutumes , de faire entrer dans sa couche, une fille jeune , fraîche , adorable »

rable , et d’emporter , le soir même , presque toute la fortune du malheureux père , fortune qu’il a amassée dans la prudence et dans la sage économie d’une vie entière. . . . Que de réflexions tristes ce père désolé ne doit-il pas enfanter le soir eil se retirant, en appercevant, autour de lui, cette solitude , ce vuide immense !... Il a payé la félicité de son gendre ; mais lui, qui lui payera ses larmes solitaires et muettes ?

Le B a r o Ni

Vous me charmez de plus en plus. . . si c’est là ce qn’on appelle de la philosophie, je ne vous la reproche point , elle a du bon , en vérité. . . votre observation n’est que trop vraie , mon ami.

E fe A $ T E.

Mais , ne pôutroit-on pas abolir cet usage insensé, Vexatoire? et un homme de bon sens perdroit-il entièrement sa peine à vouloir instruire les hommes là-dessus.

Le B a r o ri.

Sachez que je pense tout-à-fait comme vous ; mais vous êtes le seul que j’aye entendu parler raisonnablement sur cet article.

On m'appelle bisarre , cependant. . .

Le B a r o n.

Oh ! vous ne l’êtes point, vous ne l'êtes point, je le certifierai à qui voudra l’entendre.

N’est-il pas permis de penser dilféremmcnt de ces hommes personnels?... eh! que j’aurois eu de joie à prouver ma reconnoissance au père qui m’auroit bien voulu céder ainsi sa fille ! je me serois regardé, moi , comme son débiteur. . . ah ! siècle barbare que le nôtre! . . . pourquoi suis -je né au milieu de tes idées fausses et malheureuses?

Je veux absolument étudier votte philosophie ; je commence à prendre beaucoup de goût pour elle. . .

Ces réflexiôns-là ne frappent point le gros des liommes; l’insensibilité , l’ingratitude, l'ignorance du vulgaire , à cçt égard , m’etonnent toujours. Comme je vous le disois tout-à-l'heure , l’éducation de votre cl armante fille est fait*e ; les talens âgréableS qu’elle possédé , qui en profitera ? qui en jouira, si ce n’est son époux?

Le B a r o k.

Il est vrai 1 , lui seul.’ < '•* ï; - - .

Et les dépenses que tous ces talcns ont occasionnées ne sont - elles pas des avances considérables ?

Le Baron.

Certainement !

Pendant ce tems tout à votre famille , vous, avez dédaigné la cour et ses faveurs ; les pensions , conséquemment , ne sont pas venues vous chercher.

Des gens de rien les ont obtenues à Versailles par milles bassesses , en se mettant en relation avec les valets , dont ce pays abonde.

Il seroit donc très-juste que celui qui vous demanderoit votre aimable fille vous en dédommageât. . . . Tenez ; je suis rond en affaires ; j’ai une proposition. . . .

, • j II à

Laquelle.

ii'i. ‘ : '

Lorsque je songe que je suis garçon , que j'ai bientôt trente-cinq ans , je songe en même tems

quil me faudroit avoir une compagne agréable ; enfin , je veux me marier.

L £ Baron*

Vous marier ! tout de bon ?

Et en vous offrant , pour posséder votre fille si bien élevée , un foible dédommagement , cent soixante mille livres pour payer , non sa personne , mais ses talens acquis , je ne me croiéai pas encore quitte avec vous.

Le Baron.

Vous me demandez ma fille sur ce ton la , [à part.) parle-t-il sérieusement ?

Sur ce ton ; et je dirai , sur le contrat , avoir reçu cette somme en bons effets ; n’allez pas vous choquer. .. Pardonnez à ma philosophie, à moa horreur invincible pour les préjugés régnans ; j’obéis à mes principes. [Lui donnant le porte-feuille.) Tenez, beau-père, prenez; serrez tout ceci ; parbleu! vous en achèterez une terre; c’est de l’argent que je place sur vous à gros intérêts et que vous ferez valoir: dans cinquante ans d’ici , nos petits enfans trouveront tout cela aggrandi , amélioré. %

Le Baron, prenant le porte-feuille.

Vous avez une justesse d’esprit rare et une prévoyance unique. J’aime votre manière de voir, et j’estime vos vues économiques. . '. . oui , je ferai valoir cela.

J’ai un peu de logique assez neuve ; voilà tout... Ah ! çà , vous m’accordez votre fille , foi de gentilhomme ?

Le Baron.

Oui ; foi de gentilhomme. . . je veux être l’intendant de vos biens ; et je m’y connois. . .

Me voilà donc marié. . . votre parole vaut tout les contrats du monde. . . Je suis bien aise d’être marié. . . C’est un tout nouveau genre de vie , qui a ses agrémens. . . . Laissez-moi rêver à quelques dispositions.

Le Baron,

Je vous laisse.

Du secret , sur nos petits arrangemens. . .

FS

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