L E BARON, C O N S T A N C E
L E B A R O rç.
L’Obéissance que tu me dois , c’est à môf de l’exercer comme il me plaît, autant de fois qu ü me plaît çt dans tous les sens qu’il me plaît. .
Constance.
Mon père. . ‘ .
L e Baron.
J x ai vu tantôt ta soumission : je te donnois au marquis , tu i'acceptois de ma main. . ,
Constance. ,
' • Jobéissois. »
Le Baron.
Je veux te donner un autre époux.
, Constance.
Un autre , mon père ?
Le Baron,
J’ai changé d’avis : le marquis s’çst avisé de réfléchir sur son âge ; il prétend qu’à soixante ar.s passés , il ne peut se marier sans se donner un ridicule ; il balance, il hésite. . . . Eh bien ! tu ne seras point à lui. , . tu seras à Erastç. ...
Constance,
Eraste. ...
Le Baron.
Mon nouveau choix, je crois, sera plus de ton goût, et indépendamment de mon autorité , tu dois te rendre à la supériorité de mes lumières.
Constance.
Mon père , mon devoir fut de vous obéir tou-
jours ; je prcnois le marquis de votre main : son âge est plus sortable , j’en conviens ; mais oseraije vous le dire? 11 s’agit de l’alliance de*no$ deux familles ; ne trouvez pas mauvais que je fasse quelque mention de l’ancienneté de la nôtre. Le marquis pouvoir raisonnablement aspirer à ma main. • • «.
Lf. Baron.
Eraste est gentilhomme. ...
Constance.
Faut-il que je le dise? il lui manque de fait deux
quartiers pour entrer dans notre maison.
Le Bakou.
Deux quartiers ?
Constance.
Oui ; il y a cent cinquante ans que l'article ne précédent pas encore son nom.
Le Baron.
C’est peut-être un oubli de généalogiste.
Constance.
Non ; l’article est essentiel ; personne plus que moi n’honorc les vertus, l’esprit, les qualités personnelles ; mais le premier mérite à mes yeux , c’est une noblesse pure et sans tache.
Le Baron.
D’accord ; mais tu fais içjure à Eraste ?
-, Constance.
Je né prétends pas qu’il soit de ces roturiers du déluge j tfiais il ne remonte pas plus haut que quinze cens.
It Baron.
C’est suffisant , à la rigueur : bien des ' gens seroient embarrassés à faire cette preuve.
„r , .Constance. ,t
Suffisant !, pour notre maison! suffisant! mon père! ali ! votre amitié pour lui vous égare : observez donc qu'il ne se trouve , dans notre arbre chronologique et généalogique , pas la moindre lacune en ligne mascülino : ascendans , descendans, dirett$. ^.Collatéraux , tout ,cst en ordre c’eSt ppur moi une vraie volupté dç suivre de l’œil’ la franchise de la souche , la continuité , la pureté des rameaux depuis la première croisade , jusqu’à l’expéditiott’de Naples-, sous Charles VIII.
Je reconnois mon sang dans l’occupation de-ses loisirs; mais quand l’inégalité n’est pas choquante et que ce n’est pas une noblesse de cloche , le public ne se formalise point ; et comme il est juge du poini d’honneur. . . .
iy '
Constance.
Le public ! ah ! mon père ! le public ! il se .montre trop indulgent : dc-là la dégradation visible dans les anciennes familles. Je céderois volontiers à la voix du pubLic ; mais je crois voir ' mes ayeux animer tout-à-coup ces antiques et vénérables portraits , me lancer des regards de surprise et d indignation , et me reprocher , au nom de la postérité , d’avoir coupé indécemment ce majestueux arbre généalogique. . , et que diraient mes petits-fils , quand , après avoir comparé nos deux races , ils auroient valeur mère. . .
Le Baron.
Mais le sang sera confondu; la protection dont jouit Erastc l'aura elevé à des places.
Constance.
Des places! Qu’est- ce que des places? et nos titres ?... Le tems envieux les a presque effacés ; mais ces parchemins vénérables ne nous en disent pas moins que nous avons eu un Geoffroy pour ayeul. . . un Geoffroy permcttroit-il à sa fille?...
Ecoute : j’imagine un moyen. . . il est des noms vacans et absolument décédés , qui ont une grande similitude avec des noms célèbres avec des
noms tels que les nôtres. . . il aura une noblesse ' greffée ; il pourra s’enter sur une nolesse ancienne,
(« demi -voix. ) un généalogiste lui fera une race qui se fondra dans la tienne, [à part. ) Diable! il faudroit rendre le porte feuille. . . ( haut. ) Ne refuse point Eraste ; je t’apprends qu’il poursuit un guidon et qu’il l’obtiendra.
Constance.
Et quand j’y consentirois ; .tout cela , avec le guidon , ne s’obtient pas sans argent. . . toujours ce vil argent : ce mot me révolte. . . non , non , la pauvreté noble, l’indigence et des armoiries n> réprochables. . .
Le Baron, à part .
Elle y rient-: donnons moitié , car il faudroitrestituer le tout, [haut.) Ecoute , ma fille, j’admire Vélévation de tes sentimens ; mais comme il est tems que notre maison paroisse avec quelque éclat , je te donnerai pour dot quatre-vingt mille francs comptant , qui serviront à ton époux pour acheter son guidon.
Constance. •
Mais , mon père. . . songez. . .
Le Baron.
Les apparences seront sauvées , il n’en faut pas
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davantagfe ; et puis , quel mal cela fait-il à tous ces morts qui ne sont ^l uS ? H passera pour descendre du Geoffroy de notre famille ; personne n’ira le lui dire : tu penses bien que je représente aussi pour mes ayeux, et quand je suis content, tu dois l’être.
Constance.
Allons : j’immole donc deux quartiers. Fermez les yeux , ô mes illustres ancêtres ! et pardonnez» Le cœur le plus jaloux de la pureté originelle de son sang , cède souvfcnt malgré lui aux circotisr tances et à l’ascendant de ce siècle malheureux , où se perd , hélas ! le blason.
Le Baron, avec exclamation .
Ainsi j’ai fait en épousant ta mère !...