‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 11 sur 76 · EN ALLANT A L'ÉCOLE · texte numérisé non relu

EN ALLANT A L'ÉCOLE

Avant huit heures, quand le jour est bien d'aplomb, Mais que, déjà très clair, il n'est pas assez blond, J'ai rencontré, marchant tout le long des rigoles. Les tout petits gamins qui s'en vont aux écoles.

Dédaigneux de ce monde où nous nous efforçons. Les yeux obstinément fixés sur leurs leçons Qu'une dernière fois chacun en soi repasse Avant de pénétrer dans l'imposante classe,

Les tout petits gamins, tremblants de ne savoir Plus si bien le morceau qu'ils savaient hier soir, S'obstinant sur le mot qui soudain les arrête, Les tout petits gamins ne voient plus les charrettes !

Ils vont droit devant eux pourtant ; sans un écart, Sérieux, importants, incorruptibles car Dans leur sac d'une étoffe inusable et très vieille, Ils portent sous leur bras le travail de la veille :

L'analyse, le thème ou la règle de trois ; Une carte avec des montagnes, des détroits ; Des pays pleins de noms fameux : Rome, Taygète ; Une mer, où « des tas » de rivières se jettent ;

Et cela les rend fiers et graves de songer Que rien dans l'Univers ne leur est étranger. Qu'humbles mouches pourtant, ils font marcher le coche | Et qu'ils portent l'Afrique au fond de leur sacoche !

EN ALLANT A l'ÉCOLE

Des hommes, auprès d^ux, passent... Ils ont aussi, Ces hommes-là, leur part du terrestre souci :• Les affaires, la maladie et la famille ; Soins, tracas, dont la vie à chaque pas fourmille...

Mais les petits gamins n'ont rien que du mépris Pour ces gens qui jamais ne remportent de prix. Qui sont dehors à l'heure où travaille l'enfance Et passent tout leur temps en d'injustes vacances !

Car eux, les scrupuleux, qui pleurent en songeant A la phrase oubliée, au pensum outrageant, Eux, les honnêtes, eux, dont l'âme tout entière donne à la douleur, au rire, à la prière,

Ils ne croiront jamais, jamais, à des douleurs Qui vous laissent les yeùx toujours vides de pleurs, Et qui touchent"gl peu tous ces hommes, sans doute. Qu'ils ne se font jamais écraser sur la route.

Et les petits gamins, fiers et purs, font bien fi Du malheur de ces gens auxquels il a suffi. Pour sentir s'envoler l'angoisse de leur âme. De s'en aller au bras d'on ne sait quelles femmes.

Les crayons de deux sous font chanter les plumiers ; C'est l'heure... Les premiers sont rentrés les premiers Ils veulent, dans un coin, revoir la fable encore... Puis, d'autres, moins pressés, font un groupe sonore ;

Puis, d'autres, plus petits, arrivent humblement, Offensés qu'on les voie au bras de leur maman ; Quelques sabots ; un retardataire s'élance... Et, triste, le trottoir rentre dans le silence.

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