IV. Asidères, seul groupe de cette division
Nous reproduisons ici des échantillons de chacun de ces groupes.
Le premier (fig. 242) est un bloc de fer pur, qui ne pèse
pas moins de 625 kilogrammes; il a été trouvé dans une plaine du département du Var, faisant aujourd'hui partie des Alpes-Maritimes. Il est fort remarquable par sa texture cris-
Fig. 244. Fragment du' fer de Pallas.
talline, visible même sur ses couches superficielles, mais rendue plus apparente encore par une section faite artificiellement à l'un de ses angles. C'est une des richesses des galeries
Fig. 245. Météorite de la Sierra de Chaco (Sporadosidère).
Fig. 246. Fragment de la météorite charbonneuse d'Orgueil (Asidère).
minéralogiques du Muséum d'histoire naturelle de Paris, qui, grâce au zèle de M. Daubrée, voit s'accroître chaque jour le nombre des météorites recueillies en divers points du globe. Le second (fig. 243) est célèbre dans les annales de la science sous le nom de fer de Pallas. Il a été trouvé en
LES ÉTOILES PILANTES. 641
1776 à Krasnojarsk en Sibérie, et pesait 700 kilogrammes. Le dessin de la figure 244 reproduit un échantillon fragmentaire du Muséum d'histoire naturelle, qui montre la structure curieuse de ce fer, sorte d'épongé métallique, dont les vides sont remplis de péridot. Le fragment de météorite de la Sierra de Chaco, reproduit dans la figure 245, appartient au groupe des Sporadosideres et pèse 12 kilogrammes; c'est une météorite du sous-groupe des polysidères, tandis que celle de Juvinas (fig. 247) est dans les cryptosidères. La quatrième météorite ici représentée (fig. 246) est un des rares échantillons du groupe des asidères. C'est un fragment de 1 130 grammes de la météorite charbonneuse d'Orgueil. Enfin, notre dernier dessin (fig. 248) est un bloc de fer météorique découvert il y a six ans par M. Nordenskiôld, à Ovifak, localité de l'ile de Disco (Groenland). C'est certainement la plus volumineuse des masses de ce genre ; elle ne pèse pas moins de 20 000 kilogrammes. D'après M. Nordenskiôld, M. Wôhler et M. Daubrée, qui ont fait l'analyse chimique et minéralogique de ce bloc et des fragments de roches trouvés en grand nombre dans le voisinage, bien que différant à certains égards des météorites connues (elles renferment du carbone, de l'azote, comme les météorites charbonneuses), ces masses de fer natif se séparent d'une manière encore plus tranchée des roches terrestres; de sorte que leur origine cosmique paraît probable aux savants que nous venons de citer. Il reste des doutes cependant à ce sujet. (Voy. les notes de M. Daubrée, dans les Comptes rendus ^ \\\m. et juillet 1872.)
Le Muséum d'histoire naturelle de Paris renferme un moulage de cette météorite remarquable.
Il nous reste, pour terminer ce court résumé des connaissances actuelles sur une branche fort curieuse de l'astronomie, à donner un aperçu des hypothèses qu'on a faites pour expliquer les chutes de météorites à la surface de notre globe. Il
faut répéter d'abord ce que nous avons déjà dit des premières et fausses idées qu'on se faisait du phénomène, il y a un siècle à peine. Les pierres qui tombent du ciel ne sont ])as des pierres de tomierre, comme le croyaient encore en 1 769 les académiciens qui, en rendant compte de la chute de Lucé, attribuaient la formation de tels corps à l'électricité atmosphérique. Ce ne sont pas non plus des déjections volcaniques, ni des débris de roches enlevés du sommet des montagnes, puis projetés sur le sol par une action mécanique des ouragans ou des
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Fig. 247. Météorite tombée à Juvinas (Ardèehe), le 15 juin 1821. Bloc de 42 kil. du groupe des sporadosidère-scryptosidères.
trombes, ainsi que le croyaient de savants et libres esprits, Fréret, Gassendi, Muschenbrock, Deluc; ni des concrétions de substances au sein de l'atmosphère, selon la conjecture de Descartes. Toutes ces hypothèses tombent devant la constatation d'un seul fait : celui de la vitesse planétaire des météorites, vitesse qui dépasse énormément celle qu'aurait un corps quelconque précipité à la surface du globe terrestre, sous l'influence seule de la pesanteur.
En admettant l'origine cosmique ou extérieure à la Terre des météorites, on a essayé d'en trouver l'explication dans la
projection de roches envoyées de la Lune et sorties de ses cratères en éruption. Laplace, Biot, Poisson ont calculé la vitesse avec laquelle de telles masses devraient être lancées des volcans lunaires, pour qu'elles pussent atteindre et dépasser la sphère d'attraction de notre satellite, et de là, sous l'influence de la gravité terrestre, venir tomber sur le sol. Cette vitesse n'aurait rien d'extraordinaire, surtout étant
Fig. 248. Bloc de fer météorique découvert à Ovifak, en 1870, par M. Nordenskiôld.
donnée la failjle intensité de la pesanteur à la surface de la Lune, ainsi que l'absence d'une atmosphère résistante : elle ne dépasserait point 2500 mètres par seconde. Mais l'objection décisive, au moins pour la plupart sinon la totalité des météorites observées, est toujours l'énorme vitesse avec laquelle elles ont pénétré dans notre atmosphère. 11 paraît donc plus probable que, comme les étoiles fdantes, les météorites sont des corps qui se meuvent indépendamment dans les espaces planétaires, soit en circulant dans des orbites fermées autour
du Soleil, soit en se mouvant dans des orbites paraboliques ou hyperboliques, et dans ce cas nous arrivant des espaces intersidéraux. Un de nos jeunes et savants géologues, M. Stanislas Meunier, y voit les débris d'un ancien satellite de la Terre, ou d'un corps planétaire qui s'est fendu et désagrégé dans la suite des âges, comme feront un jour nécessairement, selon lui, les planètes refroidies et desséchées. C'est sur l'étude approfondie des météorites des divers groupes et leur comparaison avec les roches des couches profondes du globe, c'est aussi sur l'état actuel du globe lunaire, dont les fentes et rainures indiquent la vétusté et sont comme le prodrome d'une prochaine ruine, que M. S. Meunier fonde cette théorie à coup sûr originale, mais sur le mérite de laquelle notre incompétence ne nous permet pas de nous prononcer ^ .
Comme Humboldt l'a dit éloquemment, les chutes de météorites nous mettent en relation directe, immédiate, avec la matière des autres corps célestes avec lesquels la Terre n'a d'autre communication que celle des vibrations calorifiques et lumineuses, ou encore la mystérieuse force de la gravitation. « Accoutumés que nous sommes, dit-il, à ne connaître les êtres placés hors de notre globe que par la voie des mesures, du calcul et du raisonnement, nous nous étonnons de pouvoir maintenant les toucher, les peser, les analyser. » Cette satisfaction de l'esprit n'est pas la seule qu'on ait su tirer de l'étude de ces corps. Non-seulement ils ont fourni une preuve nouvelle de l'unité de composition des astres au point de vue chimique, démontrée aussi par l'analyse spectrale ; mais les minéralogistes et les géologues ont tiré de leur étude des rapprochements du plus haut intérêt qui jettent un certain jour sur le mode de formation des couches du globe terrestre
1. Nous renvoyons le lecteur aux publications de M. Meunier, où cette tlièse est soutenue : Etude descriptive, théorique et expérimentale des météorites (1867). Le Ciel géologique (1871) et divers articles parus en 1873 dans le journal la Nature sous ce titre : les Pierres qui tombent du ciel.
lui-même. L'analogie de composition des météorites avec les roches des régions profondes, surtout avec les roches magnésiennes du type pL'ridot, ont conduit M. Daubrée à considérer en quelque sorte le péridot comme la scorie universelle ; d'où la conclusion que « l'oxygène, si essentielle à la nature organique, aurait aussi joué un rôle important dans la formation des corps planétaires. » Les météorites, ajoute-t-il, sont des produits certainement formés sous l'action d'une forte chaleur et confirment ainsi plus positivement encore l'universalité de l'origine par voie ignée des corps cosmiques, eussent-ils, comme la Terre, perdu leur éclat et une partie de leur haute température originelle.» Il faut ajouter, avec le savant académicien, une remarque importante : c'est que, si certaines météorites, comme les météorites charbonneuses, ont ofTert les éléments des corps organisés, l'azote, le carbone, cependant on n'y a rien encore trouvé a qui ressemble aux matériaux constitutifs des terrains stratifiés : ni roches arénacées, ni roches fossilifères, c'est-à-dire rien qui rappelle l'action d'un océan sur ces corps, non plus que la présence de la vie. »
Au point où nous sommes parvenus de la description du ciel, n'ayant pas encore dépassé les limites du monde solaire, des réflexions générales sur la constitution de l'Univers paraîtront peut-être prématurées. Cependant, il n'est peut-être pas inutile de jeter un regard en arrière sur le chemin parcouru, de chercher à embrasser dans leur ensemble les corps célestes déjà décrits, et les phénomènes variés que leurs mouvements présentent aux yeux de l'observateur terrestre. Une telle revue rétrospective, outre qu'elle nous permettra de poser un jalon sur l'immense route ou nous voyageons guidés par les admirables travaux des astronomes anciens et modernes, va peut-être nous fournir un lien entre ce monde où nous vivons, in qiio movemur, vivimiis et sumus, et les plages lointaines de l'univers sidéral.
, Ce lien, qu'on ne soupçonnait guère il y a vingt ans, ce sont les corps célestes étudiés dans ce troisième livre : comètes, étoiles filantes et météorites, qui en ont fait pressentir l'existence ; et les lecteurs de cet ouvrage ont déjà pu s'en faire une idée dans les chapitres qui précèdent, en parcourant les passages relatifs à l'origine des comètes et à leur connexion avec les étoiles filantes, d'après les vues de MM. Hoek et Schiaparelli. Ces vues ne doivent point sans doute être considérées comme des vérités mathématiquement démontrées, mais leur degré de probabilité dépasse de beaucoup celui de pures hypothèses, et chaque jour des observations nouvelles tendent à changer une telle probabilité en certitude. Il ne peut donc qu'être avantageux d'en compléter l'exposé.
La matière existe dans l'espace à différents degrés de division, ou de condensation, qu'on peut, selon M. Schiaparelli, ranger en quatre classes. Dans les deux premières sont les étoiles isolées, comme le Soleil, ou groupées, comme celles que nous étudierons bientôt. La troisième classe comprend des corps où la matière déjà divisée en faibles masses, et peu condensée, ne devient visible qu'en approchant du Soleil : ce sont les comètes. Enfin, la quatrième et dernière classe, composée des corps où la matière off"re le degré de division le plus grand, comprend les nuages cosmiques, agglomérations de particules matérielles, dont les constituants ne dépassent généralement pas en grosseur les corps que nous pouvons porter et manier à la surface de la Terre. Les espaces interstellaires sont incessamment parcourus par de telles agglomérations, dont les mouvements, comparables à ceux des étoiles, sont dus probablement aux mêmes causes.
Qu'il s'agisse des comètes ou des nuages cosmiques, une même influence, celle de l'attraction de la masse du Soleil, détermine leur entrée dans notre système, quand ils s'approchent assez près de notre corps central pour que son action devienne prépondérante. Alors ils décrivent autour du foyer
commun des orbites généralement paraboliques, plus rarement hyperboliques, et qui ne deviennent des ellipses, que grâce à la rencontre de quelque planète et aux perturbations qui en sont la conséquence.
La pénétration d'un nuage cosmique au sein du monde solaire a pour résultat la transformation du nuage, quelles qu'en soient d'ailleurs la forme et l'étendue primitives, en un coui'ant parabolique, assez allongé pour mettre des années, des siècles, des milliers d'années même à achever son passage au périhélie. Parmi de tels courants de météores, ceuxlà seuls qui rencontrent la Terre dans sa révolution annuelle, nous donnent le spectacle des flux d'étoiles fdantes, parce qu'alors la rapidité de leur passage au sein de l'atmosphère détermine leur incandescence momentanée. Le nombre des essaims météoriques déjà connus peut donner une idée de la multitude des courants semblables qui sillonnent les espaces interplanétaires. A la longue, ils doivent graduellement changer de forme, semblables aux rivières qui, lentement, changent leurs lits ; la gravitation des corps célestes où la matière plus condensée forme des masses incomparablement plus grandes, agit sur eux pour les dissoudre, les rompre en fragments tout en modifiant leurs orbites : de telles transformations se sont déjà manifestées dans le courant météorique qui produit le flux des étoiles fdantes du milieu de novembre. La connexion reconnue entre certaines comètes et quelques essaims météoriques, montre assez la commune origine de ces deux classes de corps, et une même distinction doit être . faite à l'égard de leurs mouvements qui tantôt ont lieu dans des orbites paraboliques, tantôt se font dans des orbites fermées ou elliptiques. Dans le premier cas, les comètes ne se montrent qu'une fois, lors de leur passage au périhélie, tandis que les courants fort allongés de météores mettant des cycles d'années à passer par ce point, donnent lieu à des apparitions annuelles. Quant aux courants qui parcourent des orbites
elliptiques, outre la périodicité annuelle, ils sont soumis généralement à des périodicités plus étendues, parce que la matière inégalement distribuée sur leur pourtour forme en certains points des amas plus denses, dont la rencontre avec la Terre coïncide avec les flux de météores les plus abondants. C'est ainsi que s'expliquent les maxima du flux de novembre qui reviennent, comme la comète correspondante, après des intervalles périodiques de 33 années et un quart. D'ailleurs, il existe probablement des courants discontinus de corpuscules météoriques, consistant en groupes irrégulièrement distribués le long de l'orbite commune ; ils donnent lieu à des apparitions irrégulières d'étoiles filantes, espacées par des intervalles inégaux, mais offrant toujours ce même caractère de revenir à peu de chose aux mêmes dates annuelles, par la raison fort simple que leur orbite coupe toujours l'orbite terrestre à peu près au même point ; l'invariabilité relative de leurs points radiants en est un témoignage.
Enfin de grandes averses isolées, dont le retour est inconnu et peut-être ne se reproduira point, s'expliquent par le passage d'un nuage cosmique récemment introduit du dehors dans notre système, où il fait sa première apparition.
Reste un dernier point à élucider, qui va nous ramener à la question de l'origine des nuages météoriques et des comètes.
On a vu qu'il n'y a pas lieu de distinguer entre les étoiles filantes et les bolides lesquels ne sont que des étoiles filantes d'une grosseur, apparente ou réelle, plus considérable que les autres. Mais une pareille identité doit-elle s'appliquer aussi aux météorites, c'est-à-dire aux corpuscules cosmiques qui sont réellement tombés à la surface du sol ? M. Schiaparelli, dans un mémoire du plus haut intérêt^, a comparé les météorites et les étoiles filantes sous tous les rapports
1. Sulla relaiione fra le comète, lestelle cadenti ecl i meieorili; Milano,
possibles de différence ou de ressemblance : mode d'apparition, éclat lumineux, explosion, détonation, variations diurnes ou annuelles, masses, vitesses et trajectoires, etc. La conclusion de ce minutieux et savant examen est que la plupart des différences signalées entre les deux classes de corps ne prouvent rien contre leur identité. On peut passer de l'une à l'autre de ces classes considérées dans leurs extrêmes, par des gradations insensibles. Mais il n'en est pas de même sous le rapport de leurs mouvements. Tandis que la vitesse de pénétration des étoiles fdantes dans l'atmosphère est de l'ordre des vitesses planétaires, au plus cométaires, plusieurs météorites avaient une vitesse indiquant des orbites hyperboliques\ Ainsi les météorites seraient des corps étrangers à notre monde solaire, distincts des comètes et des essaims de météores. De plus, leur origine stellaire ne peut se concilier avec la supposition que les diverses météorites jusqu'ici recueillies dérivent d'un corps unique. Il faut donc admettre que les espaces qui environnent les étoiles sont peuplés d'une quantité de petits corps à l'état fragmentaire, se mouvant dans toutes les directions; et comme la composition chimique et minéralogique des météorites est identique à celle des corps terrestres, que l'analyse spectrale a révélé une pareille similitude dans tous les astres étudiés jusqu'ici, on en arrive forcément à la conséquence, déjà signalée plus haut, de l'unité de composition de tous les corps de l'Univers.
1. Outre le bolide dont l'orLite a été calculée par M. Tissot, cité dans la note de la page 629, M. Schiaparelli signale la météorite de Pultusk (30 janvier 1868) qui, à son entrée dans l'atmosphère, avait une vitesse de 54 kilomètres par seconde; le bolide tombé en Hollande le 4 mars 1863, dont la vitesse était double de celle de la Terre; celui calculé par Petit, du 9 octobre 1857 ; enfin trois autres météorites dont la chute a eu lieu en Amérique les 2 et 6 août 1860, et le 15 novembre 1859. Les orbites de ces corps étaient toutes hyperboliques ; celle du bolide du 4 mars avait une excentricité égale à 8.74, de sorte que ce corps a dû traverser le système solaire presque en ligne droite.