RAIES TELLURIQUES DU SPECTRE SOLAIRE
Pour que les conclusions des paragraphes précédents fussent à l'abri de toute objection, il fallait encore prouver que l'absorption qui produit les raies noires du spectre solaire, ne provient pas de l'interposition d'un milieu autre que l'atmosphère du Soleil.
Or, entre la photosphère et l'œil ou l'instrument d'analyse, le prisme, il y a un autre milieu absorbant, l'atmosphère terrestre. Ce milieu n'agit-il pas nécessairement sur les ondes photosphériques, pour éteindre celles qui correspondent aux radiations des éléments qui s'y trouvent réduits en vapeur ?
C'est ce qui arrive en effet.
La première constatation de l'absorption atmosphérique remonte à l'année 1833. A cette époque, D. Brewster découvrit dans le spectre du Soleil des altérations qui indiquaient une action de notre atmosphère : au lever ou au coucher de l'astre, des bandes obscures venaient modifier certaines régions du spectre, mais ces bandes disparaissaient à mesure que le Soleil s'élevait à des hauteurs plus grandes au-dessus de l'horizon. Notre savant compatriote, M. Janssen, reprit trente ans plus tard l'étude de ces modifications. En employant de nouvelles dispositions optiques et des instruments plus puissants d'analyse, il parvint à résoudre en raies fines les bandes qu'avait observées Brewster ; il prouva que si ces raies ont leur plus grande intensité au lever et au coucher du So-
leil, et diminuent à mesure que l'astre monte sur l'horizon, elles ne disparaissent point complètement, alors même qu'il est au méridien. L'absorption suit la loi de décroissement d'épaisseur qu'ont les couches atmosphériques traversées par les rayons solaires. M. Jaussen fit au sommet du Faulhorn des expériences qui confirmèrent ces vues : à cette hauteur de trois mille mètres, il constata dans le spectre solaire une diminution générale de toutes les raies obscjires dont l'origine terrestre était alors soupçonnée. Pour prouver que l'action dont il s'agit ne provenait point des milieux de nature inconnue que
Fig. 39. Spectres du Soleil et de Sirius au méridien (3, 1) et à l'horizon (4, 2). Raies et bandes telluriques, d'après J. Janssen.
les ondes lumineuses avaient à franchir, en venant du Soleil ou de tout autre corps céleste jusqu'à la Terre, il fit une expérience décisive. Ayant fait allumer près de Genève un grand bûcher de sapin, il ne trouva qu'un spectre uniforme et continu dans la flamme observée à une faible distance ; la même flamme, analysée à vingt et un kilomètres du foyer, présenta dans son spectre les bandes d'absorption du spectre solaire vu à l'horizon.
Enfin d'autres expériences prouvèrent au savant astronome et physicien français, que la plupart des raies obscures ainsi observées étaient dues à l'action de la vapeur d'eau répandue
dans l'atmosphère de la Terre. Leur ensemble forme ce qu'il appelle le spectre de la vapeur d'eau. Quant à la totalité des lignes sombres que produit l'absorption atmosphérique, pour les distinguer des raies sombres d'origine solaire, M. Janssen leur a donné le nom de raies telluriques . Les figures 39 et 40 permettent de faire aisément cette distinction. La première donne l'ensemble des spectres de Sirius et du Soleil vus au
Fig. 40. Raies telluriques de la région D du spectre solaire, d'après J. Janssen.
méridien ou à l'horizon ; la seconde donne un fragment du spectre solaire voisin de la raie D.
Outre leur importance propre, les recherches que nous venons de résumer montrent donc que si l'atmosphère terrestre a une action absorbante élective sur la lumière du Soleil, cette action n'est pas la seule. Les raies telluriques exceptées, les autres raies sont évidemment des raies d'origine solaire, et les conclusions des recherches précédentes d'analyse spectrale demeurent entières. La chimie solaire reste par conséquent basée sur des principes incontestés.