SPECTRE DE LA COURONNE
Si l'on réserve le nom de chromosphère à la couche continue d'hydrogène incandescent qui enveloppe la photosphère du Soleil, en y comprenant bien entendu les expansions de cette couche qui forment les protubérances, il reste au delà toute la pai"tie lumineuse dont la couronne des éclipses totales
a révélé l'existence. Jusqu'en 1871, l'analyse spectrale n'avait point été appliquée à cette région circumsolaire, et l'on ne savait rien de sa véritable constitution.
L'éclipsé du 12 décembre de cette année 1871 fournit une occasion d'explorer particulièrement la couronne extérieure, de vérifier si son spectre était continu, ainsi qu'on l'avait
Fig. 43. Éclipse du 12 décembre 1871, observée à Shoolor (Hindouslan), pai' M. J. Janssen.
trouvé précédemment, ou s'il renfermait en outre quelques lignes brillantes, les prolongements des raies des protubérances de M. Rayet, ou la raie verte des observateurs américains de l'éclipsé de 1869.
C'est M. Janssen qui répondit à ces diverses questions par les observations de Shoolor (Hindoustan) . Muni d'un appareil spécialement disposé pour l'étude d'une aussi faible source
de lumière, M. Janssen reconnut nettement que le spectre de la couronne n'est point continu, qu'il contient les raies brillantes de l'hydrogène (en certains points jusqu'à 12' ou 15' de hauteur, et, en outre, la raie verte 1474 de l'échelle de KirchhoflF. Pour comparer directement les protubérances et la couronne, il plaça la fente du spectroscope normalement au limbe, de manière à couper une portion de la Lune, une protubérance et toute la hauteur de la couronne.
« Le spectre de la Lune, dit-il, est excessivement pâle ; il
Fig. 44. Auréole de l'éclipsé du 7 septembre 1869, d'après un dessin de M. Eastman.
paraît dû principalement à l'illumination atmosphérique, et donne une mesure précise de la faible part que notre atmosphère peut prendre dans le phénomène de la couronne. La protubérance donne un spectre très-riche et d'une grande intensité; je n'ai point le temps d'en faire une étude détaillée. Le point capital ici est de constater que les principales raies de la protubérance se prolongent dans toute la hauteur de la couronne, ce qui démontre péremptoirement l'existence de l'hydrogène dans celle-ci. La raie verte 1474, si vive dans le
spectre de la couronne, paraît s'interrompre dans le spectre de la protubérance. »
Mais outre des raies brillantes, le spectre coronal a présenté au savant observateur quelques lignes obscures, notamment la raie D, et quelques lignes dans le vert. Il en résulterait donc que la couronne ne brille pas seulement de sa lumière propre, mais qu'elle réfléchit encore la lumière que lui envolent la photosphère et les régions les plus brillantes de la chromosphère. Cette conséquence est corroborée par
Fig. 45. Fac-siiiiilû J'une photographie de la couronne pendant l'éclipsé du 7 septembre 1869.
les observations faites au polariscope : d'après ces observations, la lumière de la couronne est partiellement polarisée (le maximum d'effet a lieu à quelques minutes du bord, ce qui laissait de l'incertitude sur la cause du phénomène) dans un plan qui passe par le centre du Soleil, de sorte qu'il y a là un autre témoignage qu'elle est en partie de la lumière solaire réfléchie'. La raie brillante 1474 caractérise particuliè-
1. Les observations polariscopiques faites pendant les éclipses totales antérieures depuis 1842 avaient donné des résultats contradictoires. Des traces
rement le spectre de la couronne. C'est la raie verte, observée dans l'éclipsé de septembre 1869 par les astronomes américains, qui l'ont assimilée à la raie du spectre de nos aurores boréales ^ .
Quelle substance cette raie indique-t-elle spécialement? On ne le sait encore. On a cru d'abord que c'était une des raies de la vapeur du fer. Mais le contraire parait aujourd'hui reconnu (Young, Lockyer). Secchi a cru y voir une des raies de l'hydrogène, et enfin Watts, une ligne du spectre de l'oxygène. La question reste encore douteuse.
En résumé, il semble établi d'une manière certaine, que la couronne est un milieu très-rare, mais ayant une existence réelle; que sa lumière, due principalement à l'incandescence de l'hydrogène et d'une autre substance inconnue, est aussi en partie de la lumière solaire réfléchie. Sa hauteur n'est pas moindre de 12', d'après les observations spectroscopiques de Janssen. Les photographies de l'éclipsé du 7 septembre 1869 dues au professeur Meyer ne donnaient, il est vrai, que 2' 16" pour la hauteur de cette atmosphère. Mais, comme M. Gould l'a fait remarquer, « avec une durée d'exposition plus grande on a obtenu ailleurs des traces de cette atmosphère s'étendant jusqu'à 7'. » Ce dernier astronome est d'avis qu'il ne faut pas confondre ces impressions avec celles de l'auréole brillante visible à l'œil nu. Et, de fait, il y a une différence considé-
de polarisation furent trouvées en 1842, par d'Abbadie, Arago et Mauvais; par Liais en 1858; par Blaserna, Ranyard, Brett, Pickering et Langley en 1870; par Secchi et Prazmowski en 1860. Lockyer, en 1871, vit des franges de diffraction jusque sur le disque de la Lune, ce qui laissait de l'incertitude sur la cause du phénomène. Mais les résultats trouvés par M. Janssen en 1871 accusent nettement, comme ceux de Prazmowski, une polarisation radiale partielle.
1. A la question « qu'est-ce que la couronne? » les observateurs américains, dit Lockyer (Contributions to solar physics), ont répondu d'une façon bizarre et embarrassante au plus haut degré. La couronne, selon eux, n'est ni plus ni moins qu'une aurore solaire permanente; ils se fondent sur ce fait qu'une ligne de son spectre est celle des aurores boréales.
rable entre l'aspect de l'auréole de l'éclipsé en question, telle qu'elle a été dessinée par l'observateur M. Eastman, et celle donnée par une épreuve photographique. C'est ce qu'on peut aisément vérifier en comparant les deux figures 44 et 45.