LE TOMBEAU DE BAUDELAIRE
sous L ARBRE
Dans le jardin fermé, dès l'innocent outrage, L'arbre ancestral étend ses bras insidieux, Et le poète, au cœur profond, peuplé de dieux, En esprit, rôde auprès du ténébreux ombrage.
L'archange intérieur, qui, tout bas l'encourage, Le démon, qui parfois transparaît dans ses yeux, Au secret des rameaux, dormant pareils entre eux, Ont, dans son œuvre, ensemble admiré leur ouvrage.
Et, dans le vaste Eden de l'Art, autre univers, Accru de siècle en siècle , aux seuils toujours ouverts, Un labyrinthe appelle, épouvante et fascine.
Tout, couleur, hymne, encens, cri', frisson, le flambeau,
Liturgique ou maudit, l'autel ou l'officine.
Autour d'un nom magique, éclate en fleurs du Beau.
Léon DiERx,
La Dame étrange et docte à qui tu murmurais, Parce qu'elle savait être belle et se taire, La douleur et l'orgueil de ton soin solitaire, Et chaque soir, hélas ! plus mornes tes secrets,
En larmes, sur la dalle unie et sans degrés, Qui marquait tristement le sol dépositaire, S'est assise, des ans, avec leur ombre à terre. Regardant croître l'if et grandir le cyprès.
La Poésie en deuil aime les tombeaux nus. Mais l'heure, le réveil et les pas sont venus... La cendre enfin tressaille au nom qui se diffuse ;
Et, pour sonner ta gloire à qui pleura ta mort.
Celle qui fut l'amante est maintenant la Muse
Qui d'un geste do bronze embouche un buccin d'or!
Henri ui^ l\t:(;MKR.
Les autres — c'est, dans nos Flandres épiscopales, La bruine des carillons intermittents, Gouttes de son, humbles concerts, couleur du temps. Qui faufilent d'un peu de chant les brumes pâles.
Lui — le bourdon à la rumeur contagieuse, En qui tout autre bruit s'absorbe, comme embu, Comme englobé dans son sillage, comme bu Par sa vaste musique épaisse et spongieuse.
La cloche de génie et qui fait violence
A l'air, vite oublieux des carillons légers,
Trop frivoles vraiment, vraiment trop passagers;
Le bourdon sonnant l'heure en tintement final...
Voix durable en l'espace, ô lui, l'Épiscopal,
Qui frappa comme à coups de crosses, le silence.
Georges Rodenbach.
est-
0 Jardinier des Fleurs du Mal, 6 Baudelaire. Qui, des venins amers aux lys sombres cachés, Sus tirer la liqueur exquise des péchés, Pour consoler d'Adam la race séculaire ;
Vigneron du coteau que mûrit la colère Des soleils ténébreux sur la terre penchés; Char des Icares morts sur les chemins cherchés, Martyr dont le mépris des sots fut le salaire ;
Che'rcheur du feu sacré des éternels enfers. Qui plongeas dans l'horreur des abymes ouverts Sous les pas chancelants des mornes destinées;
Je t'aime, ô contempteur des communs paradis. Pour ta haine des dieux, ton amour des maudits, \\l ta grande pitié pour les femmes damnées.
Armand Silvbstrb.
21 nov. 1805.
A CHARLES BAUDELAIRE
Hugo régnant, quand tous n'étaient que son reflet, Un soir, tu les quittas et leurs routes battues, Pour t'en venir, puissant et seul, vers les statues D'un art en marbre noir veiné de violet ;
Grandes, qui reposaient sous des roses funèbres. Les bras en croix et les deux seins désenflammés ; Ton regard clair toucha leurs pauvres yeux fermés Et rénova leur âme en ces closes ténèbres.
Tu les ornas de ton orgueil, toi, le hanté •
De vice et de terreur, d'amour et de prière, Et les vêtis soudain d'une telle lumière Qu'elles furent la Vie et ton Eternité.
Depuis, au long des jours de désir et de haine, Dont les soleils couchants meurent au fond du cœur, Celles que tu créas rêvent d'une douleur Étrangement nouvelle et fervemment humaine,
Et crient au loin ton nom qui rayonne d'un feu Céleste et souterrain comme une pierre ardente, O poète! qui retournas l'œuvre de Dante, Et mis en haut Satan et descendis vers Dieu.
Emile Verhaerjen.
IMaiiis-iiioi... Sinon, je lu muudib!
Cil. Baudelaire.
Quand — hommage pieux — les poètes laurés Jetèrent, tour à tour, leur plume sur sa bière, Peut-être que, parmi ses clairs rêves dorés, L'âme du vieux Spencer en a souri plus Hère;
Mais toi!... toute la Gloire eût-elle pris ton deuil, La Muse eût-elle dit ton haut panégyrique, Ce lourd sommeil qui t'a prostré dans le cercueil, Ne se fût pas troublé d'un rire sarcastique :
I>ors, oublieux : l'Éternité n'est pas assez
Pour reposer ton cœur et ton âme lassés
De ce chemin de croix que tu semas de ronces ,
Est-il un pèlerin des antres sans réponses
Qui, se penchant pour épcler ton nom si las,
Répète : Baudelaire! — et ne s'attriste pas!
Francis Vikle-Ghikhx.
BAUDELAIRE ET LA CRITIQUE
(de 1900 à 1914)
Dans son rapport au Ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts sur le mouvement poétique français, de 1867 à 1900, rapport dont il fut officiellement chargé, à l'occasion de l'Exposition universelle, Catulle Mendès, après avoir reproché à Baudelaire de ne pas savourer le plaisir avec joie et l'avoir appelé « l'ivrogne d'un idéal soushumain et surhumain », consent à écrire :
« Si l'on ajoute à l'originalité de son organisme spirituel, qu'il fut, prodigieusement, un chercheur du compliqué dans le rare ou le pire, un trouveur, entre les choses en apparence le plus opposées, de rapports jamais surpris, jamais guettés encore, un manieur du verbe et un artisan du vers, auquel, en notre âge romantique, aucun ne saurait être préféré; on demeure, mystérieusement et douloureusement, charmé d'une œuvre tentatrice, cruelle et parfaite, qui n'avait pas eu d'exemple, n'aura point de similaire ; et quiconque a souci de la justice, doit vouer au génie, à l'Art de Baudelaire, une admiration sans réserve, admiration qui d'âge en âge, se perpétuera en s'agrandissant. »
Kii \\H)Z lin critique ayant avancé que Victor Ilu|<o était « toute la poésie et toute la pensée du \ix" siècle », M.. Remy de Gourmont protesta dans le Mercure de France, en disant :
« De telles synthèses sont vraiment trop hardies. Est-ce que sans Vigny, Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine ot quelques autres, anciens ou récents, on a toute la poésie du siècle df^rnier? Jo voudrais que Ton demandât à deux cents poètes d'aujourd'hui : Quel est votre Poète ? On verrait. . . »
M. Edouard Ducoté, directeur de VErmilage, saisit la balle au bond et prit l'initiative de cette enquête.
Cent trente et un écrivains exprimèrent leur sentiment.
Les résultats proclamés dans le numéro de février 1902 établirent que les poètes les plus en faveur chez les jeunes étaient à ce moment, dans l'ordre des préférences :
Victor Hugo.
A. DE Vigny.
Paul Vehlaine.
Baudelaire.
Lamartine,
Musset.
Lbconte de Lislb.
Mallarmé.
Albert Samain.
Voici comment quelques-uns des fervents de Baudelaire ont motivé leur choix au cours de cette enquête :
« Il est peut-être périlleux à notre mobilité d'esprit, d'aflirmer une prédilection pour un poète plut()t qu'un autre. Mais il ne faut pas vingt-cinq lignes pour alTirmer qu'aux yeux des vrais artistes, Victor
Hugo ne symbolise pas plus toute la poésie d'un siècle que Balzac n'en renferme toute la prose.
Qu'il reste le grand orgue des cathédrales auquel préludent les bruyants carillons de la réclame, soit ; mais ne suis-je pas libre, tout en l'admirant, de lui préférer le sanglot long des violons, la plainte du violoncelle ou l'ironie subtile et fière du roseau pensant?
La poésie n'exclut pas la vérité de ses attributs ; et un seul volume parfait rend plus de services à l'humanité qu'une édition nationale illustrée en soixante-douze tomes. Voilà pourquoi Baudelaire est mon poète. »
Alcanter de Brahm.
« ... Permettez-moi de nommer celui chez qui Victor Hugo luimême a découvert « un frisson nouveau ». Celui qui, dans sa prose d'artiste, a deviné la suggestion d'Eugène Delacroix, la suprématie de Richard Wagner : ce critique-là sera mon poète : et, sans remords, je tiens à voter pour Baudelaire. »
Raymond Bouyer.
... Les noms de Lamartine, Vigny, Musset feront toujours vibrer en moi des fibres filiales. Mais avoir su se créer une place du vivant même de ce géant : Hugo; avoir si singulièrement préparé sa gloire, avoir recueilli tant de dédain, tant de haussements d'épaules, me font considérer Charles Baudelaire comme le type du poète mort que je dois le plus vénérer. Je vote pour Baudelaire.
Henry de Braisne.
Par la quantité, le poids, Victor Hugo, incontestablement. C'est le Phare, mais « le phare de l'océan du non-sens » (Nietzsche) ; le « Monument » à l'intérieur duquel on ne trouve rien : en somme parmi les gens du xix^ siècle au service de la poésie, une prodigieuse bonne à tout faire qui a fait le plus gros de l'ouvrage, mais l'ouvrage le plus gros — cela dit avec une grande admiration.
Par la qualité et par tout ce qui est le contraire d'Hugo, Baudelaire.
Je le retrouve toujours nouveau, toujours savant, toujours moderne,
jamais anachronique et jamais épuisé.
(Charles Chauvin.
... Nous liésiterions entre les ligures vénérables df \ i^iiy et de Stéphane Mallarmé, si le profond, multiforme et magnifique Balue- LAiHK, en qui précisément tout son siècle se résume et qui ouvre un siècle nouveau (car tous ceux qui sont venus après lui et ceux qui viennent encore, datent de lui et « l'ont dans le sang »), si lîvi hki vnu, ne suflisait à combler notre esprit, notre cœur et nos sens.
K. Facus.
S'il est téméraire d'affirmer que Hugo fut toute la poésie et toute la pensée du xix" siècle — il serait injuste de proposer un nom, à l'exclusion du sien, pour désigner le poète prépondérant de l'époque. Par l'universalité du lyrisme — dans son œuvre poétique énorme ; ses romans Notre-Dame de Paris, les Misérables, l'Homme qui rit; sa critique : William Shakespeare ; ses drames : les Burgraves, Hernani — il occupe le premier rang. Le monde d'images qu'il a créées donne le plus complet exemple de la force du génie appliqué à l'expression intégrale de soi-même.
Or l'artiste exerce une influence d'autant plus vaste qu'il consent davantage à s'abstraire, au profit d'idées générales. Ce principe explique ma prédilection pour Baudelaikb, beaucoup plus capable de s'adapter à des tempéraments très divers, par son intelligence précise des idées, des sensations et des mots.
L'œuvre de Victor Hugo est un musée où l'on pénètre toujours avec une émotion religieuse. On y est saisi d'admiration. On en sort l'imagination éblouie par la richesse des couleurs, la sonorité d'un vocabulaire surabondant et la prodigieuse variété du spectacle, mais le merveilleux charme cesse avec le contact.
L'enseignement de Baudelaire persiste, par une continuelle répercussion de sa pensée et la puissance de la forme stricte qui l'impose aux méditations.
Charles-Henry HinscH.
Selon moi, Baudelaire a écrit les plus beaux vers de la langue française et je le préfère à Victor Hugo. Baudelaire est l'anneau qui relie et continue la chaîne des poètes français qui part d'Eustache Deschamps pour aboutir à Verlaine en passant par Villon, Ronsard, La Fontaine et Musset.
Jehan Rictus.
Mon poète n'est peut-être pas toute la poésie et la pensée du xix*" siècle.
Mais il parle à mon cœur, il vibre à l'unisson de mes douloureuses pensées. C'est une lyre lointaine et triste, parfois amère. Elle me vient des confins du monde pour émouvoir mes solitaires songeries.
Et peu m'importe qu'il y ait plus lyrique ou plus historique ou plus humain. L'harmonie de nos deux âmes évoque toute l'harmonie.
Celui-là c'est Charles Baudelaire.
Léon RioTOR.
Jean Lorrain et Frédéric Saisset donnaient encore, dans cette enquête, la palme à Baudelaire. M. Francis de Croisset voyait en lui le poète de « la volupté ». D'autres, comme Albert Clouart, Edouard Ducoté, André Fontainas, Ernest Gaubert, Charles Le Go f fie, Anatole Le Bras, Georges Le Cardonnel, Henri Mazel, Louis Mercier, Yvanhoé Rambosson, Rollinat, Fernand Séverin, Emile Verhaeren, Jean Viollis, Emmanuel des Essarts, l'avouaient pour leur poète de prédilection... à certaines heures et, partagés entre diverses influences, n'osaient lui vouer un sentiment exclusif.
Baudelaire ne vient qu'en quatrième rang, mais les résultats lui eussent été peut-être plus favorables encore, si cette enquête eût disposé d'une publicité plus étendue
et si un grand nombre de littérateurs eussent été pressentis. Elle demeura ignorée de beaucoup. Il n'en est pas moins instructit de voir qu'on donnait à Baudelaire, dans les milieux avancés et chez les militants de la plume, le pas, non seulement sur Lamartine et Musset qui, à vrai dire, y furent toujours très discutés, à cause de leur négligence de forme, mais encore sur Mallarmé, si goûté, qu'il avait été élu, le l*"^ février 1896, prince des poètes français.
Ajoutons que Nadar disait tenir d'un directeur d'agence de découpures de journaux « que le nom de Baudelaire revenait aussi fréquemment sous les yeux de ses enquêteurs que ceux de Hugo, de Musset et de Napoléon x».
Ce propos qu'il a consigné dans ^q^ Souvenirs et qui lui aurait été tenu aux environs de 191 1 , montre qu'à cette date, assez récente, Baudelaire retenait toujours l'attention.
Quelques citations viendront à l'appui de cette affirmation :
Baudelaire poète admirable fut aussi un sévère humaniste et un
parfait logicien.
R. DE Bunv.
Baudelaire a chanté la seule passion que le xix" siècle pût éprouver
avec sincérité : le Remords.
Claudel.
Baudelaire est le poète le plus humain que nous ayons eu. Avec Vigny et avec Verlaine, il est celui qui a exprimé le plus intensément, le plus douloureusement aussi la navrance inguérissable et la
névrose déprimante de l'âme moderne.
Charles Cousin.
Baudelaire, l'un des cinq ou six grands poètes du xix'' siècle, est peut-être supérieur encore comme prosateur. Bien plus que Gautier il fut l'impeccable : la fierté froide de son style hautain et sûr est unique dans la littérature française. Il est le maître par excellence de tous les esprits qui ne se sont pas laissé contaminer par le sentimentalisme.
Remy de Gourmont.
Non seulement Baudelaire fut un poète original et admirable, égal aux plus grands, avec je ne sais quoi d'une saveur captieuse et d'un tour magnifique, un linguiste excellent, mais encore un esprit qui eut, si l'on peut dire, de l'architecture. Les parties s'en correspondent et, outre que les assises en sont solides, l'édifice est parachevé par une ornementation délicate et imprévue qui l'enjolive et le parfait.
Henri de Régnier.
Il semble que Baudelaire ait prévu son propre cas quand il écrivit : « Les Nations sont comme les familles; elles n'ont de grands hommes que malgré elles ». En effet, il est surprenant de penser qu'on le conteste encore, que les critiques le dénaturent, que les anthologies le négligent, qu'on le tient, tout au plus, pour un poète étrange, malsain, stérile en tout cas. Mais l'opinion finale sera de le mettre enfin au premier rang, où régnent Lamartine et Victor Hugo, qu'on cite toujours en l'omettant. L'œuvre de ceux-ci fut en horizon ; le génie de Baudelaire est en profondeur.
Georges Rodenbach.
Dans mon admiration, Victor Hugo tient toute la place. S'il me laissait un coin de libre, je me dépécherais d'y fourrer Baudelaire.
Jules Renard (lettre à E. R.).
C'est toute notre âme avec la violence insoupçonnée de ses amours diverses que Baudelaire nous a rendue à nous-méme sensible. Il est possible que le don soit lourd et qu'il faille du courage pour le sup-
porter. Celte poésie uc rassure pas; elle ne verse pas d'illusions. Mais elle s'adresse à ceux pour qui rien n'est j)lus beau que de connaître son cœur, que de le sentir peser en soi. Souvent j'écouterai la voix de cet ange savant et désespéré.
Jacques Rivière.
Wagner et Baudelaire, voilà peut-être, les deux hommes qui ont le plus pesé, qu'on le sache ou non, sur l'art de poésie en ces dernières années.
André Suarbs.
Au môme titre que Balzac et Delacroix, Baudelaire fut un novateur. Le rayonnement de son génie éclaira toute la littérature de la fin du dernier siècle.
L'irrésistible attraction qu'exerça Baudelaire sur les imaginations, vient surtout de ce qu'il traduisit avec une intensité sans égale les intimes besoins, les aspirations cachées des hommes de son temps. Son intelligence lucide lui permit d'apercevoir à travers les laideurs et les artifices, côtoyant le mal qui régnait en maître, dans la société, les nostalgies d'idéal, les soifs de rêve, les efforts désespérés et vains tentés vers le bonheur. Et de la crise morale qui résultait de ce désaccord entre le milieu et les êtres, il fît la plus complète et la plus cruelle des analyses.
Gaston SYFFEnr.
N'oublions pas que MM. Alphonse Séché et Jules Bertaut ayant publié à la librairie Michaud, un livre sur Baudelaire où ils avaient épuisé tous les documents connus le concernant, résumaient ainsi leur impression :
« Oui, s'écriait Asselineau, ce grand esprit fut en même temps, un bon esprit; ce grand cœur fut aussi un bon cœur. •»
Pour nous qui venons d'écrire sa vie, sans taire quoi que ce soit de ses bizarreries, de ses travers, de ses excès, de ses excentricités
de toute sorte, nous ne voyons rien qui puisse être de nature à infirmer le jugement qu'Asselincau portait devant la tombe encore ouverte de l'auteur des Fleurs du Mal.
En 1914, l'aristocratie lettrée veillait avec tant de sollicitude sur la mémoire de Baudelaire, que M. Fernand Vanderem jugea le moment opportun de lancer contre Sainte- Beuve (coupable de n'avoir pas, bien qu'il y fût à bon droit sollicité de tous côtés, trouvé le temps de consacrer à Baudelaire, l'un de ses innombrables feuilletons), une double accusation d'incompétence et de mauvaise foi. Il est de fait que le silence obstiné de Sainte-Beuve à l'endroit de Baudelaire (à part une lettre équivoque et quelques lignes insipides) est fait pour étonner, quand on sait que les deux hommes entretenaient des rapports étroits et constants. Baudelaire avait lu, sur les bancs du lycée, les poésies de Sainte-Beuve. Avec son flair avisé, il avait su démêler, dans ce fatras, les éléments d'une esthétique neuve. Il ne faut pas se dissimuler qu'il y eut, à ses débuts, chez Sainte-Beuve, en virtualité, un génie poétique de premier ordre qui n'est jamais parvenu, avec l'âge, à se réaliser, faute, peut-être, d'ingénuité. En dépit des incertitudes et des bégaiements, Baudelaire avait entendu l'appel de Joseph Delorme à la hardiesse et à l'originalité. Il avait prêté à ces productions hâtives et médiocres pour la plupart la flamme de son jeune enthousiasme. Il en était demeuré ébloui et troublé. Il savait gré à leur auteur de l'avoir révélé à lui-même. Il lui en voua toute sa vie une filiale affection, une ferveur religieuse et attendrie. Ce n'est pas par
vice d'intelligence (il en avait à revendre) que Sainte-Beuve a méconnu Baudelaire, c'est par vice de caractère. Il ne se consolait pas de n'avoir pu mener à maturité ses dons de lyrisme, d'être resté un poète mort jeune. De là son aigreur et sa jalousie contre tous les poètes du temps : Lamartine, Hugo, Gautier, Vigny, Musset. De là son attitude retorse et cauteleuse vis-à-vis de Baudelaire dont il acceptait les prévenances et les attentions sans la moindre velléité de retour et auquel il ne cessait de prodiguer (notamment lors de son procès et de sa candidature académique) de pernicieux conseils sous couleur de le servir. Baudelaire atfectaitde n'en rien voir. N'a-t-il pas dit? :
Tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés.
Ce n'était pas du Baudelaire minable et présent, du famélique repris de justice, dont l'absolu potentat de lettres, l'influent académicien, l'hôte choyé de Saint-Gratien, pouvait prendre ombrage; c'était du Baudelaire posthume dont il pressentait le rayonnement. Il sentait d'instinct que la postérité donnerait à Baudelaire, dans le mouvement lyrique du \L\^ siècle, la place importante (et pourquoi pas prépondérante ?) qu'il avait ambitionné d'y occuper luimême. M. Fernand Vanderem ne s'y est pas trompé. Voilà pourquoi malgré les observations de M. Paul Souday, le judicieux chroniqueur du 7V/hjl>s, Sainte-Beuve ne peut sortir qu'à son préjudice de ce dilemme : Ou il s'est mépris sur la valeur de Baudelaire et c'est pour le critique, l'aveu de
son incompétence, ou il a essayé d'étouffer la réputation naissante de l'auteur des Fleurs^ et c'est l'accusation plus grave, pour l'homme, d'une manœuvre déloyale.
Il y a, d'ailleurs, dans la plupart de nos gestes, une valeur symbolique, et Sainte-Beuve en empruntant le pseudonyme de Delorme à la Marion de Victor Hugo, semblait déceler, sans y prendre garde, le mauvais côté de sa nature passionnée et sournoise, avide de gloriole, accessible aux bas calculs et aux mesquines jalousies. Il ne gardait même pas la particule du nom, par dédain du vœu qu'elle implique d'obligeante splendeur.
BAUDELAIRE ET LA CRITIQUE EN 1917
Que Baudelaire ait pu se maintenir actuel et présent, jusqu'en 1914 — cela dépasse déjà les bornes de l'ordinaire, tant le goût public est versatile. Admirer longtemps est un héroïsme dont peu de gens sont capables. Le Génie reste, mais la façon dont on l'honore a ses défaillances. Les dieux eux-mêmes connaissent l'inconstance des hommes. Leur culte a ses retours. Ronsard fut oublié le lendemain de sa mort pour Desportes que Malherbe détrôna. Saint-Amand fut décrié par Boileau, que les générations suivantes envoyèrent rejoindre Cotin, dans les oubliettes du mépris. Pendant cent ans, on organisa la conspiration du silence autour des comédies de Molière. Le mot d'ordre, sous la Restauration, était d'écraser r « Infâme Voltaire ». Les romantiques traitaient Racine de polisson. Lamartine forçait ses admirateurs à renier
Lafontaine. Ce fut toujours une élégance, dans certains milieux raffinés, que d'affecter de se déplaire aux sonorités de Victor Hugo. Quel règne plus court que celui des Parnassiens qui écrivaient encore lorsque Remy de Gourmont lança contre eux l'excommunication, au nom des symbolistes?
Les idées changent. L'opinion évolue. Un nouvel idéal, une réaction classique, commençait à se faire jour. Déjà Moréas, reconquis par Lamartine, qu'il avait longtemps sacrifié à Baudelaire, laissait échapper cet aveu :
J'ai beaucoup aimé les Fleurs du Mal, pendant mon adolescence et ma toute première jeunesse. J'admire toujours Baudelaire et ne le relis jamais. Ses préoccupations comme ses épithètes me gênent à présent jusqu'à l'angoisse : une angoisse physique. Baudelaire est un vrai artiste comme nous l'entendons aujourd'liui, ou plutôt comme on l'entendait il y a quelques années. Allons, c'est un grand artiste, tout simplement, c'est môme un grand poète... ce n'est pas un pur poète.
Il y a sous cette appréciation sévère une part d'éloges assez belle encore pour que nous n'éprouvions aucune gêne à la reproduire. Et d'ailleurs, nous sommes de ceux qui appellent la discussion autour de Baudelaire, persuadé qu'elle ne peut tourner qu'à son profit. On l'a vu par la diatribe de Brunetière qui souleva un tel orage de protestations indignées que le renom de Baudelaire, qu'il voulait ébranler, s'en trouva singulièrement fortifié. Brunetière avait été le seul opposant de marque. Peut-on vraiment tenir compte de l'hostilité de vagues polygraphes, d'individualités fantômes? Que pèse, au regard de tant d'adhé-
sions éblouissantes, l'avis d'un certain Maurice Leblond écrivant, de Baudelaire : rV'.sV mi fart inrcliant Poèl<\ (Revue Naturiste, 1900)?
On pouvait dire l'opposition désarmée. Elle n'osait plus se faire jour par peur du ridicule et ne s'employait plus qu'à des malices sournoises : évinction des Fleurs du Mal des bibliothèques municipales, suppression du nom de Baudelaire des manuels classiques et du catalogue de certaines librairies. Cela n'empêchait pas lés éditions des Fleurs du Mal de se multiplier ni le nom de Baudelaire, de sonner, de jour en jour, plus haut et plus fort.
Voilà ce que Baudelaire représentait naguère encore, mais que représente-t-il aujourd'hui?
La guerre est venue bouleverser nos idées et nos sentiments, et creuser le fossé entre hier et demain. L'adversité, en éveillant nos défiances, semblait devoir porter, dans l'opinion commune, à la poésie nouvelle en général, et à Baudelaire, en particulier, un coup fatal. C'est pour élucider ce point que nous avons cru devoir interroger ceux de nos contemporains qui ont qualité pour parler au nom d'un parti, d'un groupe, d'une école.
M. Edmond Rostand qui, par l'éclat de son talent et le retentissement de ses triomphes, s'imposait tout d'abord comme oracle, s'est, avec infiniment de bonne grâce, récusé. L'instant était mal choisi. Nous nous en doutions un peu, mais, comme dit Renan, on ne peut empêcher les siècles d'avoir cent ans. Il ne dépend pas de nous de reculer
l'échéance des cinquantenaires. Nous nous sommes alors tourné vers l'autre coupeau du Parnasse, dévolu au délicieux lyrique, Paul Fort, prince des poètes. Sa réponse tardant à venir, nous étions près d'interpréter son silence comme un désaveu, lorsque avisé de notre méprise : « Erreur! Ert^eur! s' écridi-i-il. Je ne désavoue pas Baudelaire... Ah! mais non! piiisque je le tiens pour un des plus grands lyriques de tous les siècles... Je viens même décrire im Avant-Propos à cette Anthologie que la Feuille littéraire va publier. Or, j'y exprime une très fervente admiration. » Le prince des poètes est mobilisé. Il avait donc mille bonnes raisons de différer, et c'est à nous de nous excuser d'avoir pu douter de sa Foi.
Nous ne pouvions négliger M. Auguste Dorchain, héritier testamentaire de Sully Prudhomme, qui fut hier président de la Société des Poètes Français et qui, demain, sera de l'Académie française. M. Auguste Dorchain nous a opposé une question de moralité. Cela fait honneur à ses vertus d'homme privé, mais le critique qui a si bien parlé jadis de Baudelaire et le poète si sensible à la magie des accords ne doivent-ils pas protester, tout bas, en lui, contre une accusation, somme toute, si mal fondée et qui ne peut provenir que d'un malentendu? Oublie-t-il que les Fleurs du Mal ont reçu l'hospitalité de la grave Revue des Deux-Mondes? Oublie-t-il que M. Jean Aicard, qui ne passe pas précisément pour un agent de démoralisation, s'est fait honneur de présider l'inauguration du monument Baudelaire au cimetière Montparnasse en octobre 1902 —
ce n'est pas si loin — et qu'il trouva juste que Baudelaire fût glorifié en sa présence par les discours de MM. Armand Dayot, Maurice Quentin et par les vers de M. Adolphe Lacuzon, lesquels sont tous gens fort honorables? Si la majorité des poètes s'était abstenue, ce jour-là, c'était pour protester contre l'excès de laideur du monument, mais il y avait pour représenter la Poésie MM. Maurice Magre, Crinon et Maurice du Bos, dont la saine littérature, grâce à Dieu, n'a pas à s'offusquer.
M. Paul Bourget qui considère, après Pascal, que le principe de la morale est de bien penser et qui s'y applique, nous invite, présentement, à renoncer aux « idéologies transcendantes et mensongères », ce qui nous porte à craindre qu'il ne fasse du reniement de Baudelaire l'une des conditions de la réforme intellectuelle qu'il préconise.
M. Maurice Barrés n'hésite point à nous mander qu'il approuve résolument que nous rééditions ce qu'il écrivait jadis à la louange de l'auteur des Fleurs. De même. M. Henri de Régnier consent à lui renouveler son applaudissement d'an tan, et le haut lyrique Frédéric Plessis, l'érudit commentateur de Virgile, ne fait aucune difficulté de nous manifester la part d'admiration qu'il professe à l'endroit de Baudelaire. Ainsi le monde officiel, académique, universitaire, se trouve avoir collaboré à notre hommage.
Mais n'est-ce point se montrer injuste à l'égard de M. Paul Bourget que de le supposer enclin à renier Baudelaire? M. André Gide, en lui dédiant les pages substan-
tielles qu'il vient d'écrire, pour l'édition Pelletan, des Fleura du Mal, semble nous démentir.
M. André Gide, après avoir souligné que la Forme est la ^'aison de l'œuvre d'Art, insiste sur ce qui constitue la nouveauté, l'apport essentiel de Baudelaire; apport si considérable qu'il n'hésite pas à lui reconnaître, dans l'ordre lyrique, l'importance qu'eut, en chimie, la découverte du radium. Ici et là, toutes les notions antérieurement acquises s'en trouvèrent bouleversées, tous les anciens cadres, modifiés.
« Baudelaire, dit M. Gide, a découvert l'antithèse; l'antithèse non plus seulement extérieure et verbale, procédé d'Art à la manière de Hugo, mais loyale. L'antithèse éclôt spontanément dans ce cœur catholique^ qui ne connaît pas une émotion dont les contours aussitôt ne s'évadent, que ne double aussitôt son contraire, comme une ombre, ou mieux : comme un reflet da^is la dualité de ce cœur. C'est ainsi que partoiit en ses vers., la douleur reste mêlée de joie, la confiance de doute, la gaîté de mélancolie et qu'il cherche inquiètement, dans l'horrible, un tempérament de V Amour. »
Ainsi M. André Gide, l'un des apôtres de la Foi nouvelle, nous est garant que Baudelaire demeure toujours la préoccupation de l'élite. Il prétend même que ce n'est que d'aujourd'hui que son oeuvre a pris son véritable sens et nous livre « ses trésors les plus radieux ».
Sans doute a-t-il raison. Voici, pour renforcer l'opinion que Baudelaire est toujours « agressivement vivant » , ins-
crites dans l'ordre alphabéti({ue, quelques adiiésions qui nous sont parvenues, signées d'écrivains émérites, appartenant à trois générations différentes et de tendances essentiellement diverses.
« ... On peut mettre Baudelaire au rang non seulement <ies grands poètes français, mais des plus grands poètes universels. Il peut toujours nous apprendre qu'une attitude •élégante n'est pas du tout incompatible avec une grande franchise d'expression.
Les Fleurs du Mal sont à cet égard un document de premier ordre.
La liberté qui règne dans ce recueil ne l'a pas empêché •de dominer, sans conteste, la poésie universelle de la fin du XIX* siècle...
De cette œuvre, nous avons rejeté le côté moral qui nous faisait du tort, en nous forçant d'envisager la vie et les choses avec un certain dilettantisme pessimiste dont nous ne sommes plus les dupes.
Baudelaire regardait la vie avec une passion dégoûtée •qui visait à transformer arbres, fleurs, femmes, l'univers tout entier et l'art même en quelque chose de pernicieux.
C'était là sa marotte et non la saine réalité.
Toutefois, il ne faut point cesser d'admirer le couraj^e qu'eut Baudelaire de ne point voiler les contours de la vie.
Aujourd'hui, ce courage serait le même.
Les préjugés vis-à-vis de l'art n'ont cessé de grandir et ceux qui- osent s'exprimer avec autant de liberté que le fit Baudelaire dans les Flvurs du Mal, trouvent contre eux, sinon l'autorité judiciaire, du moins la désapprobation de leurs pairs et l'hypocrisie du public.
Le retour vers l'esclavage, que l'on décore de nos jours du nom de liberté, a déjà eu pour premier résultat, en ce qui touche les lettres (particulièrement en horreur à l'état de choses qui se décide) de supprimer l'élite indépendante et par conséquent toute critique digne de ce nom, et le peu qu'il en reste n'oserait pas parier aujourd'hui des Fleius du Mal.
S'il ne participe plus guère à cet esprit moderne qui procède de lui, Baudelaire nous sert d'exemple pour revendiquer une liberté qu'on accorde de plus en plus aux philosophes, aux savants, aux artistes de tous les arts, pour la restreindre de plus en plus, en ce qui concerne les lettres et la vie sociale.
L'usage social de la liberté littéraire deviendra de plus en plus rare et précieux.
Les grandes démocraties de l'avenir seront peu libérales pour les lyriques. Il est bon de planter très haut des poètes-drapeaux comme Baudelaire.
On pourra les agiter de temps en temps afin d'ameuter le petit nombre des esclaves encore frémissants. »
Guillaume Apollinaire.
Sous ses dehors de ci'oqueinitaine futuriste dont l'insolence indispose l'opinion vulgaire, Guillaume Apollinaire dissimule une âme ingénue et sentimentale qu'apprécie fit ceux qui ne se laissent point duper par les apparences. C'est un cœur triste, au fond, désabusé d'avoir fait trop tôt le tour des choses, et qui cherche à s'étourdir avec l'ivresse des mots et la turbulence des images. Il a suivi l'école de Rabelais. Il ne mâche pas le mot cru ci l'occasion et il habille les vérités de paradoxes [quand elles sont désagréables], pour les mieux pousser dans le monde. Ainsi, les fous jadis avaient seuls licence de faire la leçon aux rois. Avec son masque de bouffon, Apollinaire est en possession de faire la leçon à l'Hypocrisie, à l'Ignorance et à la Sottise, ces Majestés toujours régnantes. C'est encore, bien qu'il s'en défende, un écrivain de tradition. Je n'en veux pour preuve que son dernier livre le Poète Assassiné qui l'apparente aux conteurs du xvin^ siècle. Guillaume Apollinaire a réédité à /'Edition nombre d'anciens livres curieux. Il est l'auteur d'un volume de vers Alcools déjà paru et d'un autre à paraître : Calligrammes.
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« Baudelaire me fait du mal et du plaisir comme ce qui est agressivement vivant. Peut-on l'être autrement? Vivre c'est blesser l'un, consoler l'autre et c'est rester sur le carreau, souvent : ce que fait Baudelaire. Je sens bien qu'il est le plus frère de mes frères, lui ce « cruel malade » ! Il me plaît tant que je lui passe tout, même d'avoir envenimé la conscience déjà si tourmentée.
Il fait si bien tout le mal qu'il me fait que je souris à l'éléganl tortionnaire en regrettant de ne plus croire à la gravité du blasphème. Les bons chrétiens de ce matin, qui piaffent moins, désobéissent davantage, à commencer par les Claudel, les Francis Jammes. Haudelaire est venu pour dire qu'on n'était pas décidément un grand poète sans passer par le Christ, ou sans en revenir; jusqu'à ce brave Maeterlinck tout oint de l'onction baptismale qui, dans le livre de la Mort, fait son petit païen. Moi qui cesse de respecter ce que j'admire, je dirai que Baudelaire est mon flirt, car lui sut du moins qu'il était parti de son seul grand Opposant : Jésus.
Puis Baudelaire est triste somptueusement, marque royale. 11 a senti que le bonheur c'est l'infamie, et qu'on n'était « heureux » qu'en marchant sur des corps. Il n'eut donc pas « l'estomac » d'être heureux, et combien je l'en félicite! 11 vient pour saccager les cœurs béats, et ainsi il fait œuvre pie.
Il a cette grâce de l'homme, très enfantine et délicate, qui vous insulte aussitôt qu'elle a plu. Dans son accoutrement de lord, il est français comme un démon; il est neuf et plaisant comme la passion : sa précision me hante et les meilleurs de nous lui doivent quelque chose. Il a montré que la passion c'est le lynx. Baudelaire? c'est le plus beau de mes mariages d'amitié. S'il ne put être autant infidèle que moi, il l'a bien plus durement essayé. »