Le citateur
On chantait sur le théâtre de Rome : Post mortem nihil est, ipsaque mors nlhil. Le gouvernement laissait dire et chanter, et la chanson, et Ciceron, et Lucrèce n'empêchaient pas les augures de vivre de leur métier, ni les bonnes femmes d'aller consulter les poulets sacrés.
Le lord Cherburi, Hobbes, le lord Saftersbury, Toland, Woolaston, Cocke, Tévêque Taylor, le docteur Tindal, Collins, Wolston, Wàrburton, le lord Bolingbrooke, Chubb, et quelques autres, ont écrit sérieusement ou plaisamment, et toujours ouvertement, contre les superstitions de leur pays, et on ne les a point persécutés, parce que les Anglais sont tolérants, ce qui est incontestablement un vice d'hérétique; mais enfin les Anglais sont comme cela. Ils souffrent qu'on écrive, comme ils trouvent fort bon qu'un curé fasse ses prônes et que les amateurs aillent l'entendre.
En France, oh l'on se pique d'être poli, on persécuta Desperriers pour un mauvais petit livre intitulé : Cymbalum miindi. Théophile fut brûlé en effigie, non pour avoir fait des vers assez hardis et assez médiocres, mais parce qu'il était mal avec les jésuites. Desbarreaux et Lamothe le Vayer furent désignés au peuple comme des athées, et on sait
bien qu'il est louable de tuer un athée : ils ne l'étaient ni Tun ni l'autre. Fontenelle fat persécuté par Letellier, confesseur de Louis XIV, à cause de son Histoire des Oracles, et un mmistre, M. d'Argenson, qui aimait les gens d'esprit, sauva Fontenelle de la fureur jésuitique.
Bayle eut autant d'ennemis qu'il y avait de moines et de prêtres catholiques : heureusement pour lui, il écrivait en Hollande. Barbeyrac fut persécuté à cause de la belle préface dont il orna sa traduction de Puffendorff, Descartes avait été obligé de s'expatrier.
Il est vrai que W^^ Huber, Messier, Boulainvilliers, Dumarsais, Lamétrie, Boulanger, Fréret, Mirabaud, Montesquieu, Helvétius, Rousseau, Voltaire, en furent la plupart quittes pour voir brûler leurs œuvres |3ar la main du bourreau, moyen le plus sûr de donner de la réputation à un ouvrage, et d'en multiplier les éditions.
Pourquoi nos petits abbés sont-ils quelquefois si mauvais joueurs? pourquoi persécutent-ils? J'en trouve deux raisons : la première, c'est que leurs dogmes, leurs cérémonies, sont chargés de puérilités, d'inepties, et que, plus on prête au ridicule, moins on entend la plaisanterie. La seconde c'est que ces messieurs, ne tepant par aucun lien à la société, forment un Etat dans l'Etat, marchent de concert, et sans relâche, vers leur but, qui est, disent les méchants, la domination universelle, et il est tout simple qu'ils écrasent, en passant, les hommes qui veulent ralentir leur marche ou les faire rétrograder.
Quand c'est un homme ferme qui gouverne, il faut bien s'arrêter et attendre; mais aussi quand un confesseur peut s'emparer de l'au-
torité, comme on lève la tête, comme on parle haut, comme on opprime, le tout à la plus grande gloire de Dieu.
L'auteur du Système de la Nature, qui ne rit jamais, dit, tome deuxième, page 320 : « Alors celui qui attaque les préjugés reçus, qui démasque l'idole qu'on encense, est aussitôt un athée. Au mot athée, le superstitieux frissonne, le déiste lui-même s'alarme, le prêtre entre en sa fureur, la tyrannie prépare ses bûchers et le vulgaire applaudit au supplice. »
Il est assez singulier que le clergé, malgré son union intime en principes et en conduite, ait eu quelquefois de faux frères. Le livre de Rabelais, curé de Meudon, est une satire sanglante contre le pape et l'église. II vécut et mourut tranquille; à la vérité, on le regardait comme un fou.
Meslier, curé d'Etrépigny, près Rocroi, laissa trois gros volumes contre la religion, qu'il avait enseignée toute sa vie. Il eût été assez difficile de le persécuter de son vivant, parce que ses manuscrits ne parurent qu'après sa mort; mais on pouvait exhumer le cadavre, l'exorciser, le brûler, jeter les cendres au vent, et on ne le fit pas.
Avant Meslier, M. de Lavardin, évêque de Séez, avait dit et répété publiquement qu"il détestait sa religion. Il protestait que jamais il n'avait consacré le pain et le vin, en disant la messe; qu'il n'avait réellement administré aucun sacrement, ni ordonné aucun prêtre. Il riait, en mourant, des scrupules des prêtres qui avaient dit la messe tout de bon, après avoir été ordonnés pour rire, et en effet, ces pauvres gens ne savaient s'ils devaient se faire ordonner de nouveau; les enfants confirmés ne savaient s'ils devaient se faire réadministrer un sacrement qu'on ne peut rece-
voir qu'une fois; les gens de qualité, que sa grandeur avait unis, ne savaient s'ils vivaient ou non dans 1 état de concubinage, et si leurs enfants étaient légitimes ou bâtards ; c'était un bruit denfer.
Si des laïques eussent causé un scandale pareil, le clergé eût crié que tout était perdu, que la religion était anéantie, si on n'imaginait pas des supplices nouveaux. Ici, il se tut pour l'honneur du corps, et il s'efforça d'étouffer les bruits populaires. Pour écrire, pour parler impunément contre ces messieurs, il faut être de la robe.
Mais pourquoi écrire contre eux? ah! le voici : ils relèvent avec aigreur une plaisanterie jelée au hasard : ils répondent grossièrement, ils vont jusqu'à l'injure. Je ne me fâche jamais, moi, je plaisante toujours; mais je plaisanterai tant qu'ils ne pourront répondre à tout.
Allons, mes bons amis, le gant est jeté. Je me fais théologien, car je vais parler de vos dieux; je me fais compilateur, car je citerai toutes mes autorités, et des autorités telles, que l'habitué de paroisse le plus versé dans les Ecritures n'osera attaquer une seule de mes citations.
« Monsieur, il est affreux d'écrire contre la « religion de son pays. — Mon cher abbé, ce ce que je puis faire de plus louable, c'est « d'imiter les premiers chrétiens, toujours « proposés comme des modèles. Or, les pre- <i miers chrétiens ont abandonné la religion « de leurs pères, car sans cela il n'y aurait ce pas eu de christianisme, et je n'approche <c d'eux que de très loin, en m'amusant un ce peu de vos jongleries. Les premiers chré- « tiens ont écrit contre la religion de l'em- « pire et contre celle des juifs, qui était bien (^ celle de leurs pères. Leurs attaques multi-
« pliées sont répandues dans leurs saints a ouvrages, qu'ils ont fort bien fait de nous ce laisser, car nous n'aurions qu'une religion « de tradition, et voyez oii nous en serions, ce nous qui ne pouvons nous entendre, aidés « de livres dictés parDieumême. — Monsieur « l'auteur, vous ne savez ce que vous dites.— ce Monsieur l'abbé, vous êtes trop poli.— Les « premiers chrétiens ont abandonné sans ce doute la religion de leurs pères; mais cette a religion ne valait rien.— J'en conviens, mon- <c sieur l'abbé; mais la vôtre ne vaut pas mieux, ce Je vous le prouverai; mais vous n'en con- « viendrez pas. - Corbleu ! monsieur, si on eût a brûlé vif deux ou trois écrivains, vous vous ce tiendriez tranquille. — Doux abbé, l'Eglise « abhorre le sang.— Oui, celui des fidèles... « — C'est fort bien expliquer le texte. —Mais « les incrédules, les philosophes! —Hé! mon ce cher ami, quel mal ont donc fait ces incréoc dules et ces philosophes? ont-ils prêché les « croisades ? ont-ils organisé la Saint-Bar- « thélemy? Je ne vois dans Ihistoire aucun « exemple de meurtres, d'empoisonnements, K de révolutions, causés par des incrédules « ou des philosophes. — Ah ! vous ne voyez ce pas que des philosophes aient fait des récc volutions, aveugle que vous êtes? et les « horreurs de la nôtre n'ont-elles pasétépré- « parées, amenées, consommées par Voltaire, « Rousseau, Mirabeau, et autres de la même ce trempe? — Il est constant, mon cher abbé, ce que les septembriseurs et les gredins de ces « faubourgs, si malheureusement célèbres, ce avaient lu et commenté Rousseau et Vol- « taire. — Je ne suis pas d'humeur à plaitc santer, monsieur. Et les meneurs de ces ce gens-là, avaient-ils lu, ou non?— Je n'en ce sais rien, l'abbé; mais je sais qu'il y a des « gens disposés, dans tous les temps, as'em-
.<( parer du bien d'autrui, et Voltaire et les u autres, ne conseillent pas cela. — Je sais << que lorsque ces voleurs ont besoin de se « faire un parti, ils ne courent pas les fau- « bourgs un Voltaire à la main, mais avec i^ de l'argent dans leur poche, et ils disent « aux ouvriers: Que vous êtes bons de trau vailler pour les riches! doit-il y en avoir « dans un état bien gouverné ! Venez parta- < ger avec eux ce qu'ils ont, et pour être fé- « roces sans remords, allez noyer votre con- « science dans Teau-de-vie, et soyez prêts à « telle heure. Voilà, mon cher ami, le code ce des brigands ; ce n'est pas celui des philoce sophes. — Je ne sais que vous répondre... ce vous êtes un athée. — Vous êtes charte mant. »
LE GITATEUR