‹ Le civilisateurChapitre 1 sur 31 · Le civilisateur · texte numérisé non relu

Le civilisateur

Nous avons intitulé ce cours d'histoire personnifiée, LE Civilisateur. Disons pourquoi.

Qu'est-ce que la civilisation.^ C'est l'atmosphère d'un peuple; c'est l'ensemble de vérités, de facultés, d'idées, de religion, de législation, de morale et de vertus au milieu desquelles nous naissons et nous mourons, à telle ou telle e]}oque du monde.

Quel est le dépôt qui contient les registres de cet état civil, religieux et moral, des peuples, aux différentes dates de leur existence.^ C'est l'histoire. L'histoire, c'est le monde écrit, c'est le genre humain en relief évoqué de tous ses sépulcres, reprenant, l'âme, la vie, le mouvement, la parole, devant les hommes nés et à naître, et représentant pour l'instruction la leçon et l'exemple de l'avenir, le

drame éternel de riiumanité dans ce grand cirque bordé de tombeaux, dont la poussière est la cendre même de ce que fut riiomme avant nous. L'histoire est ce sj)ectac]e des choses humaines auquel il nous est donné d'assister par la mémoire, tantôt avec admiration et applaudissement, tantôt avec horreur et frisson, selon que la vertu ou le crime, la barbarie ou la civilisation sont en scène, mais toujours avec profit pour notre propre amélioration. L'histoire, en un mot, est au peuple ce que la faculté du souvenir est aux individus, le lien d'unité et de continuité entre notre être d'hier et noire être d'aujourd'hui, la base en nous de toute expérience, et par l'expérience le moyen de tout perfectionnement. Sans l'histoire donc, point de moralisation, de perfectionnement et de progrès de civilisation pour un peuple. Avec l'histoire, presque aucun besoin d'autre leçon; elle sait tout, elle contient tout, elle dit tout, et, au lieu de le dire en paroles fugitives qui passent par l'oreille sans y rester, elle le dit en actions saisissantes et pathétiques. Elle fait de notre cœur fortement impressionné l'acteur sympathique des scènes passées, elle s'écrit dans nos yeux avec nos larmes, dans notre cœur avec les mouvements de noti^ sang; elle nous transforme par l'enthousiasme ou par la pitié qu'elle nous communique dans la personne de ces héros, de ces sages ou de ces victimes qui ne font plus qu'une

même âme et une même chair avec nous ; et comme la distance des événements nous rend plus impartiaux, et que l'impartialité nous rend plus justes, nous profitons moralement bien davantage du spectacle de l'histoire que du spectacle même des choses présentes. Devant ces hommes qui ne sont plus, rien n'altère notre conscience. Il n'y a là pour nous ni intérêt personnel qui nous corrompe, ni popularité qui nous fascine , ni impopularité qui nous repousse; nous contemplons, nous sentons et nous jugeons avec le désintéressement et avec l'infailUbilité de notre sens moral tout entier. La conclusion intérieure de toutes nos impressions est l'horreur du mal et l'enthousiasme du bien. La vertu grandit et se fortifie dans les nations avancées en âge avec ces impressions et ces conclusions historiques, et l'on pourrait dire, sans se tromper, que le peuple qui a le plus d'histoire est par cela seul le peujile qui a le plus de vertus.

Ce n'est donc pas sans motif que nous avons donné à cette série de récits historiques le titre de Civilisateur.

Mais on nous dit : Comment amener le peuple à étudier l'histoire, cette géographie fastidieuse et ténébreuse du temps?

C'est là en effet la difficulté à laquelle nous avons profondément réfléchi, et que nous tentous de résoudre par cette étude en arrière des temps révolus.

Nous nous sommes dit : « Le peuple est pauvre, « pauvre de deniers , plus pauvre encore de temps. « Obligé par les besoins de la vie d'employer la plus « grande partie des heures de sa journée au travail « manuel, afin de gagner avep l'honorable salaire « de ce travail le logement, la nourriture, le vête- « ment, le feu et l'eau, pour lui, pour la femme, « pour les enfants, pour les vieillards, pour les in- (c firmes de la maison, il n'a ni le superflu néces- « saire à l'acquisition de ces livres, volumineux dé- « pots des connaissances historiques, ni le temps « nécessaire pour feuilleter ces millions de pages « oii les savants compulsent dans nos bibliothè- « ques, dont le catalogue seul est un abîme, ces K archives confuses de l'esprit humain. De là résulte, « pour le peuple, une ignorance profonde de sa a filiation sur la terre; il y passe sans savoir ce qui « y a passé avant lui, il n'y reconnaît pas ses pro- « près traces, il y est pour ainsi dire étranger dans (c son propre domaine. Le temps ne se coiffpose « pour lui que de ce petit nombre de jours qu'il « mesure, courbé sur son sillon ou sur son métier, « entre le berceau où il dormait et le cimetière où a il va dormir, sans souci de ce qui fut avant lui sa « famille humaine, sans souci de ce qu'elle sera après

« lui. Triste et odieuse condition des classes popu- « laires, exil sans veille et sans lendemain! »

Un artisan des plus aisés dans sa profession et des plus habiles parmi les artisans d'un faubourg de Paris, à qui nous parlions, il y a quelques jours, de cette rareté des heures que le peuple pouvait épargner sur le temps du travail pour le donnera son instruction, nous faisait le compte de l'emploi des moments de la semaine d'un menuisier : tout compté, il ne lui restait que trois heures à donner à la lecture par semaine. Que serait-ce si nous parlions à un laboureur ? Quelques heures par semaine , voilà donc tout le capital de temps que le peuple peut dépenser, s'il est économe, sobre et studieux , pour se tenir, par une certaine instruction, au niveau des idées et de la civilisation de son siècle. Etonnez-vous, après cela, que l'esprit d'un peuple soit plus lent à se transformer que le granit à se composer ou à se pulvériser grain à grain dans le bloc de nos montagnes!...

Qu'y a-t-il donc à faire pour nous tous qui désirons, à des points de vue divers, être les outils gratuits de la transformation morale du peuple, les distributeurs de ce pain de vie que nous avons

6 rSTHoDCCTION.

gratuiteiiient re(;ii nous -même ? Deux choses : Premièrement, réduire tellement le prix des livres à l'usage des masses, que la nourriture de leur intelligence n'enlève pour ainsi dire rien à la satisfaction quotidienne de leurs besoins matériels, et qu'un bon ouvrier de nos villes, un bon laboureur de nos campagnes j)uissent, sans retrancher un morceau de pain aux enfants ou un tison au foyer de leurs vieillards, leur donner en même temps, dans quelques lectures à leur usage, la nourriture, la lumière, la consolation, la récréation de leur pensée. — La vie morale .à 5o centimes par mois, par exemple; le tiers d'une obole par jour! le prix de deux journées de travail par an ! La caisse d'épargne de l'âme pour la famille entière du cultivateur, de l'artisan, de l'ouvrier; le gros sou de cuivre que le moins riche jette de temps en temps à l'église dans le tronc des plus indigents que lui, aumône à laquelle il ne pense plus après l'avoir conliée à Dieu; et ce petit tribut payé à l'intelligence du peuple, distribué par si inqierceptibles parcelles entre tous les jours et toutes les semaines de l'année, que la mère de famille ne s'aperçoive même pas qu'il manque un denier à la bourse du ménage, pas plus qu'elle ne s'aperçoit qu'il manque une tranche de pain sous la nappe, quand elle en a rompu une bouchée pour l'orphelin qui pleurait à sa porte, et qui s'en va rassasié et reconnaissant.

LE CrVILISATEUR.

Secondement, il faut réduire la morale, la science, la poésie, riiisloire, la civilisation pour le peuple en peu d'espace, comme on réduit en petit volume et en petit poids tout le bagage du voyageur, du piéton ou du soldat, pour proportionner ce strict nécessaire de la route aux forces de l'homme qui porte tout et qui marche à pied. Il faut lui distribuer et lui condenser ses lectures eu un très-petit nombre d'heures par mois, par semaine, par jour, en sorte que telle étude qui nous coûte à nous des années ne lui coûte à lui que des minutes.

Voilà ce que nous essayons dans ce travail ; et nous commençons par l'histoire, parce qu'après avoir bien pensé, nous avons vu que l'histoire était de toutes les études humaines celle qui contenait le plus d'enseignements, de choses et d'idées dans le plus de faits; parce que le récit est la forme la plus populaire et la plus entraînante de la persuasion ; parce que l'humanité tout entière est le sujet le plus intéressant pour l'humanité, et parce que le monde lui-même n'est au fond qu'un grand et perpétuel récit des siècles aux siècles, l'épopée des hommes, le poëme de Dieu!

Tout homme, en effet, en passant sur celte terre, ne se fait -il pas éternellement en lui-même ces deux questions : « D'oh "viens-je? oh suis-je? » Les pliilosopliies et les religions lui répondent dans l'ordre surnaturel, sans toutefois que ces deux questions obstinées cessent de se renouveler de siècle en siècle par tout homme venant en ce monde.

Dans l'ordre de la civilisation purement humaine, l'homme se fait également ces deux questions : « D'oh viens-jeP ouvais-jeP » Le plus grand nombre n'a pas seulement le loisir d'écouter la réponse, et passe sans avoir rien su de ce mystère de son origine, de sa marche et de son but; fils de famille dont l'héritage est immortel , et qui ne connaît ni ses titres ni ses aïeux.

A ceux qui, comme nous, ont le pain gagné et le temps d'écouter la réponse, l'histoire seulement répond. Nous voulons qu'elle réponde maintenant à tous. Nous voulons que nul ne vienne en ce monde et n'en sorte sans se rendre compte de la place qu'il y occupe dans le temps, de l'origine et de la filiation de sa race, du point de départ et de la marche des idées et des choses qui forment

ce qu'on appelle sa civilisation, des progrès successifs, interrompus, repris, croissants ou décroissants de cette civilisation , époque par époque , peuple par peuple , et pour ainsi dire homme par homme; nous voulons de plus que ce tableau complet de l'humanité, dessiné à grands traits pour les yeux du peuple, au lieu d'être un tableau analytique sans vie comme toute chronologie, sans intérêt comme tout abrégé, soit vivant comme un homme et palpitant comme un drame. L'intérêt est la véritable mnémonique du cœur humain. Il ne se souvient que de ce qui le remue et de ce qui le passionne. Or, qu'est-ce qui remue et qu'est-ce qui passionne les masses dans l'histoire.»^ Sont-ce les choses ou les hommes.'^ Ce sont les hommes, les hommes seuls : je vous défie de vous intéresser à une mappemonde ou devons passionner pour une chronologie. Ces procédés abrégés et analytiques sont l'algèbre de l'histoire, elle glace en éclairant. Il faut laisser cette algèbre de la mémoire aux savants dans leur poussière de livres, qui, après avoir lu toute leur vie , et entassé dans leur répertoire des millions de faits, de noms et de dates, veulent se faire la table résumée de leur science, afin de pouvoir mettre à toute heure le doigt sur le chiffre d'une année du globe ou sur le nom d'une dynastie. Le peuple des lecteurs ne procède pas ainsi ; il n'est pas érudit, il est pathétique. Il n'atta-

clie aucune iinjiortance à ces cartes des siècles, à ces ramilications confuses de V arbre généalogique de l'espèce humaine , qui noircissent sans j)rorit la splière historicjue d'autant de lij^nes entrecroisées que le compas du géographe en trace et entretrace sur Tépiderme de son globe. Non, le peuple va droit à un petit nombre de faits culminants qui dominent l'histoire comme les hautes chaînes de montagnes dominent et divisent les continents; il personnifie ces faits dans sa mémoire en un petit nombre de noms d'hommes supérieurs et véritablement historiques qui ont attaché leur âme, leur vie ou leur mort à ces faits, et si l'historien a l'art ou le don de bien entrer par la pensée dans l'esprit, dans le cœur, dans l'idée, dans la passion, dans la vie publique ou même dans la vie domestique de ces grands hommes, le peuple des lecteurs néglige avec lui tous les hommes et tous les événements secondaires , il s'identifie par la pensée, par l'admiration, par l'émotion, parles larmes, aux pensées, aux actes, aux vicissitudes, aux vertus, aux grandeurs, aux chutes, aux triomphes, aux supplices de ces grands acteurs de la tragédie humaine; il entre dans leurs destinées, il assimile son cœur à leur cœur, il y palpite des mêmes sentiments, il y saigne des mêmes blessures, il y brûle du même zèle pour le bien public, il s y soulève des mêmes indignations contre le

crime heureux, il y venge les mêmes injustices, les mêmes ingratitudes, les mêmes persécutions du temps par les mêmes appels à la postérité...; et alors aussi le pays, le peuple, l'époque où. ces grands aïeux de la famille humaine ont vécu , pensé, écrit, chanté, agi, les événements auxquels ils ont participé, prennent un corps, une âme, un visage, un nom , une individualité pour le lecteur. Le sentiment intéressé, passionné, ne fait plus qu'un avec la mémoire; la science a passé dans la fibre la plus intime du cœur, la médaille historique s'est imprimée toute chaude en nous ; l'histoire était morte parce qu'elle s'était faite livre, et elle devient vivante parce qu'elle se fait homme. Telle est l'idée qui a suscité en nous ce plan.

Il y avait pour nous deux manières de l'exécuter: la première manière consistait à suivre, en écrivant, la vie de ces grands civilisateurs, l'ordre chronologique ; à passer des premiers dans l'échelle des dates au second , puis au troisième , au quatrième , et ainsi de suite, en descendant pas à pas des temps les plus reculés jusqu'à nos jours.

La seconde manière consistait à choisir comme au hasard, tantôt dans un siècle, tantôt dans un

i2 INTRODUCTION.

autre : aujourd'hui aux Indes, demain en Egypte, à Athènes, à Rome, à Constant! nople, à Londres, à Paris, des hommes supérieurs à ces différents âges et à ces différentes races, pour en dessiner la figure historique à notre public.

La première de ces méthodes semble incontestablement la plus naturelle et la plus instructive; et ce serait, sans aucun doute, celle que nous aurions adoptée si nous faisions un cours au lieu d'écrire un livre. Mais la forme de livraisons successives, nécessitée par le peu de loisir et le peu de superflu de la classe laborieuse du peuple à laquelle nous nous adressons , a pour première condition de succès : l'intérêt. Sans intérêt , point de lecteurs; sans masse de lecteurs, point de propagation de lumières, point d'effet moral produit sur la génération. Tout le monde craint l'ennui, mais surtout ceux qui n'ont pas le temps de s'ennuyer. Or, pour prévenir l'ennui, pour susciter l'intérêt, il est indispensable d'éviter la monotonie : il faut pour cela une certaine variété, un certain inattendu, un certain éveil de curiosité continu qui ne peuvent être produits que par un changement fréquent d'aspect dans les récits, dans les choses, dans les figures. Ce plaisir, cet attrait, cette curiosité, il faut les provoquer en eux par la mobilité de la scène; il faut transporter les lecteurs, pour les empêcher de s'assoupir, d'iui siècle à un autre, d'une

contrée h l'autre, d'un sage à un conquérant, d'iui guerrier à un législateur, d'un poëte à un philosophe, d'un roi à un artiste, d'un fondateur de religion à un inventeur de métier. C'est ainsi fpie fit Plutarque, ce grand peintre de portraits sous tous les costumes, ce Vaii-Dych de l'antiquité. C'est là le charme, mais c'est aussi l'imperfection de son livre : il fit des portraits, et non des tableaux; aucun lien ne groupe entre elles ses figures : tout est grand, mais tout est isolé. Il enseigne l'homme; l'histoire, nullement. C'est cet inconvénient que nous voulons éviter. Nous voulons que nos figures, éparses d'abord, et présentées une à une, sans ordre de date, aux regards du peuple, se groupent ensuite d'elles-mêmes à la fin du livre, de manière à former, non pas seulement des portraits, mais des tableaux. Pour cela nous n'aurons qu'une chose \\ faire, ce sera d'indiquer, par la date du siècle, la place dans laquelle le lecteur aura à classer le récit particulier dans le récit général, lorsque , des douze ou vingt-quatre publications de l'année, il composera un volume.

Grâce à ce procédé, l'homme laborieux saura

M INÏHODUGTION.

tout ce qu'il y a à savoir pour lui de véritablement important dans le passé du monde : les grands hommes et les grandes choses, les grandes ténèbres et les grandes lumières, les grandes perversités et les grandes perfections morales de son espèce; l'ensemble lui apparaîtra suffisamment à travers les pensées et les actes de ces individualités principales et culminantes dont la revue va passer devant lui. Sur cette carte vivante et palpitante du genre humain , il entreverra l'œuvre et le plan de Dieu dans l'humanité, comme il les entrevoit dans les éléments sur la carte morte du géographe. Il se comprendra lui-même dans ses ancêtres, comme il se comprendra d'avance dans ses fils. Il ne se découragera pas des lassitudes et des chutes, en considérant l'immensité de la route, les progrès de la marche, l'infini du but. Il saura que cette famille dont il fait partie s'avance éternellement avant lui, avec lui, après lui, vers des destinées providentielles qu'il dépend de lui d'accélérer par ses vertus ou de ralentir par ses vices. Tout ce qui a été pensé ou fait de beau ou de grand dans le monde se résumera dans son esprit; ses préjugés tomberont peu à peu avec ses ignorances. Il ne vivra plus en lui seul, ou dans ce milieu étroit de nation, de temps, de profession, d'espace, d'idées, dans lequel la nature le renferme pour quelques jours. Il vivra de la vie des âges tout entiers, parcelle sans doute, mais

LE CIVILISATEUR. i5

parcelle qui comprend et qui contient le tout! Voilà l'etfet de l'histoire bien personnifiée sur l'âme des hommes : elle les transforme et elle les épure: elle est la religion de la mémoire, comme la poésie est la religion de l'imagination, comme la logique est la religion du raisonnement; il faut une religion à toutes nos facultés, car toutes doivent monter à Dieu, pour lui reporter l'homme, l'homme, ce chef-d'œuvre ébauché par le Créateur, et que, pour comble de grandeur, il a chargé de s'achever lui-même par la liberté, par le travail et par la vertu!

Or, pour donner ce spectacle du genre humain en action au peuple illettré, il n'est pas nécessaire, comme on le suppose, d'évoquer une multitude de noms et de personnages historiques des catacombes des bibliothèques. Non: le genre humain est vaste, mais il n'est pas infini. Cent acteurs principaux tout au plus suffisent pour représenter sous la plume de l'historien ce drame quelquefois varié, souvent uniforme, des vicissitudes humaines. Tout consiste à bien choisir les personnages.

Il y a deux manières aussi de les choisir : ou peut les choisir à l'élévation et à l'importance de

Iti INTRODUCTION,

leur rang conventionnel clans le monde, à la grandeur de leur race , à l'éclat de leur trône, à l'immensité de leur empire, à l'orgueil de leurs titres, au nombre de leurs sujets et de leurs armées. On peut les choisir, au contraire, à l'éclat de leur nature, à l'étendue de leurs idées, à l'influence de leur apparition sur l'esprit humain, à la grandeur personnelle de leur rôle, à la sainteté de leur mission sur la terre, à leurs travaux, à leurs persécutions, à leur supplices quelquefois, salaire des vérités qu'ils apportent au monde; on doit les choisir surtout à l'intérêt épique ou dramatique de leur vie. A ce titre même, plus un de c^s grands acteurs du drame humain est méconnu, plus il est malheureux, plus il est victime, plus il y a de sueurs, de vicissitudes, de larmes et de sang dans son histoire, plus aussi il y a d'intérêt, d'amour, de passion et de culte dans le sentiment de la postérité pour lui, plus il se grave dans l'imagination. Sous ce point de vue du cœur humain, qui est celui des masses, Socrate est plus historique ciW .^ lexancire, Christophe Colomb que Charles Quint, le lasse que les Médicis ou François I" .

Ce sont là les caractères que nous avons recherchés dans nos figures historiques. Nous ne Jiions pas l'immense ascendant (pi'ont donné le rang, le sceptre , l'épée, la puissance héritée de leurs dynasties aux chefs des nations et aux [)astcurs des peu-

LE CIVILISATEUEI. 17

pies dans les temps antiques et modernes. La haute destinée est le piédestal des hautes influences; les mêmes facultés naturelles qui , placées en bas par la fortune, ne brillent que pour un cercle étroit dans la médiocrité d'une vie commune, placées en haut par la Providence, brillent pour le genre humain tout entier; une grande pensée meurt inactive dans un homme obscur et sans puissance, elle se réalise en grands résultats dans un homme couronné. Il faudrait être aveugle ou jaloux pour nier cette vérité. La situation des hommes est une des conditions ordinaires de leur action sur leurs semblables. Le rang est la prédestination de la gloire. Quand nous avons rencontré la valeur personnelle dans des souverains ou dans des législateurs couronnés, nous avons placé leurs figures au premier plan de l'histoire; mais, quand nous avons aperçu dans d'autres conditions obscures de la vie des hommes supérieurs par eux-mêmes, ordinairement négligés ou placés sur les derniers plans par les distributeurs de renommée, des révélateurs, des philosophes, des poètes, des orateurs, des historiens, des artistes, des artisans, des martyrs victimes d'une foi utile au monde, nous avons restitué à ces grandeurs naturelles le rang et la portée qui leur appartiennent parmi les maîtres et les modèles de leur espèce. L'histoire, à notre avis, est comme le Jugement dernier de Michel-Ange : on n'y compa-

!« INTROJ)UCTl()i\.

rait pas avec son costmne, mais avec sa nature devant Dieu.

Nous le répétons donc, un petit nombre de personnages bien choisis suffisent pour faire passer toute la revue des temps connus devant les yeux et devant l'imagination des masses. Supposez que vous ayez la puissance d'exhumer seulement de leur tombeau et d'entretenir un moment dans leurs langues les figures historiques confuses et diverses que nous allons vous appeler au hasard, puis de les classer ensuite chacun à leur date et à leur rang dans les siècles, pour en recomposer chaînon par chaînon la longue chaîne des temps et des choses :

Moïse.

Homère.

Hérodote.

Christophe Colomb.

Alexandre.

Page 1