AVANT-PROPOS
Ceci n’est pas un paradoxe, ni une contre-partie lointaine du Romantisme des Classiques d'Émile Deschanel. Voici plus d’un siècle que Victor Hugo écrivait ces mots dans le Conservateur littéraire : « classique parmi les romantiques », et Charles Nodier : « beautés classiques parmi les romantiques ». Le marquis de Custine déclarait en 1830 : « Je suis éclectique. Il y a du romantique dans Racine et du classique dans Shakespeare (1). » Plus tard un professeur de Sèvres se demandait : « Lamartine et Victor Hugo peuvent-ils être considérés comme classiques (2)? » et un bon humaniste poète intitulait un article en 1894, le Romantisme classique (3). À mesure que le siècle avançait, les perspectives changeant, les grandes querelles s’apaisant, on s’accoutumait à penser que les romantiques avaient été des classiques en dépit d'eux-mêmes. Voici Rémy de Gourmont distinguant des « sages » du romantisme (4); M. Lanson déclarant : « Le romantisme est bien plus classique qu’il n’a cru (5) » ; M. André Joussain reprochant au roman-
(1) Lettre du 28 mars 1830, citée par le comte de Luppé : préface aux Lettres inédites du marquis de Custine au comte de Lagrange. (Bibliothèque Romantique) p. xxtr.
(2) E. Lecouvé, Dernier travail, dernier souvenir. Hetzel, 1898.
(3) Emmanuel nes Essarts, Reoue d'histoire littéraire, 1894, p.139.
(4) Promenades littéraires, t. III, p. 60.
(5) Édition des Méditations de Lamartine (t. I, p. x1x).
tisme de n’avoir pas « rompu toute attache avec le classicisme » (1), et M. Ramon Fernandez au contraire accusant la critique d’avoir « découpé pour en faire un classicisme et un romantisme hostiles l’un à l’autre les déviations et les sophismes que comportent ces deux états » (2). M. Mornet signale « ces résistances cachées de l'esprit classique... même chez les écrivains romantiques » (3); M. Bergson juge la France « pénétrée de classicisme, d’un classicisme qui a fait la netteté de son romantisme » (4)... C’est ce classicisme des romantiques (5) que nous nous proposons d’envisager.
Sans doute ce sujet devrait nous conduire à la littérature comparée, et même à l’art comparé : le romantisme est un courant européen aux prolongements infinis, et le classicisme des romantiques ne se trouve pas seulement dans les livres : il désigne un goût, un style, dont les tableaux, les monuments, les meubles, tous les arts majeurs et mineurs portent témoignage. Mais à nous limiter à la littérature, et à la littérature française, nous verrons peutêtre plus nettement les trois ou quatre conciliations que les générations successives ont pu tenter, par un effort inconscient ou volontaire, entre les deux tendances contraires : les unes par droit d’héritage, par la seule vertu de l’habi-
(1) Romantisme et religion, Alcan, 1910, p. 85.
(2) « De l'esprit classique », Nouv. Rev. française, 1® janvier 1929.
(3) Histoire de la clarté française, 1929.
(4) « Les Études gréco-latines et l’enseignement, » Rev. de Paris, 1meai1925.
(5) La formule « Classicisme des Romantiques » se trouve notamment sous la plume d’Edmond Estève (Alfred de Vigny, 1923, p. 277). de M. R. Groos (Cours et Conjér. d'Action franç., 1923), de M. Pierre Poux (Introd. au Cahier Vert de Jouffroy, Biblioth. Romantique, p. zx), de M. Victor Giraud {Portraits d’âmes), de M. D. Mornet (Loc. cit.), et même de M. Pierre Veber (Candide, 20 fév. 1930). — Notons encore que M. Marcel Desbiens dans une note de « Romantisme » (Cahiers de la Quinzaine, 1930, p. 109) déclare que « les romantiques furent encore plus classiques qu’ils ne croyaient ».