‹ Le clavier d'or: sonnetsChapitre 2 sur 23 · I.PHONBK LEMERRE, ÉDITEUR 31-31, Passage Choisiul · texte numérisé non relu

I.PHONBK LEMERRE, ÉDITEUR 31-31, Passage Choisiul

LE TTRE-PRÉFACE

Mon cher Ami,

EPUIS V époque, assez rapprochée d'ailleurs, où, saisi pour première fois du démon des vers, vous donniez timidement r essor au Pinson de la Mansarde, votre inspiration ne s'est pas ralentie un seul jour, si bien que votre bagage littéraire a pris déjà des proportions considérables, à un âge oit, d'habitude, on vit encore sur le crédit de son premier livre.

y ai suivi avec une attention sympathique les évolutions successives de votre forme et de votre pensée ; je les ai vues toujours marquées d'un progrès nouveau, etjai pu surprendre en vous cette disposition particulière à tout esprit vraU ment supérieur : le mécontentement de la chose faite et la recherche incessante du mieux dans la chose à faire.

Cette disposition apparaît évidente dans la préparation de votre nouveau volume « Le Clavier d'Or. »

Ce volume est formé des pièces les mieux réussies de vos

iv Lettre-Préface.

précédents recueils, et d'un certain nombre de pièces nouvelles, le tout classé dans tordre le plus propre à retenir la curiosité du lecteur par Vintérêt croissant de la lecture.

Ce soin rageur du remaniement des détails, et cette tension d'efforts vers f unité harmonique de V ensemble, sont la caractéristique du vrai poète. Je vous marchanderai & autant moins ce titre que je sais par expérience au prix de quel labeur il s' acquiert.

Nous autres tailleurs de sonnets, nous sommes, à proprement parler, des ouvriers en mosaïque.

Ce qu'il y a d'agréable à ce métier, c'est qu'on peut, à son gré, modifier V arrangement de ses petits cailloux, intervertir V ordre de leurs rapports entre eux, et varier ainsi Paspect général de son œuvre, de manière à tirer des effets nouveaux des mêmes éléments diversement groupés.

En avons-nous taillé, Dieu merci, de ces petits cailloux ! Notre atelier en est encombré, La moitié de notre vie s'est passée à cette amusante fantaisie. Si nous étions sages, nous passerions l'autre moitié à trier dans le tas, à choisir, à éliminer. Peut-être bien qu'au bout, il nous resterait tout juste. de quoi composer une mosaïque large comme la main; mais qu'importe ? Vart ne doit pas se mesurer à la toise, et la Postérité, si nous arrivons jusqu'à elle, nous saura gré de nous être expurgés nous-mêmes afin de lui épargner cette opération délicate, N'a-t-elle pas dit par la voix d'un de ses favoris :

Les longs ouvrages nie font peur.

Lettre-Préface. v

Aussi prèfèrera-t-elle toujours, aux volumineuses productions des incontinents de lettres, l'œuvre modeste d'un penseur discret, rappelant par son cadre étroit, ses proportions parfaites et son fonds substantiel, les merveilleux petits chefs-d'œuvre de ces maîtres mosaïstes qui avaient nom Larochefoucauld, La Bruyère, Vauvenargues.

Cette réflexion , mon cher ami, répond à un regret qui m'est tout personnel : je m'accuse d'avoir taillé beaucoup trop de petits cailloux, et de n'en avoir pas assez rejeté comme étant de douteuse valeur et de difficile emploi.

Ce sacrifice, vous l'accomplisses sans faiblesse, — héroïque amputation de vous-même, dont vous serez récompensé par V approbation des gens de goût, ce qui est quelque chose, et par voire propre satisfaction, ce qui est beaucoup.

Que vous dire encore?

Vous aimée la poésie avec passion ; mais vous n'êtes pas assez naïf pour la croire un sacerdoce, et vous avez raison. Cest déjà lui reconnaître une mission assez belle que lui accorder la faculté d'entretenir en nous ces riantes illusions du matin qui se nomment amour, philanthropie, honneur, patriotisme.

Vous avez foi en vous, mais avec une dose raisonnable de modestie ; et si vous êtes, comme pas un, de la pâte dont le ciel fabrique le genus irritabile, du moins admettez-vous le respect dû aux aînés de la famille, et ne vous flattez-vous point. d'incarner en vous seul tout le génie de votre siècle.

Vous êtes donc, à tous les points de vue, en parfait état

vi Lettre-Préface.

de grâce pour lâcher la bride à votre esprit et à votre cœur, c'est-à-dire pour être aussi malheureux que possible par les autres et par vous-même, ce qui est notre manière à nous d'être heureux.

Trop tôt viendra le jour où vous ne croire» ni à vous, ni aux autres, ni à quoi que ce soit. Ce jour-là, vous aurez acquis V expérience, — une assez déplaisante façon, entre nous, d'expier les surprises de votre cœur et les enthousiasmes de votre esprit.

Il est vrai qu'alors aussi vous serez mûr pour entrer à V Académie, si la porte se trouve entrebâillée sur votre passage.

Aucuns vous diront que c'est là une compensation suffisante à la perte de vos illusions et de votre jeunesse. Ne vous y fiez pas, mon cher ami, et demeurez aussi longtemps que possible à Vàge où Von commet sottises sur sottises pour cette belle maîtresse, absurde parfois, souvent cruelle, adorable toujours, qui se nomme Poésie.

Je vous embrasse fraternellement.

Joséphin SOULARY.

Lyon, 10 juin 1884.

qjJ e vous envoie, cher poète, le sourire que vous désirez. Vos charmants et beaux vers m'ont ému profondément* Je vais finir, vous commencez. Espoir et courage. Je vous serre la main.

Victor HUGO.

Avril rSSo.

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