‹ Le clergé canadien: sa mission, son œuvreChapitre 3 sur 8 · DEPUIS LA CONFÉDÉRATION · texte numérisé non relu

DEPUIS LA CONFÉDÉRATION

Après l'établissement de la Confédération, le parti libéral, vaincu, abandonné par tous ceux qui cherchaient les faveurs du pouvoir, fit des efforts les plus louables pour calmer les appréhensions du clergé et obtenir sinon ses sympathies au moins sa neutralité. Il s'est même humilié en faisant

plus d'une fois des déclarations solennelles qu'on n'exigeait pas de ses adversaires, en changeant de nom, de chefs, en répétant sur tous les tons qu'il voulait tout simplement exercer ses droits politiques, remplir un devoir sacré, celui de combattre une politique qu'il croyait funeste au pays.

Tout fut inutile ; le clergé resta sourd, immuable dans ses affections comme dans ses préventions politiques, et continua d'ostraciser le parti libéral. Des abus déplorables furent commis dans la chaire, et même au confessional.

Les libéraux se décidèrent enfin à se protéger.

Des procès retentissants établirent, au scandale du monde catholique, les faits les plus accablants. Les tribunaux furent obligés d'annuler les élections de Charlevoix et de Bonaventure, et de condamner sévèrement les abus commis par le clergé dans ces comtés.

Les libéraux suppliaient en même temps Rome de venir à leur secours et de les protéger contre des abus qui les frappaient

dans leur honneur, leurs biens et leurs droits politiques.

Mgr Conroy, un prélat distingué, fut chargé de venir au Canada s'enquérir des faits allégués et rendre justice. Il vint, et après avoir tout vu et tout entendu, il pro- 'clama hautement que les deux partis politiques étaient égaux devant T Eglise, et les évêques du Canada, agissant d'après ses instructions, adressaient au clergé, le ii octobre 1877, une lettre dans laquelle ils disaient :

" Le décret du quatrième concile de '' Québec vous défend implicitement d'en- " seigner en chaire ou ailleurs qu'il y a péché ** de voter pour tel candidat ou tel parti po- '* litique ; à plus forte raison, vous est-il *' défendu d'annoncer que vous refuserez '' les sacrements pour cette cause. Du •* haut de la chaire vous ne donnerez jamais ** votre opinion personnelle."

Malgré les sages ordonnances du représentant du Saint Siège et les instructions des évêques de la province, un grand nombre de prêtres se jetèrent, tête baissée, dans

la lutte, aux élections de 1878, dans un grand nombre de comtés.

Pourtant, on n^avait rien à reprocher, au point de vue religieux, au gouvernement libéral qui avait gouverné le pays depuis 1873; ^^ contraire, le parti libéral s'était montré pour le moins aussi catholique dans sa législation que les conservateurs. La seule question sérieuse et pratique était la question du tarif. Cependant les candidats libéraux furent accablés, dans plusieurs comtés, sous le poids des censures et des condamnations ecclésiastiques.

On continuait à faire la guerre au parti libéral sous le prétexte de combattre le libéralisme catholique. Les instructions du délégué apostolique et les déclarations des évêques étaient foulées aux pieds.

Les libéraux voyant que les autorités religieuses étaient impuissantes à les protéger, résolurent de s'adresser encore une fois aux tribunaux. M. Sylvestre, un homme respectable, excellent catholique, avait perdu son élection dans le comté de

Berthîer, à cause de rintervention la plus injuste du clergé.

L'élection fut contestée et l'enquête établit que sur les six curés des paroisses composant le comté de Berthier, cinq avaient publiquement et privément, dans la chaire et au confessional, dénoncé le parti libéral comme un parti dangereux, anti- catholique et condamné par l'Eglise ; qu'on ne pouvait voter pour ce parti sans mettre son salut en danger et s'exposer à la privation des sacrements et aux plus terribles châtiments, etc., etc.

Un catholique sincère, jaloux de l'honneur de sa religion et de ses droits de citoyen ne peut lire la brochure qui contient les faits prouvés dans cette cause, sans être profondement humilié.

L'élection fut annulée pour cause d'influence indue par des juges conservateurs qui décidèrent avec raison que toute violence et intimidation spirituelle ou matérielle était contraire à la loi.

Dans le même temps, Rome, effrayée des abus commis dans ce pays au nom de

la religion, se décida à intervenir sérieusement, et la Sacrée Propagande rendit le jugement qui suit :

" Il est venu à la connaissance de la Sa- " crée Congrégation de la Propagande que " dans votre province certains membres du *' clergé et du corps séculier continuent à " s'ingérer trop dans les élections poli- •* tiques, en se servant soit de la chaire, soit '* des journaux et autres publications. Il " faut faire entendre aux évêques du Ca- ** nada que le Saint Siège reconnaît par- " faitement Textrême gravité des faits rap- ** portés par eux, et qu'il y a à déplorer " particulièrement le tort dont en souffrent ** Tautorité du clergé et le saint ministère. " C'est pourquoi, afin de réparer de sigrands ** dommages, il faut surtout en extirper la

" racine.

" Or, la cause de si graves inconvénients " se trouve dans la division de ces évêques " entre eux, tant au sujet de la question " politique quau sujet d autres questions " qui s agitent en ce moment au Canada.

** Afin de mettre un terme à ces dissen- " sions si regrettables, il sera nécessaire que " les évêques, de concert avec monseigneur " le délégué apostolique envoyé au Ca- ** nada, s'entendent pour déterminer une

" ligne de conduite uniforme à suivre par " tous et chacun d*eux à Tégard des partis *' politiques.

" Une autre cause des mêmes inconvé- " nients se trouve dans Tingérence trop " grande du clergé, dans les affaires poli- " tiques, sans se soucier assez de la prudence " pastorale. Le remède convenable à cet '* excès de zèle, c'est de rappeler à ces évê- ** ques ce qui leur a déjà été recommandé '• par cette Suprême Congrégation, mercredi 29 juillet 1874, à savoir, que, àToccasion des élections politiques, ils se con- *' forment, dans leurs conseils aux électeurs, à ce qui se trouve décrété dans le concile provincial de 1868. Il faudra ajouter que l'Eglise, en condamnant le libéralisme " n'entend pas frapper tous et chacun des *' partis politiques qui par hasard s'appel- " lent libérauXy puisque les décisions de " r Eglise se rapportent à certaines erreurs *' opposées à la doctrine catholique, et non *' pas à un parti politique quelconque dé- " terminé, et que, par conséquent, ceux-là " font mal qui, sans autre fondement, dé- *' clarent être condamné par TEglise un des partis politiques du Canada, à savoir, le parti appelé réformiste, parti ci-devant chaudement appuyé même par quelques évêques.

"Il faudra enfin exhorter les évêques à " observer par rapport aux affaires politi- ** ques, la plus grande réserve, eu égard " particulièrement au danger qu'il y a de " provoquer à une guerre violente contre " l'Eglise les protestants déjà inquiets et '' irrités contre le clergé sous prétexte d m- '* gérence indue dans les élections poli- " tiques.

" En outre, il faut faire en sorte que le *' clergé évite toujours de nommer les per- '• sonnes en chaire, encore bien plus si c'est " pour les discréditer à l'occasion des élections, et qu'il ne se serve jamais de l'influence du ministère ecclésiastique " pour des fins particulières, si ce n'est *' lorsque les candidats pourraient devenir *' nuisibles aux vrais intérêts de l'Eglise.

^* Conformément à cette instruction. Votre ** Seigneurie doit faire connaître sans re- " tard à tous ses suffragants, au clergé et à '* tous ceux que cela concerne, que c'est " l'intention du Saint Père que les susdites " prescriptions du Saint Office soient rigou- " reusement observées. ..."

(Signé) Jean Cardinal Siméoni,

Préfet.

Il était temps que Rome parlât, car un grand nombre de prêtres, des évêques même, étaient accusés d'être atteints plus ou moins du mal terrible, le catholicisme libéral. Dans la discussion acharnée suscitée par la division des paroisses, le programme catholique et l'établissement d'une succursale de l'université Laval à Montréal, les conservateurs se divisèrent et finirent par s'accuser réciproquement d'être des catholiques libéraux. Si Rome n'était pas intervenue, tout le clergé y aurait passé, et il n'y aurait plus eu dans le pays que des catholiques suspects. On vit alors des journaux conservateurs réclamer le droit de différer d'opinion avec les évêques dans des écrits d'une violence que les libéraux n'avaient jamais égalée.

Lorsque les conservateurs ont été légèrement combattus par le clergé, ils ont riposté avec une vigueur qui a clairement démontré que le jour où ils seraient dénoncés et ostracisés comme les libéraux, ils ne mettraient pas de temps à forcer Rome à intervenir

52 LE CLBRGÉ CANADIEN

pour imposer le silence et labstention au clergé en matières politiques.

Quelques citations suffiront pour établir cette assertion.

Commençons par L'Etendard, Torgane le plus autorisé du clergé ; voici ce qu'il disait, le 24 janvier 1887, alors qu'il était dirigé par M. Trudel dont les convictions et les connaissances n'ont jamais été contestées :

I. " L'homme public, le membre du parlement, même le journaliste politique, doit-il, nous dirons plus, a-t-il le droit, dans une matière de sa juridiction, c'est-à-dire une matière politique, de mettre de côté ses propres convictions appuyées sur une étude approfondie, une connaissance suffisante de la question, pour juger d'après le conseil d'un autre, cet autre fut-il un haut dignitaire ecclésiastique, n'étant pas membre du parlement ?

2. *' En quelle qualité respective, un évêque et un député agissent-ils en semblable matière ? lequel a une autorité supérieure à l'autre ? Qui a le devoir le plus impérieux à remplir ? Qui porte la responsabilité de la

décision et qui doit avoir surtout grâce d'Etat en la matière ?

** Il s'agit évidemment d'une matière civile et politique et il est évident que, pour un député, laccomplissement de son mandat ou si Ton veut, le vote à donner, le jugement à porter, est exclusivement de son domaine. Il peut, il doit même écouter avec un religieux respect, une grande déférence, lavis de son évêque, de son curé, mais il est un avis qui, en la matière, est supérieur, c'est celui de sa conscience, c'est la dictée de son propre jugement.

" De plus, comme c'est à lui que Dieu impose le devoir de juger par son vote, il a, en formant sa conviction y grâce détat.

*^ C'est lui qui exerce le principal devoir en la matière. Si la mesure qu'il vote est réellement mauvaise, ou si celle qu'il repousse est bonne, c'est à lui que Dieu demandera compte de la décision et non à son évêquey quand même ce dernier l'aurait conseillé dans le sens qu'il a voté."

Ecoutons maintenant la Vérité, l'évangile d'un grand nombre de catholiques sincères comme M. Tardivel lui-même, le rédacteur de ce journal :

'• Il est donc hors de doute que l'on peut et que l'on doit parfois différer d'opinion

avec un évêque, même dans les questions dogmatiques. Et que Ton ne dise pas qu'il est inutile de proclamer ici cette vérité, parce qu'elle ne saurait avoir aucune application dans un pays comme le nôtre ; car les questions de doctrine ne sont jamais trop élucidées, ni les erreurs de doctrine trop soigneusement refutées. En ' pareille matière, il serait difficile de tenir une conduite plus répréhensible que celle de la Minerve pour laquelle tout se résout définitivement en questions de personnes, de parti, de localité, comme si la vérité était susceptible de varier avec les climats, avec les lieux ou avec les mœurs des populations différentes qui les habitent.

" Cela dit sur lautorité des évêques dans les questions dogmatiques dont ils sont de droit commun, servatis servandisy les juges véritables, il serait superflu de faire une longue démonstration pour définir la nature de cette même autorité dans les questions libres. Il suffira de savoir que ce que TEglise déclare libre est vraiment libre et que l'idée de liberté exclut celle de sujétion, lorsqu'il s'agit de la même personne relativement au même objet considéré sous le même rapport. Celui qui traite une question libre en opposition avec l'avis de son évêque, n'assume d'autre responsabilité que

celle qu il encourt par la manière plus ou moins solide et plus ou moins respectueuse avec laquelle il la traite. Cela ressort évidemment du fait même qu'il s'agit alors d une question libre."

Je pourrais citer plusieurs articles de la Minerve^ Forgane du parti conservateur dans le diocèse de Montréal, où les chefs politiques qui inspirent ce journal ont réclamé en termes énergiques leur indépendance du clergé en matières politiques.

Et M. Tarte, maintenant ministre, autrefois rédacteur du Canadien et l'un des avocats les plus habiles du clergé, avec quelle véhémence il blâme les abus commis dans.

les dernières élections.

Tous les partis, tous les hommes de

valeur ont blâmé l'intervention du clergé dans la politique et réclamé leur liberté.

Cest si vrai, que la plupart de ceux qui blâmeront ma franchise, dans les évêchés, l'approuveront dans l'intimité. C'est si vrai, que tous les jours on entend des conservateurs dire : " Le clergé a tort, mais ce

n'est pas à nous de le dire."

Un jour, j'assistais à une réunion où il.

s'agissait des moyens à prendre pour décider les curés, dans certain comté, à se prononcer pour le candidat libéral. Quelqu'un ayant remarqué que les libéraux ne devaient pas se contredire en poussant le clergé à commettre une faute qu'ils ont toujours dénoncée, un homme important, un ministre, exprima son opinion dans les termes suivants :

*' Le clergé nous a fait assez de mal pour *' que nous n ayions pas de scrupules à nous ** servir de son influence toutes les fois que

" nous en aurons la chance Tant pis

''pour lui !"

Page 1