LES ÉCOLES DU MANITOBA
Le gouvernement du Manitoba avait injustement privé les catholiques des écoles séparées auxquelles ils avaient droit. Ils avaient demandé au gouvernement fédéral de désavouer cette législation injuste, comme il avait le droit de le faire, en vertu de l'Acte fédéral, mais on les avait renvoyés d'une cour à l'autre, de Caïphe à Pilate.
Pendant que les avocats plaidaient, de nouvelles ordonnances étaient adoptées par la législature du Manitoba pour donner plus d'effet à la législation antérieure abolissant les écoles séparées. Des pétitions signées
par les évêques du Canada étaient adressées au gouvernement fédéral pour lui demander de désavouer ces nouvelles ordonnances.
C'était évidemment le seul moyen pratique de régler cette difficile question.
Le gouvernement fit la sourde oreille, les tribunaux rendirent des arrêts plus ou moins contradictoires, les délais pour désavouer expirèrent et bientôt il ne resta plus aux catholiques du Manitoba que Tappel au Gouverneur-Général en Conseil.
Pendant ce temps là, les esprits s'excitaient, les feux du fanatisme religieux s'allumaient partout et la question devenait de plus en plus difficile à régler.
Cependant, Sir McKenzie Bowell entreprit de faire passer par le parlement fédéral une loi rendant aux catholiques du Manitoba leurs écoles séparées. Cette loi devait être proposée, à la session de 1895, "^^îs la division qui régnait dans le cabinet éclata et sept ministres protestants résignèrent pour empêcher la loi de passer, et reprirent leurs portefeuilles après des explications qui les satisfirent. Alors trois ministres canadiens-
français démissionnèrent, mais deux rentrèrent au bercail après des explications qui les calmèrent, eux aussi, et M. Angers resta seul hors du cabinet. Il prétendait que tous ces délais ne présageaient rien de bon et n'auraient pour effet que de rendre plus difficile le règlement de la question.
Une session spéciale fut promise avant les élections pour en finir avec cette grave affaire, elle eut lieu, mais le bill des écoles fut présenté si tard dans la session qu'il ne put être adopté.
L'Hon. Wilfrid Laurier, le chef de l'opposition et ses amis votèrent pour le renvoi du bill à six mois, parcequ il était informe, incomplet, injuste et en réalité n'accordait rien aux catholiques du Manitoba. En effet, ce bill devait être repoussé pour, entr'autres raisons, les suivantes :
I. Il permettait au gouvernement hostile du Manitoba d'éluder la loi, de la mettre à néant, en lui donnant le droit de nommer les membres du Conseil chargé d'établir et d'administrer les écoles séparées et de ratifier le choix des inspecteurs, et en donnant.
à ces inspecteurs le pouvoir de fermer les écoles séparées, s'ils ne les jugeaient pas égales aux écoles publiques.
On peut se faire une idée de ce qui serait arrivé.
L'hon. M. Montague membre du cabinet Tupper, a eu la franchise de le dire en présence de Sir Charles Tupper lui-même, à Exeter, le 12 de juin i8g6.
" La clause, dit-il, qui permet aux ins- ** pecteurs de fermer les écoles séparées, " chaque fois qu'il ne les trouvera pas au ** niveau des écoles publiques, aura pour " effet de nous débarrasser pour toujours " de ces écoles pourries (rotten schools) " telles qu'elles existent maintenant. "
Cette interprétation de la loi aurait du, il semble, ouvrir les yeux de Mgr Langevin et de ses collègues, et les faire bondir sous l'injure qu'elles contenait.
2. Le bill donnait à cinq chefs de famille le droit d'avoir une école séparée, seulement, pour la maintenir, ils étaient tenus de payer une cotisation scolaire d'au moins $55.00 par tête, mais la clause 28 venait à leur secours en déclarant que tout père de famille
pouvait échapper à cette taxe exorbitante, en donnant avis au greffier de la municipalité, de son intention de refuser de bénificier des écoles séparées et de continuer de contribuer au soutien des écoles publiques.
Jamais clause plus perfide, plus dangereuse, plus contraire à la justice et aux enseignements de l'Eglise, ne fut introduite dans une acte législatif.
On a prétendu, avec raison, qu un bon nombre de catholiques pauvres et incapables, dans plusieurs endroits, de payer une aussi lourde taxe, auraient pour s'y soustraire, envoyé leurs enfants aux écoles publiques.
Dans la province de Québec, pour échap per à la taxe scolaire, il faut faire un acte d'abjuration ; au Manitoba, une simple lettre, un mot d'un père de famille au greffier, déclarant qu'il opte pour les écoles publiques, aurait suffi pour l'empêcher de contribuer au soutien des écoles séparées.
En dehors de deux ou trois grands centres, combien y aurait-il eu d'écoles séparées dans le Manitoba ?
Cette clause non-seulement devait être fatale aux écoles séparées, mais elle constituait une violation flagrante de Tarticle 6 du syllabus qui défend aux catholiques, d'approuver un système d éducation en defiors de r autorité de V Eglise et qui fia pour but que la connaissance des choses purement naturelles et la vie sociale de ce inonde.
Comment des évêques et un si grand nombre de prêtres ont-ils pu accepter une pareille législation et forcer les électeurs à l'approuver, sous peine de péché, c'est ce que nous ne comprendrons jamais.
3. Rien dans ce bill réparateur, rien, pas un mot pour obliger le gouvernement du Manitoba à contribuer au soutien des écoles séparées, pendant que chaque école publique reçoit $ 1 50 outre la cotisation annuelle.
Et on appelle cela un bill réparateur ou remddiateur !
Lorsque les Wallace, les Poster, les Montague et leurs collègues consentirent à rentrer dans le cabinet après en être sortis, ils savaient bien que le bill qui serait soumis
ne vaudrait rien, et qu'ils pourraient le prouver à leurs électeurs.
C'est en faisant de ce bill un Janus ou un dieu à deux faces, ou plutôt un labarum sacré que Sir Charles Tupper entreprit d'enlever d'assaut la province de Québec, en lançant les évêques dans la lutte et en faisant entrer dans son cabinet MM. Taillon, Angers et Ross, trois des hommes les plus populaires dans le clergé.
De son côté, M. Laurier et son parti se prononçaient également en faveur du rétablissement des écoles séparées, mais persistaient à dire que le seul moyen de régler la question, de manière à respecter l'autonomie des provinces et à éviter des complications sérieuses, était d'avoir recours à la conciliation et de s'adresser à l'esprit de justice du gouvernement du Manitoba et de consentir à faire une enquête pour établir des faits importants, enquête acceptée d'ailleurs par ce gouvernement.
D'un côté, donc, c'était Laurier, canadienfrançais et catholique, choisi, accepté comme chef par les libéraux anglais de
toutes les provinces, destiné, par conséquent, à être premier ministre, si le parti libéral avait la majorité, Torateur le plus distingué du parlement, aussi remarquable par son caractère que par son esprit, d'une réputation inattaquable.
De lautre, c'était Sir Charles Tupper, anglais, protestant, un politicien habile, rusé, lutteur infatigable, accoutumé à tout promettre et à ne reculer devant aucun moyen pour vaincre ses adversaires, chargé d'accusations et portant la responsabilité des fautes du gouvernement conservateur depuis plusieurs années.
Ajoutons à cela l'existence d'une crise financière exerçant ses ravages dans le commerce, l'industrie et l'agriculture, et on comprendra pourquoi la population de la province de Québec, croyant n'avoir rien à perdre à un changement, manifesta partout l'intention de mettre au pouvoir un compatriote, un canadien-français si digne de sympathie et d'admiration.
C'était un sentiment naturel, légitime
70 LE OLBRGÊ CANADIEN
devant lequel toutes les autres questions disparaissaient.
Sir Charles Tupper comprit la force de ce sentiment et chercha à le contrecarer en lui opposant le sentiment religieux en faisant appel au clergé.
C'était le vieux jeu qui avait toujours réussi.
Naturellement la question des écoles était le terrain préparé pour la guerre sainte, le champ de bataille oii Tétendard sacré devait être arboré.
Le clergé répondit, comme de coutume, à rappel du parti conservateur et les évêques commencèrent les hostilités en lançant un mandement collectif où les électeurs étaient invités à n'élire que des hommes décidés à rendre aux catholiques du Manitoba leurs écoles séparées.
Ce mandement quoique favorable aux conservateurs, à cause de l'application qu'ils pouvaient en faire, était sagement pensé et habilement écrit, il reposait sur des bases larges que les deux partis pouvaient accepter.
Les conservateurs avaient espéré mieux, ils sattendaient que ce mandement serait une véritable déclaration de guerre au parti libéral, et c'est ce qu'il aurait été sans la protestation énergique de quelques évêques.
On a dit que ce mandement était inopportun ; ce n'est pas la manière de voir des catholiques raisonnables qui reconnaissent aux chefs de l'Eglise le droit de faire connaître les principes qui doivent guider les fidèles dans une matière où la religion est si sérieusement intéressée.
Les libéraux croyaient bien que les prêtres privément et même publiquement feraient connaître leurs sympathies pour le gouvernement Tupper- Angers, mais ils ne pouvaient supposer que plusieurs des évêques qui avaient signé le mandement collectif, en violeraient eux-mêmes les prescriptions et donneraient l'exemple de la révolte contre les sages ordonnances contenues dans ce document, et contre les décrets du Saint Siège dont nous avons parlé.
Les évêques avaient toutes les raisons du monde de s'en tenir à leur premier mande
ment que les libéraux comme les conservateurs acceptaient avec empressement.
Ayant fait leur devoir et obtenu le résultat qu'ils désiraient, savoir l'acquiescement des deux partis à leur demande, ils auraient dû laisser à la conscience et au jugement des électeurs l'application pratique des principes qu'ils avaient énoncés.
Le mode ou le moyen de régler la question de la manière la plus avantageuse aux catholiques du Manitoba, devenait une question légale et politique sur laquelle il était permis de différer d'opinion.
Les défectuosités du bill remédiateur, les atermoiements du gouvernement pendant cinq ans, son refus de désavouer la législation inique du parlement manitobain et de se rendre aux prières répétées de l'épiscopat, les déclarations contradictoires des membres du ministère Tupper, les paroles de Sir Chs. Tupper lui-même à Win nipeg, disant aux protestants qu'ils ne j^agneraient rien en mettant au pouvoir un catholique et un canadien-français plus disposé qtce lui-même à se rendre aux demandes des catholiques.
les engagements pris par un grand nombre de candidats ministériels, dans les provinces anglaises, de voter contre le bill, devaient mettre nos évêques sur leurs gardes et leur conseiller la prudence et la modération.
Pour la troisième fois, ils se jetaient en travers d'un mouvement national, d'un sentiment patriotique, dans des circonstances oix la religion n'avait rien à gagner, où le résultat des élections devait leur être nécessairement fatal.
De deux choses Tune :
Ou ils réussiraient à faire battre M. Laurier, ou le chef libéral triompherait malgré eux.
Dans le premier cas, ils soulevaient contre eux une tempête formidable de récriminations et de protestations indignées, de rancunes et de colères déplorables.
Dans le deuxième cas, leur influence et leur prestige subissaient un échec sérieux, irréparable, peut-être, et ses ennemis en profitaient, pour mettre en doute son patriotisme et son impartialité.
C'est ce que des membres du clergé ont eu heureusement la sagesse de prévoir.
On entendait pourtant les remarques, les raisonnements du peuple qui disait, dans son langage naïf, mais plein de bon sens : " nous " ne voyons pas ce que nous pourrons *' perdre en donnant à un canadien, fran- " çais et catholique la chance d'être à la " tête du pays."
Ce raisonnement aurait dû les frapper, les toucher même.
Mais non, le clergé n'a rien vu, rien entendu, excepté ce qui lui permettait d'écraser le parti libéral,
Mgr Langevin ouvrit la campagne en parcourant les paroisses des comtés de Laprairie et Napierville, faisant partout des charges à fond de train contre les libéraux ; jeune, ardent, orateur à la parole facile, il parlait avec plus de chaleur que de prudence et lançait des théories qui faisaient bondir les protestants et gémir les catTioliques.
Par exemple, dans le mois de février
1896, alors que le bill n*était pas encore connu, il disait à Montréal :
" Tous ceux qui ne suivent pas la hiérar- *' chie ne sont pas catholiques. Quand la " hiérarchie a parlé, il est inutile pour un " catholique de dire le contraire, car s'il agit " ainsi, il cesse d'être catholique ; cet homme '' pourra porter le titre, mais en ma qualité " d'évêque je dis, ce soir, et je le dis avec '* pleine autorité, qu un catholique qui ne ** suit pas la hiérarchie sur la question des '* écoles n'est plus catholique, et qui vou- *' dra donner le titre de catholique à cette ** homme ?
" Quelle est la société ou le gouverne- '* ment qui lui donnera le droit de s'appeler ** catholique, quand, de par mon autorité, ** comme évêque catholique, je déclare que *' cet homme n'a aucun droit à ce titre."
Ces paroles téméraires ont permis à plusieurs députés protestants de proclamer, en plein parlement, que de pareils principes sont incompatibles avec la jouissance du gouvernement constitutionnel qui ne peut vivre sans la liberté du suffrage.
Et pendant que Mgr Langevin chassait d'avance de l'Eglise tous ceux qui n'avaient
pas rintention d'approuver un bill réparateur qui ne réparerait rien, Mgr SatoUî, le délégué du Souverain Pontife, disait :
" Nous défendons strictement à quicon- " que, évêque ou prêtre, et c'est la défense ** expresse du Souverain Pontife par Ten- " tremise de la Sacrée Congrégation d'ex- ** dure des sacrements, comme indignes, *' soit en fait ou par des menaces les pa- " rents qui préfèrent envoyer leurs enfants " aux écoles publiques."
Entre Mgr Langevin proclamant que pour être catholique il fallait voter, les yeux fermés, pour un bill condamné par sa conscience et son jugement mais approuvé par la hiérarchie, et Mgr Satolli défendant de refuser les sacrements aux parents qui, aux Etats-Unis, préfèrent envoyer leurs enfants aux écoles publiques, il y a, il faut Tavouer, un abîme.
De quel côté est la vérité ?
Au risque d'encourir la disgrâce d'hommes estimables, je me range du côté de Rome parlant par la bouche de son délégué apostolique.
Je sais à quoi je m'expose, mais je pré-
fère la religion du Souverain Pontife ou plutôt sa manière de l'enseigner ou de la prêcher à celle de Mgr Langevin ou de Mgr Laflèche. Je suis profondément convaincu qu'elle convient mieux aux hommes de notre temps et de notre continent.
Mais continuons Thistoire des dernières élections.
Après Mgr Langevin vint Mgr Laflèche qui, une semaine après avoir signé le mandement collectif, prononçait dans la cathédrale des Trois-Rivières un sermon digne du temps des guerres religieuses, aussi fort, aussi violent que s'il se fût agi d'exterminer les Albigeois.
Après avoir répété les principes sages énoncés dans le mandement collectif sur la nécessité de l'enseignement religieux dans les écoles, il prend à partie l'Hon. Wilfrid Laurier et lui reproche d'avoir dit, dans la Chambre, que tant qu'il occuperait le poste qu'on lui avait confié il ne traiterait pas les questions au point de vue du catholicisme ou du protestantisme, mais qu'il invoquerait des motifs et des raisons qui peuvent s'a-
dresser aux consciences de tous les hommes, indépendamment de leur foi, qui peuvent animer tous les hommes aimant la justice, la liberté et la tolérance.
Mgr Laflèche aurait dû tenir compte des circonstances où M. Laurier a prononcé ce discours pour en saisir la véritable signification.
Quelles étaient ces circonstances ?
Le vingt janvier 1896, lorsque Tacte réparateur était encore enveloppé de ténèbres, et que personne n'était en état d'en apprécier Teffet et la portée, six semaines avant son impression et sa distribution à la députation, le P. Lacombe, se disant le représentant des évêques de notre pays, écrivait ce qui suit à Thon. W. Laurier.
Eglise Saint Pierre, 107 Visitation.
Montréal, 20 janvier, 1896.
UHoN. M. WILFRID LAURIER,
M. P., Ottawa.
Bien cher Monsieur,
'* Dans ce temps si critique, pour la ques- " tion des écoles de Manitoba, permettez à
** un vieux missionnaire, aujourd'hui le re- " présentant des évêqu^s de notre pays, dans *' cette cause, qui nous préoccupe tous, per- " mettez-moi, dis-je, de faire appel à votre " foi, à votre patriotisme et à votre esprit " de justice, pour vous supplier de vous '* rendre à notre demande. C'est au nom " des évêques de la hiérarchie et des " Canadiens catholiques que nous deman- *' dons à votre parti, dont vous êtes le si ** digne chef, de nous aider à régler cette " fameuse question, et cela en votant avec '* nous la loi remédiatrice, de concert avec " le gouvernement.
" Nous ne vous demandons pas de voter " pour le gouvernement mais pour le bill, " qui doit nous rendre nos droits, ainsi que " cela va être présenté, dans quelques jours " à la Chambre.
"Je considère, ou plutôt tous nous con- " sidérons que cet acte de courage, de " bonne volonté et de sincérité de votre *• part et de ceux qui suivent votre poli- " tique, sera grandement dans l'intérêt de " votre parti, surtout au temps des élec- " lions générales.
" Je dois ajouter que nous ne pouvons *' pas accepter votre proposition d'enquête, *' pour aucune raison et nous ferons Tim- " possible pour la combattre. (Et cependant
'* Mgr Taché la demandait le 7 mai 1894 ')
" Si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous ne " croyez pas devoir vous rendre à notre ** juste demande et que le gouvernement, ** qui veut nous donner la loi promise, soit '• battu et renversé, tout en tenant bon jus- *' qu'à la fin de la lutte, y^ vous informe avec ** regret, que /i?«/ Tépiscopat comme un seul " homme, uni au clergé, se lèvera pour sou- " tenir ceux qui auront succombé, en nous *' défendant.
" Veuillez me pardonner ma franchise, " qui me fait vous parler ainsi. Quoique ** je ne sois pas votre ami intime, cependant "je puis dire que nous avons été en bons ** termes. Toujours je vous ai regardé " comme un gentilhomme, un citoyen res- " pectable et un homme habile pour être à '* la tête d'un parti politique.
"Je fais des vœux pour que la divine " Providence conserve votre courage et " votre énergie, pour le bien de notre com- " mune patrie.
"Je demeure avec respect et très sîn- *' cèrement.
Honorable Monsieur,
Votre très dévoué et
humble serviteur
(Signé) A. Lacombe, O. M. I.
" P. S. — Certains de votre parti me re-
" prêchent de m'éloigner de vous et de
" vous ignorer. Vous avez trop de juge-
" ment, pour ne pas comprendre ma posi-
** tien. N'ayant aucun parti politique, je
" m'adresse à ceux qui sont placés par le
** peuple à la tête des affaires. Si, un jour,
'' la voix de la nation vous appelle à la
'' conduite de la chose publique, je vous
'* serai loyal et confiant, comme je le suis
" aujourd'hui avec ceux que vous oppo-
'' sez.
" Si vous désirez me voir et avoir des '* explications plus détaillées, je serai à " votre service, quand cela vous plaira, à '' l'Université d'Ottawa ou à votre chambre " privée, pourvu que vous m'informiez de ** l'heure choisie par vous.
"Je serai à Ottawa le 23 prochain pour " y séjourner plusieurs jours."
(Signé) A. L., O. M. I.
Le trois mars suivant, sir Charles Tupper mettait devant la Chambre le fameux bill depuis si longtemps promis et attendu.
Dans la discussion intéressante que cette loi provoqua. Thon. M. Laurier ayant pris
la parole, se crut obligé de faire allusion à rultimatum du P. Lacombe.
Il le fit dans les termes suivants :
"Je ne saurais oublier, dans le moment " M. rOrateur, que la politique que j'ai pré- " conisée et appuyée du commencement à " la fin, n'a pas été favorablement accueillie " partout. Il n'y a pas très longtemps on *' m'a dit en haut lieu, dans l'Eglise à la- " quelle j'appartiens, à moins que je n'ap- '* puie le bill relatif aux écoles, que le gou- ** vernement préparait alors, et qui nous est *' aujourd'hui soumis, j'encourrais l'hostilité " d'un corps imposant et puissant. Ceci *' est une phase trop grave de la question " pour que je la passe sous silence. Je n'ai " que ceci à dire : quand bien même des " menaces venant, comme on me le dit, de *' hauts dignitaires de l'Eglise à laquelle *' j'appartiens me seraient faites, je ne pro- " noncerai jamais de paroles d'amertume '* contre cette Eglise. Je la respecte et je *' l'aime. Je ne fais pas partie de cette " école qui a longtemps dominé en France '* et dans d'autres pays de l'Europe conti- " nentale, qui refuse aux ecclésiastiques le " droit de se mêler des affaires publiques.
" Non, je suis un libéral de l'école anglaise. "Je crois en cette école, qui a toujours
" prétendu que c'est le privilège de tous les " sujets, grands ou petits, riches ou pau- " vres, ecclésiastiques ou laïques, de parti- " ciper à l'administration des affaires publi- " ques, de discuter, d'influencer, de persua- " der, de convaincre, mais qui a toujours " refusé, fût-ce au plus grand, le droit de " dicter même au plus petit la ligne de con- *' duite qu'il doit suivre. Je représente ici " non- seulement les catholiques, mais les " protestants, et je dois rendre compte de " mon administration à toutes les classes. *' Catholique et français d'origine, je suis " ici chargé par la confiance des hommes " qui m'entourent, de grands et importants ** devoirs en vertu de notre système de gou- " vernement constitutionnel. Je suis ici le " chef reconnu d'un grand parti composé ** de catholiques et de protestants, dont la *' majorité est formée de ces derniers, car " ils doivent être la majorité dans toutes les parties du Canada. Va-t-il être dit qu'occupant une position de cette nature, l'on me dictera la ligne de conduite que je dois suivre en cette Chambre, pour des raisons qui peuvent s'adresser aux consciences de mes collègues catholiques, mais qui ne s'adressent pas de même aux " consciences de mes collègues protestants?
" Non. Tant qu^ f occuperai un siège dans
cette Chambre, tant que f occuperai le poste que f occupe, chaque Jois quil sera de mon devoir de prendre une position sur une question quelconque, cette position je la prendrai non pas au point de vue du catholicisme, non pas au point de vu£ du protestantisme, mais je la prendrai pour des motifs qui peuvent s adresser aux consciences de tous les hommes, indépeudamment de leur foi, pour des m^otifs qui peuvent animer tous les hommes aimant la justice, la liberté et la tolérance.
'* Je vous fais connaître mes opinions en ce qui concerne ce bill. Je sais, je l'admets, que ce gouvernement possède le pouvoir d*intervenir, mais ce pouvoir ne devrait être exercé que lorsque tous les faits se rapportant à la question auront été examinés par voie d'enquête, et que Ton aura épuisé tous les moyens de conciliation. Nourissant ces opinions, je propose que le bill ne soit pas lu maintenant, une deuxième fois, mais que la deuxième lecture en soit renvoyée à six mois.
C'étaient de belles et nobles paroles, dignes d'un homme d'Etat blessé dans ses sentiments de dignité et d'indépendance.
Il ne faut pas oublier que M. Laurier parlait à une Chambre composée de 1 5 3 protestants et 60 catholiques, comme chef d'un parti où les catholiques sont en grande minorité ; il a voulu dire simplement que lorsqu'il voudrait convaincre les députés, il tâcherait de le faire par des raisonnements qui, au lieu de soulever les animosités religieuses, s'adresseraient à leur raison, à leur esprit de justice. C'est ce qu'il a fait, dans des circonstances mémorables, où il ne craignit pas d'aller dans Ontario même, au cœur du fanatisme protestant, plaider la cause nationale et catholique.
Où est le mal pour un homme d'Etat parlant sur un sujet qui soulève les passions religieuses, de dire qu'il ne se placera pas au point de vue du catholicisme ou du protestantisme pour les convaincre, mais qu'il tirera ses arguments seulement de la loi et de la justice ? Cela veut-il dire que pour former son opinion personnelle et diriger ses actions dans la vie privée ou publique, il ne tiendra pas compte des enseignements de TEglise ?
Evidemment non.
C'était une superbe péroraison qu'il fallait prendre dans son ensemble pour la juger justement.
Que fait Mgr Laflèche ?
Il oublie le langage provocateur du P.
Lacombe, véritable ultimatum, détache de cette péroraison le passage que nous avons souligné et le condamne en ces termes.
" Dans les circonstances, un catholique
* ne saurait sous peine de pécher en matière
* grave, voter pour le chef du parti qui a ' formulé aussi publiquement une pareille ' erreur et les partisans qui Tappuient dans
* cette erreur, tant qu'ils n'auront pas désa-
* voué publiquement cette erreur et pris ' l'engagement formel de voter pour une loi
* réparatrice acceptée par les évêques."
Les trois quarts de la population ayant voté pour M. Laurier, sans le forcer à désavouer ses paroles, se trouvent en état de péché grave !
Le seul effet des condamnations portées par Mgr Laflèche contre M. Laurier a été de provoquer parmi les catholiques comme parmi les protestants des commentaires déplorables mais mérités.
On dîsaît partout : — comment se fait-il donc que les évêques, dans leur mandement collectif, n'aient pas fait connaître au peuple la faute grave qu'ils commettraient en votant pour M. Laurier ? La vérité et la doctrine catholiques doivent être les mêmes dans tous les diocèses.
Les paroles de M. Laurier étaient connues, lorsque le mandement collectif a été préparé, s'il est vrai, comme le dit Mgr Laflèche, que les catholiques ne pouvaient voter pour M. Laurier sans commettre une faute grave, les évêques ont dû manquer à leur devoir en ne signalant pas le danger qui menaçait la population.
Que dire maintenant des prêtres qui nonseulement nont pas dénoncé M. Laurier mais ont engagé les électeurs à voter pour lui ?
Que dire du juge qui en rendant jugement en faveur de Tévêque de Montréal, dans une cause fameuse, disait, cependant, comme M. Laurier, qu'il devait se placer pour juger cette question exclusivement sur le terrain de la légalité.
Avant de porter une condamnation si grave contre le chef d'un grand parti et contre ses partisans, n'aurait-il pas fallu privément ou publiquement le mettre en demeure d'expliquer ses paroles ?
Mgr Laflèche et les autres évêques du pays se sont- ils montrés aussi sévères et intransigeants envers les chefs conservateurs, qui, en maintes circonstances, ont fait des déclarations d'indépendance beaucoup plus accentuées vis-à-vis de l'Eglise.
Voilà ce que l'on disait partout et autre chose que je n'ose répéter.
Ce n'est pas tout.
Les libéraux disaient que les évêques avaient bien le droit de les obliger à se prononcer en faveur du rétablissement des écoles catholiques du Manitoba, mais qu'ils ne pouvaient les forcer à accepter comme remède une loi inefificace, inexécutable ; que c'était non-sèulément leur droit mais leur devoir de repousser une loi que leur jugement et leur conscience condamnaient, qu'enfin ils étaient libres de choisir le moyen
le plus propre à donner un effet pratique au principe établi par les évêques.
Ils prétendaient, en un mot, que des hommes comme M. Laurier, des avocats habiles comme M. Geoffrion et vingt autres, étaient pour le moins aussi capables de juger de Teffet légal et de la portée d une loi qu'un prêtre ou un évêque, et que voter pour cette loi contrairement à leur jugement et à leur conscience, était une lâcheté.
Mgr Laflèche s'élève contre cette doctrine, dans son sermon, et dénonce, comme une erreur grave et condamnée par l'Eglise, l'opinion d'un député qui aurait dit :
*' Mgr Langevin a parfaitement le droit
* d'être satisfait du bill sous son aspect
* religieux ; mais moi comme Canadien-
* Français j'ai droit de différer d'opinion ' avec lui quand il s'agit de discuter le côté
* national et constitutionnel de la question.
* Il n'appartient pas à Mgr Langevin de ' me dicter ses vues et de me dire ce que ' j'ai à faire sous l'aspect national, politique
* et constitutionnel du bill."
Ainsi, d'après Mgr Laflèche, un député pour être bon catholique devrait voter pour
une loî qu'il croirait mauvaise au point de vue national ou constitutionnel, du moment qu'un évêque la trouverait bonne. C'est la négation de toute liberté politique, le renversement des principes fondamentaux de la constitution, c'est une hérésie dangereuse pour l'Eglise comme pour l'Etat.
Emettre une pareille doctrine dans un pays comme le nôtre peuplé en grande majorité d'hommes profondément jaloux de leurs droits politiques, c'était jeter sur notre religion et notre nationalité un discrédit et un ridicule funestes. C'était leur donner le droit de dire qu'on ne peut être catholique et jouir des bienfaits du gouvernement constitutionnel, c'était marquer la province de Québec au front d'un signe indélibile d'infériorité et exclure ses citoyens distingués des plus hautes positions dans la polique, la magistrature et l'administration.
C'était décréter l'infaillibilité d'un évêque ou d'un prêtre non-seulement dans les domaines du dogme et de la doctrine théologique, mais même dans les questions politiques et légales. C'était proclamer qu'ils
ont les grâces d'état pour apprécier un texte de loi d'une manière plus exacte que des hommes politiques ayant une expérience de 25 à 30 ans ou des avocats qui ont passé leur vie dans Tétude de la loi.
Pourtant, Texpérience prouve qu'en dehors du domaine religieux, leur bonne foi et leur inexpérience leur font commettre bien des fautes, l'histoire des démêlés de Mgr Taché avec le gouvernement relativement aux écoles et aux Métis, le prouve clairement.
Et n a-t-on pas le droit de dire que nos troubles religieux sont le résultat de la facilité avec laquelle le clergé a accepté les clauses de l'Acte du Manitoba relatives aux écoles, renoncé au désaveu des lois iniques et consenti aux atermoiements ?
N'a-t-on pas le droit de dire aujourd'hui qu'ils ont eu tort de forcer le peuple à accepter, les yeux fermés, une législation si pleine de dangers, et que les hommes politiques qui n'ont pas eu le courage de leur résister, ont manqué à leur devoir ?
Eh bien ! Si M. Laurier et ses amis avaient accepté, eux aussi, les yeux fermés, le bill réparateur, les catholiques du Manitoba auraient eu le droit de leur reprocher leur faiblesse, lorsqu'ils se seraient aperçu que ce bill ne leur donnait rien en réalité.
D'ailleurs les évêques s'étaient chargés de désavouer d'avance leur opinion sur cette question.
En 1872, dans la célèbre discussion provoquée par la question des écoles du Nouveau- Brunswick, plusieurs évêques proclamaient que les catholiques étaient obligés d'accepter le principe, mais qu'ils étaient libres de choisir le moyen de le mettre en pratique, qu'en un mot le remède était une question libre.
Voici la preuve de cette assertion.
** Tout catholique est, sans aucun doute, " tenu de désapprouver le principe de l'acte ** des écoles du Nouveau- Brunswick, et ** même d'apporter remède à ce triste état ** de choses, selon sa position, dans la me- ** sure de ses forces et en observant les " règles de la prudence ;
"2. Un tel catholique est cependant
" libre de choisir pour parvenir à ce but si *' désirable, le moyen qu*il juge, au meilleur *' de sa connaissance, le plus propre à at- " teindre cette fin, avec le moins de dan- " ger possible pour la paix religieuse du " pays ;
** 3. La constitutionalité du dit acte et " Ta- propos de provoquer l'intervention du " parlement impérial, ou du gouvernement " fédéral, sont du nombre des questions " libres au point de vue de la conscience, et " nos législateurs catholiques pouvaient, " sans blesser les principes religieux, voter " dans un sens ou dans l'autre."
t E. A., Arch. de Québec.
Ainsi, en 1872, les catholiques étaient libres de choisir le moyen qu'ils croyaient le plus propre à assurer le triomphe des écoles séparées. En 1896, ils devaient accepter, les yeux fermés, le moyen adopté par Mgr Langevin, réclamer le droit d'examen à ce sujet est devenu une faute grave.
— Crois ou meurs.
Et le sermon de Mgr Laflèche, approuvé par plusieurs évêques, devient le syllabus électoral du parti conservateur.
94 LB CLERGÉ GANADIBN
Bien plus, Mgr Bégin, archevêque de Québec, un homme de talent pourtant, un savant même, adressa à " T Electeur " une lettre pour le censurer et lui reprocher d'avoir discuté et critiqué les opinions exprimées par révêque des Trois-Rivières du haut de la chaire.
Or, ce sermon, véritable discours politique, était devenu une arme, un engin de guerre entre les mains des conservateurs qui s'en servaient sur les hustings et dans la presse et le colportaient partout dans leur bagage électoral.
Quand a-t-on vu refuser à un accusé le droit de se défendre devant ceux qui doivent le juger ? Le principe posé par Mgr Bégin était aussi exagéré et contraire à la raison et à la constitution que les opinions de Mgr Laflèche.
Non-seulement on aurait le droit de ruiner la réputation et Tavenir politique d'un homme, non-seulement on pourrait écraser tout un parti travaillant, sous l'égide de la constitution, à faire triompher une cause nationale, mais cet homme, ce parti n'au-
SA MISSIO!ir, SON ŒUVRE. 95
raient pas le droit de se plaindre et de démontrer qu'on les accuse injustement ?
Il ne serait pas permis de prouver que les mêmes évêques ont émis une doctrine contraire quelques années auparavant !
Et on s'étonne d'entendre des protestants et des catholiques s'écrier qu'un homme ne peut être catholique et être régal des protestants dans un pays libre !
Et on est surpris qu'en face de contradictions aussi déplorables, des journalistes s'écrient :
** En 1872, il s'agissait de sauver les députés conservateurs qui avaient voté contre la réparation immédiate à la session qui se tenait alors. Et en 1896 il s'agit de perdre les libéraux qui auront fait moitié moins que les conservateurs en 1872."
Le langage est sévère, mais que peuvent répondre les amis du clergé à cette grave axxusation ?
On a essayé de dire qu'il y avait une différence entre les deux situations de 1872
et 1896, mais les subtilités en pareille matière sont déplacées.
Non, le clergé a assumé, aux dernières élections, des responsabilités écrasantes, celle d'empêcher le triomphe d*un sentiment national et celle de prêter à la religion des doctrines propres à la discréditer, à la ridiculiser même.
Ce sont deux blessures graves infligées à la patrie et à la religion.
Ce n'est pas tout pourtant. On ne peut se faire une idée de la violence de la croisade prêchée contre le parti libéral par la plupart des prêtres encouragés par l'exemple de leurs évêques.
On ne s'est pas gêné de dire, dans un grand nombre de paroisses, que les électeurs étaient tenus en conscience de voter contre le parti libéral sous peine de péché mortel et pour éviter la colère du Ciel.
Pourquoi se seraient-ils gênés, quand Monsignor Marois écrivait la lettre suivante que tous les journaux du pays ont publiée.
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Archevêché de Québec, 4 juin, 1896.
RÉVÉREND J. E. Rouleau, Ptre.
Curé de St Ubalde.
Monsieur le Curé,
" En réponse à votre lettre demandant " s'il y a péché mortel pour quiconque ne " suivra pas la direction donnée par les " Evêques dans leur mandement collectif, " touchant le règlement de la question ma- " nitobaine, lorsque son attention aura été " attirée sur le fait que cette direction oblige " en conscience, je suis chargé par Mon- " seigneur l'administrateur de vous dire " qu'il y a faute grave — péché mortel de ne ** point suivre la direction des premiers " pasteurs, et que les paroles que vous citez "de la page 7 du mandement signifient exactement que ce sera une faute grave et mortelle d'aj>ir ainsi, c'est-à-dire de ne pas obéir aux Evêques. Si quelqu'un vous dit :— En dépit de vos raisonnements, j'ai plus de confiance en M. Laurier et je vote pour son candidat, cet électeur à moins d'avoir perdu le sens commun, sera coupable de faute grave et mortelle. Les bons catholiques, les fils soumis de l'Eglise marcheront dans la voie indiquée par
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** leurs Evêques, les autres seraient des ** fils rebelles et suivant la voie de Tiniquité *' et du péché grave qui sépare de Dieu et " nous livre aux puissances des ténèbres."
Votre très humble et dévoué,
G. A. Marois,
Les commentaires sont inutiles, ils seraient dangereux même, car il est difficile de lire cette lettre sans perdre son sangfroid.
Je ne veux citer et dire que juste ce qu'il faut pour établir que les évêques et le clergé se sont servis des armes spirituelles, que Dieu a mises entre leurs mains, pour empêcher M. Laurier d'arriver au pouvoir et qu'en agissant ainsi ils ont transgressé les ordonnances de Rome, violé leurs propres prescriptions, porté atteinte à Tesprit de la constitution et donné raison de dire et de proclamer que le triomphe de M. Laurier était la défaite du clergé, la preuve de la déchéance de son autorité.
On se trompe.
La population n'a pas voulu humilier le clergé, ni rejeter son influence et son autorité, elle n'a pas voté contre le clergé, mais elle a voté, malgré lui, suivant son propre jugement et sa conscience, elle a eu l'énergie et l'esprit de faire la distinction entre le principe et l'abus, entre la religion et la politique.
Elle a réconforté, consolé et encouragé les patriotes qui se demandaient si elle était encore capable de faire un acte sérieux de patriotisme, si on pouvait compter sur elle pour sauver la patrie en danger. Elle a grandi de cent coudées dans l'esprit de ses ennemis comme de ses amis, elle a fait tomber bien des préjugés, des antipathies injustes ; elle a prouvé qu'elle sait, dans certaines circonstances, concilier son respect pour le clergé avec l'honneur, la raison, et le sentiment national ; elle a donné aux hommes politiques et au clergé une leçon dont ils sauront profiter, nous l'espérons.
On lui a tant crié au loup à propos de
tout et de rien qu'elle ne veut plus rien croire sans voir et comprendre.
Il est temps de déclarer que je ne reproche pas aux conservateurs qui désapprouvent les idées politiques et le programme de M. Laurier, soit sur la question des écoles ou le tarif, d'avoir voté contre lui, mon seul but est de démontrer que le clergé en le combattant au nom de la religion, en violentant la conscience des électeurs, a commis une faute regrettable.
Inutile de dire que les abus commis dans l'intérêt des libéraux sont aussi condamnables que ceux commis au profit des conservateurs, mais ils sont rares, on pourrait difficilement citer des cas où on aurait menacé des foudres de l'Eglise des électeurs qui voteraient pour le parti conservateur.
Ce qui se passe depuis les élections est bien de nature à démontrer que les libéraux avaient raison d'implorer le clergé de ne pas les dénoncer au profit d'un parti qui n'avait jamais voulu et ne pourrait jamais régler la question des écoles.
L'un des hommes les plus importants du
parti conservateur, M. Taylor, le whip de ce parti, vient de faire la déclaration suivante :
" Maintenant que nous sommes dans l'opposition, tous les membres du parti sont libres de prendre sur cette question Tattitude qu'ils voudront. Une réconciliation entre les différents groupes du parti conservateur a été opérée sur cette base."
Au moment ou j'écris ces lignes, l'un des membres du nouveau gouvernement, Thon.
M. Paterson, se présente dans le comté de North Grey. Toutes les forces du parti conservateur sont coalisées contre lui et à la tête on voit luttant pour le candidat conservateur les adversaires les plus acharnés des catholiques du Manitoba, les chefs du parti orangiste. Ils disent pour entraîner les électeurs que le seul moyen de sauver leur cause et d'empêcher le rétablissement des écoles catholiques du Manitoba, est de voter contre le gouvernement Laurier. Voici les propres paroles de " L'Orange Sentinel," l'organe autorisé des loges orangistes :
" La situation est matériellement changée
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" depuis la dernière élection générale. Au- "jourd'hui, nous avons un gouvernement " Laurier au pouvoir. Ce gouvernement " doit sa position à la majorité libérale " envoyée de Québec, et pratiquement tous " les membres de cette majorité se sont " engagés à une mesure de coercition encore '* plus forte que celle prônée par Sir Charles " Tupper avant la dernière élection. D*un " autre côté nous avons M. McLauchlan^ ** qui s'est engagé à s'opposer à la coerci- '* tion d'où qu elle vienne. Sous ces circons- " tances, il nous semble que le devoir de *' tous les anti-coercitionistes, qu'ils soient " orangistes ou non, est de voter pour " l'homme qui est de toutes pièces contre " la coercition."
Est-ce assez clair ?
Et pendant que les hommes pour lesquels le clergé s'est tant compromis, lui font expier si cruellement sa bonne foi, Laurier, le libéral dangereux, dont les déclarations franches, honnêtes et loyales ont été repoussées, travaille jour et nuit au règlement de cette brûlante question et même on annonce que, grâce à la franchise et à la courtoisie de ses procédés, il a obtenu du gouverne-
ment du Manitoba des concessions satisfaisantes pour tous les catholiques raisonnables, qui croient, comme M. Laurier, que chercher à imposer par la force à la province du Manitoba une loi dont elle ne voudrait pas, serait lancer le pays dans une aventure dangereuse pour la paix du Canada et pour les minorités catholiques des différentes provinces.
Cest, sans doute, Topinion du cardinal Gibbons, puisque le Freetnan de New- York, son organe, vient de se prononcer en faveur de la politique de conciliation de M. Laurier.
Le désaveu aurait paru moins odieux qu'une loi de coercition et aurait pu être accepté dans un temps où les passions étaient moins ardentes, mais aujourd'hui comment faire accepter une pareille procédure par le parlement et ensuite par la population fanatisée de Winnipeg ?
On peut dire, il est vrai, que Sir Charles Tupper avait réussi à faire accepter une loi remédiatrice par son cabinet et une majorité de la Chambre des Communes, mais il faut ajouter que ses collègues protestants et un
grand nombre de ses partisans ont cherché à se faire pardonner leur vote en disant à leurs électeurs que cette loi en réalité n'obligeait à rien le gouvernement du Manitoba.
En sorte qu on a le droit de dire qu'un véritable bill de coercition ne serait pas voté par la Chambre et, s'il l'était, ne serait pas mis à exécution volontairement par le gouvernement du Manitoba.
Qui prendrait la responsabilité d'imposer le bill par la force des armes ?
Donc M. Laurier a eu raison de dire, dès le commencement, que la conciliation était le seul moyen maintenant de régler cette épineuse question.
Mais il n'y a pas de compromis sans concessions de part et d'autre.
Ces concessions pourront être plus - ou moins acceptables, mais elles ne pourront avoir pour effet de justifier le clergé d'avoir violé les lois de la charité, de la prudence et proclamé de.s doctrines si dangereuses.