‹ Le cléricalisme, questions d'éducation nationale;Chapitre 8 sur 28 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LE CLiRICALISMB. i

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Système de la morale Jésuitique ^

La première impression qu'éprouve un simple laïque en parcourant un Compendium jésuitique est un étonnement mêlé d'effroi. Ce livre est tout, ou du moins a la prétention d'être tout : droit canon, droit civil, droit pénal, que dis-je? droit commercial, procédure, et d'un autre côté, sciences divines et humaines, tout s'y trouve rassemblé. On sent que le disciple qui s'en est fortement pénétré pendant ses études, qui l'emporte avec lui hors du séminaire, parfois au fond d'une campagne où, à côté du bréviaire, du catéchisme et du Manuel des confesseurs, il formera toute sa bibliothèque, doit être persuadé que tout s'y trouve, de ce qui doit le guider dans sa conduite envers les hommes et ses relations avec le ciel. Rien n'a échappé au casuiste et, sur toutes choses, le prêtre y trouvera des solutions toutes préparées; il pourra, son livre en main, discuter sur les origines de la mofale ou sur la validité des fîdéicommis, sur le sacrement de l'Eucharistie ou sur la théorie des reports. La société ne peut plus avoir de prise sur lui et lui rien enseigner : ses chefs ont tout prévu.

Lorsque, de ce coup d'œil général, il arrive à l'étude

4. La Morale des Jésuites, Préface, 2« partie (1 vol. in-18 de la Bibliothèque Charpentier; E. Fasquelle, éditeur).

d'une partie quelconque de cette encyclopédie à la fois profane et sacrée, le laïque est alors frappé de l'absence de tout princij^ géné^ral, de toute règle embrassant un nombre consi^^rabî^'.de- Mts ou d'idées. Partout, au contraire, un besoin de définitions étriquées, et surtout de divisiez, db' classification, qui émiette le principe, rétrécit,' réfroM^t, air^né à là l'éiia^tioù d'une multitude de petits aphorismes qu'on pouTra -plus tard aisément opposer les uns aux autres. Prenons le chapitre de la conscience. Immédiatement après une définition qui semble la négation même du libre arbitre, voici les divisions : on distingue la conscience droite ou erronée, certaine ou douteuse, etc. (p. 23) * ; puis, les définitions de détail et les divisions secondaires : conscience vinciblement erronée ou invinciblement erronée, invinciblement erronée qui ordonne, invinciblement erronée qui permet, etc. Autant vaudrait distinguer la vérité vraie, la vérité douteuse, la vérité /"a wsse. Ces mots sublimes perdent ainsi toute signification élevée, toute sainteté, et c'est ce que voulait le casuiste : il en aura ainsi bon marché. Une troisième surprise du lecteur non habitué à ces sortes de livres, c'est la facilité avec laquelle, d'un principe excellent, se déduisent les plus monstrueuses conséquences. C'est à chaque instant le vieux sophisme du cheveu arraché et de l'homme chauve : un cheveu arraché ne rend pas chauve, ni deux, ni trois, ni... Quand donc sera-t-on chauve? Les circonstances, ajoutées une à une à la vérité primitive, comme l'eau ajoutée goutte à goutte au vin généreux, transforment l'un en piquette indigne, l'autre en erreur scandaleuse, sans qu'on sache à quel moment s'est opérée la transmutation. On se sent plein d'angoisse, comme entraîné sur une pente fatale, les brins d'herbe s'arrachant sous les mains. C'est la grande force du casuiste, et le fin de son

1. Ce numéro de page et ceux qui viendront ensuite renvoient aux pages du livre La Morale des Jésuites, où sont reproduits textuellement des extraits des œuvres du R. P. Gury, S. J.

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art; il sait que, lassé de la lutte, à la longue, le patient se laissera rouler jusqu'au fond.

Et qu'y trouvera t-il? Le plus doux des lits de repos, moelleux comme la fange : le probabilisme. C'est ici le véritable oreiller du doute, mais non dans le sens où l'entendait Montaigne. Plus de principes : leurs débris seuls sont arrivés dans Tabîme, et sur chacun d'eux ergote et pérore un casuiste. Pour toute question, il tient sa résolution en main; il l'offre au passant, et comme il est, selon la formule des jésuites, docteur, honnête homme et savant, son opinion devient probable^ et le passant peut choisir, dans la tranquillité de sa conscience erronée, ce qui fait le mieux son affaire pratique, entre toutes ces solutions que lui tendent les mains doctorales. Et notez que s'il en prend une aujourd'hui, il peut demain opter pour l'opinion contraire, pour peu qu'il y ait intérêt (v. p. 33, 43, etc.). Le confesseur n'y peut rien, lui maître en tant de choses, et il doit s'incliner et absoudre quand le pénitent peut s'appuyer sur l'opinion d'un directeur, eût-il dû le chercher longtemps (v. p. 35, 41, etc.). Comment ne pas se réjouir de cette doctrine commode, et ne pas répéter les actions de grâce d'Escobar : t En vérité, quand je considère tant de divers sentiments sur les matières de morale, je pense que c'est un heureux effet de la Providence, en ce que cette variété d'opinions nous aide à porter plus agréablement le joug du Seigneur! »

Je n'insiste pas, car les imprécations vengeresses de Pascal vibrent encore dans toutes les mémoires. Mais il suffira de parcourir le présent livre * pour voir que les jésuites n'ont en rien renoncé aux célèbres doctrines du probabilisme (p. 28-37), et du péché philosophique produit de la conscience invinciblement erronée (p. 24-26; 37). Gela peut avoir des conséquences bouffonnes ou monstrueuses. .

Voyez ce que devient entre les mains habiles des jésuites ce principe évident et primordial : c Là où il n'y

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