Le client, ou, Les représailles
PAR M. HIPPOLYTE LEROUX /^^/%^^^ ^^r^t^^^/ Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Ihéâtre du Vaudeville, le 24 juin 184A.
PERSONlffAGES. ACTEURS.
Alexis GAILLARD (27 ans), Notaire M. Féui.
UN CLIENT (SOans) M.Rardod.
JENNY (18 ans), femme d'Alexis Mad. DErvir-tE.
CLARA (23 ans) , amie de Jenny. Ma i. Thénard.
LÉON (16 ans), clerc de M. Gaillard 3111e Victorine Capo\.
JUSTINE, femme de chambre de Jenny Mlle Irène.
{La scène se passe en province, chez Alexis Caillard.) Le premier acteur inscrit tient la gauche du spectateur.
Le théâtre représente un salon demi -élégant; porte au fond sur une autre pièce , avec cette inscription : ETUDE, et un trait de droite à gauche du spectateur pour indiquer; portes latérales^ fenêtre à droite, en angle, et cheminée en face de la fenêtre.
SCÈIVE PREMIÈRE.
(Un guéridon tout servi à gauche).
JENNY, JUSTINE, pois ALEXIS.
JENNY, enlranl par la droite à Justine qui, au lever du rideau, achève le service du guéridon.
Eh bien ! Justine, a-t-on prévenu mon mari
pour le déjeûner?..
JDSTINE.
Oui, Madame, déjà deux fuis (appelant par la porte gauche). M. Caillard! M. Caillard! ALEXIS, par la gauche.
Me voilà, me voilà! (Justine sort au fond.)
JliNNY.
Tu avais quelqu'un dans ton cabinet?..
ALEXIS, (riant).
Non... pardon, chère amie, de l'avoir fait attendre; mais en parcourant un dossier, je viens de faire une découverte dont tu ne te doutes pas... ni personne dans la ville, j'en suis sûri (conQdentiellement) Les épowx Boisjolin... pas mariés...
•Alexis, Jenny.
ÏENNY.
Vraiment?..
ALEXIS
Parole d'honneur, j'ai les pièces sous les yeux... Un placement au nom de la femme... et qui ne regarde pas le mari !.. comme dans la chanson de Béranger... Yeux-tu que je te la chante ?..
JENNY, (pensive.) Non!., c'est singulier... tu m'apprends tous les jours des choses... 3Iais en tout cas, que t'importe?
ALEXIS
Que m'importe?., se passer du notaire!., moi qui le suis... c'est scandaleux!.. Du curé, à la bonne heure, je ne dis pas.
Quel blasphème!
ALEXIS, (souriant.) est juste... j oubliais que j'ai pris ma femme au couvent l'année dernière... Tu es une sainte, toi...
JENNY, (passant au guéridon à gauche) Occupons-nous de déjeûner.,
ALEXIS
Pourme fermer la bouche. ♦ (Tout en allant chercher une chaise devant la fenêtre)? Excellent moyen, et tout-à-fa il de mon goût (s'arrêtant tout à coup en tenant la chaise)! Tiens... tiens., en face., viens donc voir, chère amie.. (Jenny faii. un pas vers lui). Le ténor du théâtre chez là colonelle du génie !..
JKNNY.
Alexis.'..
ALEXIS, (insistant).
Permeîs donc... permets...
♦ • * vv . JENNY.
Qire l^inapoYl^encofe?..
ALEXIS
Çà m'importe... (Puis en plaçant à la droite du guéridon la chaise qu'il lient pour sa femrne.) Au (ail, le génie et les arts sont faits pour s'entendre !.. (Il s'assied en face de sa femme à gauche du guéridon.)
JENNY, (avec un léger dépit).
Oh! très bien... mais si je te croyais, vraiment, mon ami, sais-tu que le monde serait fort peu recommandable?.. et les femmes surtout!.. A t'entendre, elles sont presque toutes légères et coquettes, pour le moins...
AiB : du baiser au Porteur.
Tu n'épargnes pas un ménage ,
Contre tes traits aucun n'est à l'abri;
Il n'est pas une femme sage
Qui soil fidèle à son mari,
Pas un époux , non , qui ne soit trahi !.. *
Boileau, pourtant, ce critique sévère.
Jadis, en comptait trots !
ALCXiS.
Vraiment?.
Trois à Parts, c'est possible, ma chère. • • • Mais Paris est trois fois plus grand.
JENNT.
Je ne sais pas, en vérité, pourquoi tu ne me parles que de cela?..
ALEXIS, (étourdiment).
C'est que je m'y connais, je t'en réponds...
JENNT, (vivement).
Comment cela, s'il vous plaît ?
ALEXIS, se (reprenant >.
Ah!... comme notaire... (La porte du fond s'ouvre.) Mais, qui vient là?..
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SCÈIVE II.
Les mêmes, LÉON, par le fond.
lÉoi», un dossier à la main.
Monsieur, c'est moi...
ALEXIS
Vous, Léon, entrez ! (à part) Il arrive i propos pour faire diversion.
LÉON, reculant timidement.
Kon, vous déjeunez, je reviendrai...
ALKXIS.
Pour affaire d'étude!..
JENNY, (rcncourageant)»
Il faut bien...
LÉON, (se plaçant debout entre eux) *.
Alors, Monsieur Gaillard, c'est pour cet acte à préparer...
ALEXIS
Bon, nous allons voir çà... Mais avez-vous déjeûné?... (Léon paraît embarrassé. ) Non !... comment, et le festin de l'élude ?.. Menu consacré... deux bouteilles de vin et pain à discrétion...
JENNY, (sourian).
Cela ne vous a pas séduit ?..
ALEXIS
Tenez.mettez-vous là, que nous commencions. LÉor», (reculant pour [irendre la chaise près de la cheminée).
Cette faveur, M. Gaillard... (puis à part en s'arrêtant.) Oh ! je n'oserai jamais !..
ALEXIS
Allons! pas de façon... (Léon avance la chaise.) Eh ! monsieur votre père n'est-il pas un de mes meilleurs clients?.. Asseyez-vous donc là entre nous deux !.. .
LEON, (très troublé).
Entre vous deux. .. Madame !... (Il hésite et s'assied sur le bord de la chaise. )
ALEXIS
Ah! çà, mon cher, vous êtes d'une timidité!.. ( riant) C'est une éducation à faire, et une occasion, parbleu de Goûter ce vin d'Arbois, que m'envoie le client Grivelet.
LÉON
Dont vous venez de marier la demoiselle...
ALEXIS (versant en riant).
Demoiselle! enfin... c'est sur le contrat... ( élevant son verre ) A la santé du mari ! LÉON (vivement).
Comment... c'est donc vrai que mademoiselle Grivelet...
JFNNY (même jeu).
Non... ne le croyez pas... monsieur Léon ; Les femmes valent beaucoup mieux...
LÉON (aecfeu).
Que ne dit M. Gaillard?.. Oh ! oui, n'est-ce pas, madame, les femmes!..
Oh ! anges consolateurs ! baume de l'existence! Mais voyons cet acte en question... qu'est-ce ?... ah! lecontrat de M. de Morant, qui doit être signé ce soir.
LÉON (montrant les papiers^
Oui, avec une veuve dont je ne vois pas les titres... je ne trouve qu'une noie... et si obscure...
ALEXIS
Oh! les veuves, d'abord, ce n'est jamais clair.
JENNY (se piquant).
A leur tour, maintenant !... Ah! monsieur Léon, à quelle école vous êtes !...
* Alexis, Léon, Clara.
LÉON (à demi-voix).
Oh ! ne craignez rien, il sutîit que çà vous déplaise... (à Alexis). Et quelle qualité mettrai-je?. ..
ALEXIS
Mettez toujours veuve... titre élastique et privilégié, çà dit tout ce qu'on veut.
JENNY, avec impatience.
Oh ! je n'y tiens plus.'...
ALEXIS (retenant Léon qui a fait un mouvement pour se lever).
Tu nous quittes, chère amie> Restez donc !
JENNY
Air : marche du ckrtlel'
Oui, c'est trop de médisance, Je m'éloigne, car je veux Croire, malgré vous, qu'en France Il est des cœurs vertueux !..
Votre langage m'attriste
ALEXIS
Il ne faut pas te fâcher..
La vertu, puisqu'elle existe, A grand tort de se cacher?
ENSEAIBLE.
JENNY
Ah ! c'est trop de médisance !
Je m'éloigne, car je veux Croire, malgré vous, qu'en France Il est des cœurs vertueux !
LKON. à part, Elle craint la médisance.
Et, pour lui plaire je veux Croire, ainsi qu'elle, qu'en France 11 est des cœurs vertueux.
ALEXIS
Tu blamesjla médisance; Eh! bien si! désormais, je veux Croire ainsi que toi qu'en France Il est des cœurs vertueux, (Jenny sort à droite. — Léon se lève et fait un pas vers elle).
ALEXIS
Ah ! ah ! elle s'en va ; ce que c'est que l'esprit de corps !.. (il se lève et sonne; Justine et un domestique enlèvent le guéridon. — Venant à Léon), Du reste, Monsieur, soutenez toujours !es droits de la femme, c'est un devoir... (souriant) et l'on doitd'autant mieux consolider leur fortune...
Li^.ON (avec aplomb).
Qu'on démolit leur vertu !.. c'est juste. ALEXIS, lui frappant sur l'épaule.
Tiens, tiens, ce n'est pas mal... allons, allons, je ferai quelque chose de vous... mais je vais ni'habiller pour un inventaire... prévenez à l'étude que je n'y serai qu'à trois heures.;, (en l'en allant) Je ferai quelque chose de vous. (Il sort à gauche).
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