Le climat du Gothard et du Lukmanier par le dr. Oswald Heer
M. le D r . Brugger venant de publier dans le 10° rapport de la Société d'histoire naturelle des Grisons, un mémoire sur les conditions climatériques comparatives des passages du Gothard et du Luckmanier, dont les conclusions sont entièrement au désavantage du premier, et invalideraient les données reproduites à cet égard dans le Rapport commercial de MM. Koller, Schmidlin et Stoll, le Comité de Lucerne, désireux que le jour se fasse pleinement dans tout ce qui concerne le problème du passage des Alpes Suisses par un chemin de fer, dont la solution pratique, après vingt-ans d'études, préoccupe aujourd'hui si vivement la Suisse aussi bien que l'Italio, il juge utile de répandre dans le public la traduction de la réponse que fait aux assertions de M. Brugger, M. le D r . Oswald Heer, professeur au Polytecnicum et à l'Université de Zurich, dont l'incontestable autorité en la matière est généralement admise.
Le Comité de Lucerne ayant publié il y a déjà un an, le susdit Rapport commercial do sa Commission économique, composée de M. Ping, fédéral G. Koller, et de MM. Schmidlin et Stoll, directeurs des chemins de fer Suisses, Central et Nord- Est, qui résume les données comparatives météorologiques des dits passages, il est heureux que ses calculs soient pleinement confirmés par la docte et concluante réponse de réminent professeur Heer. L'on ne saurait, à la veille de la solution d'un problème aussi important, l'entourer de trop de lumières, afin de faire ressortir sous leur véritable jour tous les élémens qui le constituent.
M r Charles Brugger, dans un travail publié et faisant partie du 10 me rapport annuel de la Société d'histoire naturelle du Canton des Grisons, travail que plusieurs journaux ont cité, a, traité des conditions climatériques du Lukmanier et *du Gothard, établissant que la première de ces montagnes a été sous ce rapport éminemment favorisée par la nature. Cette opinion s'appuie essentiellement sur l'assertion que le Gothard a le caractère littoral des Alpes occidentales , tandis que le Lukmanier a le caractère continental des Alpes orientales. Si l'on admettait l'exactitude de ce fait, le Lukmanier devrait à la même hauteur avoir des étés plus secsetplus chauds et des hivers plus froids et plus âpres que le Gothard. Or cela constituerait évidemment un avantage important en faveur de ce dernier, puisque c'est l'hiver et non l'été qui oppose le plus d'obstacles à l'exercice des chemins de fer, et que plus un hiver est proportionellement doux , plus les conditions de l'exploitation doivent être favorables. Quiconque voudra cependant jeter un simple coup
d'œil sur la carte, pourra se convaincre que le Gothard et le Lukmanier sont tellement rapprochés l'un de l'autre, qu'une différence sensible dans le caractère général n'y est guère possible.
La situation locale par contre exerce sans contredit une très-grande influence ; cela a été constaté par la mise en parallèle des observations météorologiques de la société d'histoire naturelle. Le tableau comparatif dressé par M r lc professeur Plantamour, qui à vrai dire ne s'appuie que sur les données de l'hiver de 18G3-G4, nous montre que les mois d'hiver et notamment ceux de décembre, janvier et février sont plus froids que la moyenne résultant de % 23« C. à llanz; de \ , 26° C. a Splugen, de \ , 83<> à Andcrmatt, et même de % 89° à Bevcrs; tandis qu'ils sont plus chauds que la moyenne résultant de 1, 78 à Platta; de 0, 38o à l'Hospice du St. Gothard et de 4, 23<> à Altorf. L'on serait donc dans l'erreur, si du fait que ces mois d'hiver sont rélativement plus chauds à Platta qu'à Andermatt, on tirait la conséquence que le Lukmanier a des hivers plus chauds que le Gothard , parce que cette conséquence serait en contradiction avec les observations faites à l'Hospice du Gothard, à Altorf et à llanz. L'énigme s'explique fort simplement si l'on tient compte des conditions locales. Le presbytère de Platta, où se font les observations météorologiques, se trouve au pied d'une pente boisée et bien exposée au midi, tandis qu' Andermatt (de même que Splugen) est situé à 1' entrée d' une gorge profonde; la vallée d'Unteralp qui y débouche, doit en outre
contribuer à l'abaissement de la température de cette contrée. Andermatt a donc une température exceptionnellement basse et tout-à-fait analogue à celle de Splugen ; Bevers est encore moins favorisé et on considère ce village comme étant rélativement le plus froid de tous ceux de l'Engadine supérieure, parce qu'il se trouve également situé à l'entrée d'une vallée latérale. Si donc Andermatt a l'hiver rélativement plus froid que Platta, cela ne dépend que des influences locales; et si l'on voulait recueillir des observations au pied du Betzberg vis à vis d'Hospenthal ou à Realp , on obtiendrait certainement de tout autres résultats.
Dans le travail que nous avons cité il est dit que la limite de la végétation est beaucoup plus basse sur le Gothard que sur la Lukmanier, et on en tire la conséquence que le climat doit y être beaucoup plus froid ; la différence moyenne du niveau y est même fixée à 870 pieds. Les données sur lesquelles s'appuie M r Brugger, quoiqu'exactes en grande partie, y sont pourtant combinées d'une manière qui en fausse entièrement les résultats.
Il est incontestable que sur le Gothard au premier abord on est frappé de voir combien la limite des arbres y est basse. La vallée d'Ursern est presque entièrement dénuée d'arbres. Il n'y a qu'une petite forêt de pins au dessus d'Andermatt et quelques saules pouvant prétendre au nom d'arbres le long de la lleuss ; et cependant dans d'autres parties du canton d'Uri, on trouve des forêts à 4000 pieds plus haut que la base de la vallée d'Ursern. Mais le fait même que
dans cette vallée au dessus d'Andermatt il y a des pins très-vigoureux placés à plusieurs centaines de pieds au dessus du lit de la rivière, et qu'en outre à plusieurs endroits on y a déterré de grands troncs de mélèzes, prouve incontestablement que le manque d'arbres n'est pas causé par le climat, mais bien du fait des hommes. Il est hors de doute que jadis cette contrée était couverte de forêts, dont il ne reste plus qu'une très-petite trace aujourd'hui. Nous en voyons la preuve dans la limite sylvaine des vallées voisines, « qui s'y élève aussi haut que dans les parties limitrophes du canton des Grisons.
Une série de mesures que j'ai établies dans rObcrland grison et qui avaient pour objet la limite supérieure du pin, m'a donné pour cette contrée une moyenne de 5742 pieds ou, en somme ronde, de 5800 pieds. L' arve se trouve sur le Lukmanier jusqu'à une hauteur de 0000 pieds. Dans le Meienthal qui débouche près de Wasen dans la vallée principale du Gothard, l'arve selon Kasthofer se trouve jusqu'à 6100 pieds au dessus de la mer; sur le côté bernois du Susten jusqu'à 5800 pieds, et l'on en a trouvé encore de grands troncs jusqu'à 6100 pieds au dessus du niveau de la mer. Sur le Grinisel les pins ne s'élevènt qu'à une hauteur de 5200 pieds, mais au Sidelhorn ils montent jusqu'à 6000 pieds, et au glacier de l'Aar inférieur la lisière du bois de pins et d'arves qui se trouve sur le versant méridional du Zinkenstok, est située bien au dessus des bas fonds de la vallée, qui est elle même à 5800 pieds au dessus du niveau
de la mer, et les arves s'y trouvent jusqu'à 6250 pieds. La limite des arbres n'est donc pas plus basse dans ces vallées, situées à l'ouest de celle d'Ursern que dans le Haut pays ou Oberland grison , de sorte que nous sommes fondés à admettre que dans la vallée principale, placée au milieu, cette limite n'a été abaissée que par la main de l'homme. En effet, prés de Gœschenen , où les arbres des forets ont disparu des bas-fonds, nous voyons des forêts de pins couvrant en partie les deux côtés de la vallée et s'y élevant fort haut. C'est l'homme qui les a fait disparaître des parties basses. Il n'est pas difficile d'expliquer comment cela est arrivé. Dans tous les passages des Alpes la limite du bois est inférieure en moyenne à celle de la contrée, (on peut s'en convaincre au Splugen et au S 1 Bernardin) parce que la population qui s'établit sur les passages très-fréquentés détruit les forêts, et cela d'autant plus, que l'entretien des routes demande beaucoup de bois. La vallée d'Ursern a été de temps immémorial une région alpestre très fréquentée, un point de passage pour les peuplades se rendant soit de la Suisse en Italie , soit du Valais dans les Grisons. En outre une tradition prétend que le feu a exercé de grands ravages dans les forets de la vallée, et l'on ne doit pas non plus oublier que jusqu'ici personne ne s'est encore occupé de reboiser les montagnes , quoiqu'il soit hors de doute que l'on, pourrait planter aves succès des forêts de pins, de mélèzes et d' ânes dans la vallée d'Ursern.
Nous croyons donc que l'assertion, que sur le
Lukmanier la limite des arbres résineux se trouve à 500 pieds plus haut que sur le Gothard, doit être rectifiée en ce sens , que sur le Gothard les forêts ont été détruites par les habitants, que dans les vallées occidentales qui l'avoisinent elle monte à la même hauteur que sur le Lukmanier, et que par conséquent on ne peut pas tirer de ces circonstances une conclusion favorable au climat du Lukmanier. Il en est de même pour les arbres à feuilles. Dans le Tavclsch, audessus de Chiamut, le bouleau se trouve encore beaucoup plus haut, soit à 5800 pieds au dessus de la mer; mais je L'ai vu aussi, près du glacier de l'Aar inférieur, mélangé à l'arvc et au pin alpestre; je suis convaincu qu'il viendrait de môme parfaitement dans la vallée d'Unsern. L'érable de montagne (acer pseudoplatanus) est sans doute très-rare sur le Gothard; mais cela dépend des conditions du sol, non de celles du climat; et si M r Brugger l'a fait monter 800 pieds plus haut dans le Tavetsch que sur le Gothard, soit jusqu'à 4200 pieds, il a oublié que dans le Schachcnthal, placé plus au nord, cet arbre monte jusqu'à 4400 pieds au dessus de la mer et dans le canton de Glaris en moyenne jusqu'à 4800 pieds, et s'y trouve donc à 000 pieds plus haut que sur le Lukmanier ; la cause en est tout simplement que cette espèce d'arbres, de même que le hêtre, croit beaucoup mieux sur un terrain calcaire que sur un sol pierreux. En effet on ne voit nulle part , ni dans les environs du Lukmanier ni dans ceux du Gothard, des forêts de hêtres ou de grands massifs d'érables.
Dans l'ouvrage mentionné, la différence de hauteur qu'on y indique pour les plantes cultivées est encore plus grande, et sur le versant septentrional des Alpes elle est même fixée en moyenne à 1400 p. pour les céréales et les pommes de terre. On y part du principe que l'orge, le seigle et les pommes de terre montent dans le Tavetsch jusqu'à 5000 pieds, tandis que dans la vallée de la Reuss, d'après Wahlenbcrg, c'est Gœschenen (3400 p.) qui en marquerait déjà l'extrême limite. Cela constituerait sans aucun doute une différence très-considérable; mais tout le monde sait que dans le Meienthal (4060 p. au dessus de la mer) on cultive encore beaucoup d'orge , et que Kasthofcn déjà (voy. page 44) a fait mention des pommes de terre à Fernigen, village qui se trouve placé beacoup plus haut. Tous ceux qui se rendent dans la vallée d'Ursern et traversent la Furka peuvent se convaincre en outre, que des champs de pommes de terre se trouvent non seulement à Andermatt sur la rive gauche de la Reuss, mais à Realp môme (4700 p.), et que dans ce dernier lieu on les cultive encore à quelques centaines de pieds au dessus du village,' par conséquent à la môme hauteur que
1 Je les y ai vues, il y a déjà vingt ans, comparer (Observation* agricoles, pag. 177) et encore celle année il y a à peine quelques semaines. Elles n'avaient pas soufTcrt de la neige tombée à la (in de juin. Karthofer dans son Voyage des Alpes (pag. 105) fait aussi mention des pommes de terre, de l'orge, des carottes et des navets que l'on cultive à Realp.
dans le Tavetsch. Sans doute ces champs se trouvent placés sur la limite extrême de la culture de la pomme de terre, et ne donnent dans les mauvais années qu'une maigre récolte; mais il en est de même poqr ceux du pays de Tavetsch. Ce fait prouve combien il est hasardé d'appuyer ses conclusions sur des faits isolés, observés il y a un demi siècle et ne se rapportant qu'à une seule montagne. Il en est de même pour les indications fournies sur la culture des fruits. Sans doute elle est fort négligée dans la partie haute de la vallée d' Uri; cependant le noyer ne disparaît pas déjà à la hauteur d'Erstfeld, mais se rencontre encore près de Wascn. Ici Ton voit aussi quelques pommiers, tandis que le cerisier monte encore beaucoup plus haut et prospère dans l'Oberland bernois , jusqu'à la hauteur de Guttannen. Les pommes mûrissent môme à Grindelwald (3500 p. au dessus de la mer) tandis qu'à Disentis, pays situé au môme niveau, le pommier n' est actuellement plus cultivé. Il est hors de doute que sur les pentes exposées au midi du haut pays des Grisons, les céréales et les fruits montent plus haut que dans les gorges profondes et les parties sombres du Gothard et exposées au nord. Mais si de la hauteur à laquelle se trouvent les plantes nous voulons tirer des conséquences sur le climat de toute la contrée, nous devons prendre comme base de nos observations la végétation qui se trouve dans des conditions analogues. Nous ne pouvons donp comparer la flore des Schôllenen à celle des hauteurs des Grisons expo-
Digit
sées au soleil. Jl est parfaitement exact que clans les Sehôllenen le pin alpestre descend jusqu'à la partie la plus basse de la vallée (à 3900 p.) et qu'il a poussé dans ce lieu une véritable pépinière de plantes alpestres. Mais ce fait s'observe aussi dans plusieurs contrées du canton des Grisons. Dans le défilé du Schyn entre Thusis et Obervatz le pin rampant descend môme jusqu'à 3400 p. au dessus de la mer et dans le ravin vers Obervatz, jusqu'au ( niveau de 3300 pieds.
Il s'en trouve tout aussi bas dans la gorge située à l'extrémité de la vallée de Oberhalbstein prés de Stein et sur les pentes placées à l'ombre vis à vis des bains d'Alveneï; il s'en trouve jusqu'à 2200 pieds seulement, au dessus de la mer, par conséguent à 1000 pieds plus bas que dans les Sehôllenen. Nous trouvons de môme encore dans la Roflla, entre Andeer et Splugen , un certain nombre de plantes alpestres poussant sur des rochers le long de la route, tout-à-fait comme dans les Sehôllenen, et il en est sans doute ainsi dans la gorge profonde à l'entrée du Medels , à travers laquelle devrait passer le chemin de fer, gorge que je ne sache pas avoir jamais été visitée par aucun botaniste.
Je n'ai parlé ici que d'une manière générale des conditions climatériques du Lukmanier et du Gothard en tant qu'on peut les apprécier d'après leur végétation; 1 mais il est évident que pour la question
1 Je n'ai pas fait mention des parties sud-est des Grisons,
(lu chemin de fer, il ne peut s'agir que des contrées qui seront traversées par la voie à ciel ouvert, c'est à dire, sur le versant septentrional du Gothard, pour la ligne d' Altorf à Gœschenen , et pour le Lukmanier pour celle de Coire à Platta. Il ne peut donc être question ici ni des Schôllenen qui , à ce qu'on prétend, ont une véritable température de glacier, ni de la vallée déboisée d'Ursern, ni môme du val Tremola, qui dit-on rappelle le Purgatoire du Dante, vu que le chemin de fer devant pénétrer dans la montagne à Gœschenen pour en sortir à Airolo, ne touchera pas même ces contrées. Le trajet d'Altorf à Amsteg nous mène a travers une belle et fertile vallée, qui sous le rapport du climat ne le cède en rien au trajet Coire-Ilanz; car Altorf * avec ses 9°, 7. C. de température moyenne, se trouve dans des conditions aussi favorables que Coire, et il en est certainement de môme d'Amsteg par rapport à Ilanz, ce dernier village se trouvant placé à 550 pieds plus haut qu' Amsteg. Les plus grandes difficultés techniques et climatériques se rencontrent entre Amsteg et Gœschenen , et non seulement cette partie se trouve placée dans la région des forêts , mais encore dans celle des fruits à noyau. Il en est de même entre Ilanz et Disentis, avec la différence que ce trajet est beaucoup plus long que celui d'Amsteg-Gœschenen, et qu'il devrait pour cette raison seulement occasiondans lesquelles les limites des plantes sont situées beaucoup plus haut que sur le Lukmanier, parce que dans la question présente ces contrées n'entrent point en comparaison.
ner plus de Irais pour le déblaiement des neiges etc. puisque des observations météorologiques faitesà Platta et à Andermatt il résulte qu'il tombe autant de neige et de pluie sur le Lukmanier que sur le Gothard. Enfin si le tunnel des Alpes doit, commencer aux environs de Platta, il faut encore calculer le trajet entre Disentis et Platta , conduisant à travers le ravin profond qui sépare la vallée de Medels de la vallée principale.
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