‹ Le cloîtreChapitre 12 sur 14 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Le temple. Au fond, l'autel. A droite, dans l'ombre, la tribune barrée où Dom Balthazar accomplit sa pénitence. A gauche, la chaire de vérité. Prés de la porte, à la muraille, un christ énorme.

Dom MiLiTiEN, à l'autel, termine la messe et chante Vite Missa est et s'en retourne à la sacristie. Les moines répondent : Alléluia.

Le Prieur monte en chaire, lentement. Les fidèles occupent le fond de la chapelle.

Les moines sont massés vers le banc de communion, sur trois rangs.

I,E PRIEUR (faisant le signe de la croix.)

Au nom du Père... et du Fils...

Un grand bruit se fait entendre dans la tribune et Dom Balthazar apparaît hagard derrière les barreaux.

DOM BALTHAZAR (Jans la tribune barrée)

J'ai tué mon père! j'ai tué mon père!

Et l'on m'enferme ici Comme une bête en une cage Pour étoutîer les cris Et les remords de mon âme sauvage !

LE PRIEUR

.Malheureux !

DoM Marc se jette aux pieds du crucifix : il v reste suppliant, pendant toute la scène.

DOM BALTHAZAR (à la foule)

Je suis le moine Balthazar Mon crime est un orage en flamme Qui mord et brûle et saccage mon âme.

Je suis ce moine Balthazar Qui s'acharna en confession Contre vos fautes et vos vices, Alors qu'il dérobait, qu'il nourrissait Lui-même, sa damnation Et son enfer, sous le cilice.

LE PRIEUR

Cet homme est fou ! n ccoiilc/ pas !

DOM BALTHAZAR

Mon père était un homme de bien.

Il était doux pour toutes mes colères ; Je l'ai tué comme on achève un chien, Un soir, que j'étais ivre!

LE PRIEUR

N'écoutez pas! N'écoutez pas!

Au nom du Dieu vivant, n'écoutez pas!

DOM BALTHAZAR

Un innocent fut condamné Et tué à ma place ; Il priait Dieu et criait grâce.

Il embrassait le Christ en croix.

J'étais présent, j'assistai froid Et sans bouger, à ce martyre.

Un geste, un mot, un seul à dire,

Et le glaive n'aurait point flamboyé ; Et je l'ai tû ce mot, je l'ai broyé Entre mes dents, je l'ai mangé.

LE PRIEUR (désignant Dom Balthazar aux moines)

Qu'on l'arrache de force, là-haut, de la tribune. Les moines montent vers la tribune.

DOM BALTHAZAR

J'ai tiré les verrous. Nul ne peut entrer.

LE TRIEUR (à Dom Balthazar

Je te rejette du cloître, tu n'es plus moine, tu n'es plus prêtre !

DOM BALTHAZAR

Je demande à Dieu pardon De mes injures à sa gloire; J'étais l'animal fou

Qui vint au temple, comme un loup.

Lapper du sang dans le ciboire.

Mon torse est saccagé par le remords;

Je sens les langues de la mort

Frôler mon âme et la brûler ;

Mes y-eux, ma bouche et ma poitrine

Sont des latrines de péché ;

Pendant longtemps je me suis tû et j'ai bouché

Mes narines, devant ma propre puanteur.

Oh ! le vrai repentir vivace et rédempteur.

Que je broyais, sous mon silence.

Mais que je veux, dès aujourd'hui,

Crier au jour et à la nuit,

En un élan si bondissant de violence.

Que mon être total se démuselé enfin !

LK PRIEUR

Jamais! Jamais! Ton crime est désormais inexpiable.

DOM BALTHAZAR

Je crie vers toi, mon Dieu, mon Dieu!

Qui redonnas au bon larron une âme, Et qui la rallumas, parmi les flammes

Les plus pures du Paradis.

Je viens vers toi, mon Seigneur Jésus-Christ, Dieu pâle et pardonnant sur le calvaire, Dieu de la peur et de l'angoisse humaines Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu!...

LE PRIEUR

Ton repentir est un scandale!

DOM BALTHAZAR

J'ai fait des murs d'un cloître blanc, Pendant dix ans.

Les vêtements de ma détresse.

Je sais la haire vengeresse

Le jeûne et la soutirance et les clous dans la chair. Seigneur Jésus mon Dieu ! j'ai tant souftert ! Mais rien, jusqu'à ce jour, ne rassasie L'indestructible ardeur de s'abîmer Dont mon âme est saisie.

Seigneur Jésus mon Dieu! si je pouvais t'ai mer Autant que je me lais horreur;

Si je pouvais, avec toutes les flammes vagabondes Qui labourent le ciel et dévorent les mondes, Me ravager et me purifier le cœur! Si je pouvais...

LE PRIEUR

Trop tard ! Trop tard !

DOM BALTHAZAR

Je suis le moine Balthazar Seigneur d'Argonne et de Rispaire ; J'assassinai, avec ces deux mains sanguinaires; Regardez-les, ce sont des mains Plus féroces que des mâchoires; Les juges souverains N'ont point osé, dans leur prétoire, Flairer le sang indélébile Qui imprégnait ces mains obstinément lavées, Mais aujourd'hui vous tous qui le savez. Allez le dire et le crier aux gens des villes Allez le proclamer...

I,E PRIEUR

Il ment!... il ment!... ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai ! . . .

DOM BALTHAZAR

Je veux mourir sur la place publique De la mort rouge et catholique, En présence de tous, comme celui qui prit. Jadis, ma place immonde Et assuma ma honte Et s'en vêtit aux yeux du monde.

LE PRIEUR (aux moines qui déjà sont montés 1

Qu'on enfonce les portes ! qu'on l'arrache du cloître mort ou vivant.

On entend des coups de hache dans du bois. DOM BALTHAZAR

Je suis comme un buisson de p»échés noirs : Toutes les épines du sacrilège Se recourbent sur moi, comme des ongles noirs;

Le manteau saint qui me protège

Ment sur mes épaules : j'en suis couvert ;

Mais la lèpre pue en ma chair.

Je suis le mal en rut parmi les hommes ;

Je ne mérite plus que leurs lèvres me nomment;

Je me jette moi-même, au ban de l'univers;

Je veux qu'on me crache à la face;

Qu'on me coupe ces mains qui ont tué ;

Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué;

Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.

Je m'oflfre aux poings qui frapperont

Et aux pierres qui blesseront.

De leur rage, mon front.

Je demande que l'on accable

Ce corps chargé de sa faute implacable

Et qu'on en jette, après mon supplice fervent,

La loque humaine aux quatre vents !

Les moines sont parvenus à enfoncer la porte et saisir DoM Balthazar. Grand tumulte. Aussitôt, le prieur s'adressant à la foule.

LE PRIEUR

Sortez tous !

Des moines poussent la foule vers la porte du temple.

Sortez tous! Balthazar appartient à la foudre divine.

La nef se vide lentement.

Les moines qui sont montés à la tribune amènent DoM Balthazar et le jettent à genoux devant le prieur, au milieu de l'église. Le prieur s'approchant de lui.

LE PRIEUR

O moine Balthazar, Tu t'es raillé de Jésus-Christ, Qui veut le repentir dans le silence; Tu as rompu, avec tes bonds de violence, La règle sainte et le claustral esprit ; La vie humble en ton cerveau s'est défleurie; Tu es aveugle et sourd, ainsi qu'un bloc de fer. Puisque tu n'as pas vu en quelle ivrognerie D'àme, tu viens de te traîner vers ton enfer.

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Mon Dieu 1 Mon Dieu !

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