LANDAU , UN JEUNE OFFICIER
l'opftcier , entrant par le fond.
Allons 5 je me suis égaré.
LANDAU, arrangeant sa pipe, Germaia Landau , ta pipe du matin aura un viiiiiu goût.
l'officier.
J'nurais dû me faire accompagner. Ah ! voilà un brave homme qui m'indiquera sans doute mon chemin. (^A Landau. ) Monsieur, suis-je loin du château?
LANDAU
A deux pas.. . vous le voyez d'ici.. . par cette rue.
Ah ! merci ... ( // remonte et regarde. )
LANDAU , secouant sa pipe.
Fallait-il que je devinsse si vieux pour être à charge à mes amis !
l'officier , refrénant à Landau.
Je me croyais plus éloigné.
LANDAU, soupirant, sans faire attention à l'officier. Ah! il serait temps que le vieux faucheur me prit dans sa grande calèche , et puis: fouette , cocher, à la Grâce de Dieu !
l'officier, gui l'a regardé.
Ce bon vieillard a Fair bien affligé... Je n'aime pas à voir la vieillesse sonflfrante... ( Comme prenant une résolution, ) Mon vieux papa , ne me ferez-vous pas le plaisir de boire un verre de bière avec moi?
( // lui indique la table du cafc et va lui-même s'asseoir. )
LANDAU , de sa place.
Grand merci, mon officier.
l'officier.
Vous paraissez triste ; un moment de conversation vous distraira.
LANDAU , se leuant.
Ça me rendra-t-ll le cœur tranquille?
l'officier.
Ah ! pour cela , il ne faut qu'une bonne conscience.
LANDAU , s' approchant de \' officier.
Vous êtes fatigué! vous faites un rude métier.
l'officier.
Quelquefois !
Mais vous êtes bien payé , et le pain bien gagné n'a que
xneillenr goût. . . Où est le temps où Je ne me plaignais pas du travail en louchant mes honoraires chez le trésorier de l'empereur Napoléon ?
l'officier , se levant et allant à Landau* De l'empeur Napoléon! Vous êtes Français?
LANDAU
Je m'en fais honneur !
l'officier.
Vous avez servi Napoléon?
LANDAU
Avec zèle , fidélité , dévouement.
l'officier.
.Vous ! . . .
LANDAU
Et Je puis le dire , Je lui ai donné des preuves d'attachement. . . Au trois nivôse , à l'affaire de la machine infernale , c'est à mon courage , à ma présence d'esprit qu'il dût la vie.
l'officier, avec émotion, A vous ? . . . "Votre main , mon brave !
LANDAU
Vous êtes Autrichien. . . quel intérêt prenez-vous?. . . l'officier.
Oh ! le plus grand !. . . Croyez bien que ce n'est pas sans émotion, sans respect que j'entends le nom de Napoléon... Quel homme 3 quelle destinée !
Air de Bélisaire.
II vit ramper devant ses pies.
Ces rois , si grands dans son absence ,
Et sur les trônes foudroyés
U fil planer l'aigle de France.
Tant qu'il put , d'un nouvel essor ,
Menacer l'Europe incertaine ,
Il les fesait trembler encor
Sous le saule de Sainte-Hélène.
Vous , dont il fit couler les pleurs , Mères qui maudissiez sa gloire , N'a-t-il pas, par tant de malheurs.
Absous d'avance sa mémoire?
Ah ! qu'il puisse enfin reposer , Pour les morts il n'est plus de haine... Pourrict-vous encor l'accuser Sous le saule de Saintc-HéBbne?
LANDAU , ému.
Bien, jeune homme !. . . "Vods en parlez avec l'âme et la sensiblitë d'un vieux grenadier de Marengo ou d'Austerlilz... et c'est assez singulier dans ce pays-ci... Ce n'est pas l'embarras , tout est singulier dans ce monde ! Moi, par exemple, qui vous parle, n^est-il pas étonnant de me voir rele'gué , pauvre, mise'rable , dans un coin de l'Autriche, après avoir tenu pendant quinze ans le haut du pavé à Paris?
l'officier , étonné.
Ah ]. . . ( A part. ) Encore une victime des réactions!
Ehl mon dieu ! oui... l'on tremblait, l'on se rangeait devant moi.
l'officier, à part, Quelqu'homme d'Etat!
LANDAU
Et cependant je n'ai pas fait un malheur} personne n'a en à se plaindre de moi.
l'officier.
Ce ne pent pas être un ministre . . . Vous occupiez donc un poste élevé?
LANDAU
J' crois bien.
j4ir de Taconnet.
J'puis l'dir' tout haut sans qu'on m'ta\e d'insolence.
De mes talens à la cour on f'sait cas ,
Et l'on comptait si bien sur ma prudence ,
Qu'on ne pouvait sans moi faire un seul pas. {bis )
D'un coup d'œil sûr, d'une main protectrice ,
On me voyait, intre'pide nocher ,
Au gouvernail , ferme comme un rocher ,
Les mener tous, i'erap'reur, l'impératrice,...
En qualité de leur premier cocher !
l'officier, souriant.
Ah ! je comprends maintenant... Comment vous êtes ce serviteur fidèle dont j'ai tant entendu parler, pour qui l'empereur avait une affection toute particulière. . .
Et oui, Germain dit Landau , qui l'a suivi partout... excepté. . .
l'officier, avec wi regard de mépris.
Excepté dans l'exil.
LANDAU , avec chaleur.
C'est qae je n'ai pas pu faire autrement.
AIR : y] soixante ans.
/ Alors, hélas! un' fatale blessure ,
Tout c'qui passait nie le fit ignorer.
Que n'étais-je là 1... je le jure , Rien n'aurait pu de lui me séparer.
Quoique bien sûr d'u'avoir pas de mécompte. Pour obtenir, ou largesse ou faveur , Je n'ai jamais prié mon empereur !...
J'aurais prié ses ennemis , sans honte, Pour obtenir d'partager son malheur !
l'officier, à part.
Brave servitenr ! son attachement me touche jusqu'aux larmes... ( Haut. ) Et vous êtes maintenant dans le besoin?
LANDAU
Je n'ai rien au monde.
l'officier.
Vous aviez droit à une pension?
LANDAU
Mon maître n'y était plus , je n'ai rien demandé.
l'officier.
"Vous avez eu tort. ; .
Sans doute , ce n'est pas pour moi que je me plains. . . mais c'est, . .
l'officier.
Comment, vous n'êtes pas seul, et vous avez hésité à faire des démarches ? . . .
LANDAU, fièrement.
Hein? qui vous a donné le droit de m'interroger ? . . . Etes-vous mon ami, pour vouloir connaître mes chagrins?
l'officier.
Vous avez raison, une curiosité stérile est un tort... mais, si je ne puis rien pour adoucir vos maux , permettezmoi de vous donner un conseil.
LANDAU
Je ne puis pas vous en empêcher.
l'officier.
Allez trouver le duc de Reichstadt.
LANDAU
Le fils de Napoléon! de mon m.iître?. . ."
l'officier.
Oui.
LANDAtr.
Je ne l'ai jamais tu , et je serais heureux. . . Il est Boa, 1' conseil... c'est dommage qu'il soit inexécutable. Comment voulez - vous qu'un vieux goutteux , sans argent, se rende à Vienne ?
l'officier.
Le duc est ici.
Dans cette ville?
l'officier.
Oui.
LANDAU
Comment le savez-vous?
l'officier.
Je suis attache à sa personne; il va dans peu passer en revue son régiment, qui est en garnison dans cette ville.. . Allez au château.
LANDAU, hfjec enthousiasme.
Voir le fils de mon empereur I
l'officier.
Je vous garantis qu'il accueillera bien un vieux serviteur de son père.
LANDAU
Je le crois aussi. . , mais je n' pourrai pas l'approcher.
l'officier.
Je serai là , et je me charge de vous faire trouTer face à face avec lui.
LANDAU
Vous!
l'officier.
Moi!
landau.
Eh bien! oui, j'irai, et tout de suite, encore ! Allons , en mouvement, mes vieilles jambes ; après ça , peut - être , vous laisserai-je en repos long-temps. Mais diable ! qu'estce que je vais lui dire?. . . bah! ça viendra tout seul; s'il
a l'air aussi bon qne son père, ça me déliera la langue... Merci , mou officier, c'est mon boa ange qui vous a envoyé