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CONCLUSION

Dimanche 5 avril 08

... Me voici au terme de mon séjour dans cette grande et hospitalière Université.

Ce n’est pas sans une réelle mélancolie que je me prépare à la quitter tout à l’heure, que je lui ferai mes adieux. Car, j’ai appris à l’admirer, même à l’aimer. Au cours de mes visites, longues et fréquentes, j’ai senti se former, d'elle à moi, des liens forts et doux. Et c’est pour cela, sans doute, que son âme s’est prêtée si facilement à toutes mes investigations, et que je n’ai éprouvé que la joie la plus noble à mener jusqu’au bout mon enquête minutieuse sur tous les détails de son organisation et de sa vie.

J’avoue naïvement avoir beaucoup profité, durant ces huit jours. J’ai eu comme la révélation d’un monde que je ne connaissais guère que de nom, et dont je ne soupçonnais pas l’action si intense, l’influence, si sérieuse, dans l’ordre intellectuel. Je savais qu’il y avait des Universités américaines, mais j’ignorais la valeur de leur enseignement, et, pour tout dire, je n’étais pas à cet égard, sans quelque septicisme. Pouvais-je croire que ces esprits, à tendances éminemment pratiques et positives, qu’elles doivent façonner, aimaient à s’y nourrir de pensées pures, à vivre en contact avec les maîtres de la pensée antique et moderne ?

Or, mes propres observations m’ont suffisamment édifié sur ce point. Et vraiment, dans un pays où les « affaires » semblent être la

grande question, où, selon le mot de M. Carnegie, les affaires sont constituées à l’état « d'empire » (i), il y a donc des oasis de fraîcheur et de quiétude, où l’on cultive les plus belles œuvres du génie humain, et où l’atmosphère est comme saturée d’intellectualisme, parfumée d’atticisme ; où, à côté de départements où se forment des ingénieurs, il y a les salles, plus nombreuses et plus fréquentées, qui retentissent journellement d’accents inspirés par les classiques de tous les pays et de tous les siècles, où les écrits immortels des poètes, des philosophes, des orateurs, de Grèce et de Rome, de France et d’Angleterre, d’Allemagne et d’Italie, sont exposés, commentés, et où l’on fait la part très large aux meilleures productions contemporaines, dans tous les genres.

11 va peut-être paraître que nous généralisons un peu trop nos conclusions ? Mais nous en avons le droit et le devoir. Et le mot du poète peut parfaitement s’appliquer à l’étude que nous venons de faire d’une Université particulière :

Ab uno dis ce omnes

Les Universités américaines, en effet, présentent une organisation à peu près semblable. Leur système est le même dans son essence, et ne diffère que par des modalités purement accidentelles. Et c’est sans prétention aucune que nous osons revendiquer, pour notre « monographie », le mérite d’offrir un tableau, en raccourci, de la vie et de l’enseignement, au sein de toutes les grandes institutions intellectuelles des Etats-Unis.

J’espère qu’on voudra bien, aussi, la trouver consciencieuse. Car nous n avons rien négligé pour puiser nos informations aux meilleures sources, pour observer par nous-meme. Si, par hasard, quelque erreur s’y était glissée, nous saurions gré qu’on nous la signalât. Et, quant à

(i) L Empire des affaires, c est le titre d un ouvrage que le célèbre milliardaire a, du moins, inspiré, et qu’il a signé.

nos jugements personnels, à nos appréciations de certains faits, de certains auteurs, de certaines tendances, s’ils ne plaisent pas toujours, nous les avons émis sans vouloir blesser personne, sans arrière-pensée. L’on pourra contester mes critiques. Si je n’ai pas réussi à être toujours impartial, je demande que l’on ne doute jamais, du moins, de mon absolue sincérité, — laquelle doit assez percer dans ces pages. Et, puisque la parole de Montaigne, si souvent citée, nous revient à la mémoire, on nous la passera, comme à tant d’autres écrivains :

« C’est icy un livre de bonne foy, lecteur » (i)

. Au moment où je parcours une dernière fois, par un beau soleil, sous un ciel très bleu, ces vastes terrains de l’Université Brown, que j’ai visités d’abord dans un nocturne pacifiant et discret, — en jetant un regard suprême sur tous ces édifices où se concentre une vie supérieure, je songe à la parole de l'Evangile: « Une ville, située sur une montagne, ne peut être cachée. » (2)

Ce « Collège sur la colline », où j’ai coulé des instants délicieux, et auquel il m’est si agréable d’offrir ce travail, — rien ne peut l’empêcher non plus, je ne dis pas simplement d’être vu au loin, d’impressionner les yeux par le nombre et la majesté de ses monuments, — mais, par la vertu de cette flamme de la pensée, du savoir, qu’il entretient, et avive, et veut rendre plus forte et plus brillante, — d’irradier, — par delà la grande ville qui se déroule à ses pieds, par delà l’Etat du Rhode-Island, jusqu’aux confins du pays, — le culte de la beauté intellectuelle, l'amour de l’idéal.

(1) Essais. Advertissement de l’autheur. Edit. Froment MDCCCXXV.

(2) « Non potest civitas abscondi supra montem posita. » Matth. V. i/i.

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