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ET LA MENTALITÉ AMÉRICAINE

Vendredi, 3 avril

C'est l'heure de la prière.

— Comme je l'ai noté déjà, chaque matin, à neuf heures, professeurs et élèves se réunissent dans le « Sayles Hall » pour un exercice religieux. J'y vais aujourd'hui. Et je veux tâcher de rendre ici l'impression que me fait l'acte auguste de la prière, accompli avec une telle absence de respect humain, tant de naïve sincérité, par tous ces grands jeunes gens, qui ne croient pas se rabaisser en courbant leur intelligennce devant la Majesté divine.

Et qu'on ne s'imagine pas que ce soit une simple formalité de leur part. Sans doute, la discipline commande cet exercice. Mais est-ce une raison pour que les élèves n'y mettent aucune conviction ? — A nouveau, je me prends à admirer l'esprit chrétien qui a présidé à la naissance de cette grande institution d'enseignement. Et pourquoi ne pas attribuer à l'influence de cet esprit l'essor de son développement merveilleux ?

Dieu n'a pas promis de toujours récompenser, dans le temps, et par des succès terrestres, ceux qui le bénissent et l'adorent. Toutefois, ne le fait-il pas souvent ? — Et je suis bien tenté de rapporter, pour une

bonne part, à la fidélité avec laquelle on observe ici son culte, — si imparfait et tronqué que soit ce culte, — la rapide croissance du petit grain de sévené en un arbre majestueux, abritant sous ses rameaux des multitudes d'esprits avides de lumière.

Ha pensée se reporte avec mélancolie en d'autres pays, où le nom même de Dieu est absolument banni de renseignement officiel, et où il paraîtrait inélégant, chez les représentants du pouvoir et de la science, fût-ce seulement de soupçonner l'existence de cet Être souverainement bon et pur

Donc, à neuf heures, tous les élèves, — les « Seniors » seuls portant la toge aux longs plis flottants, et le béret, — se pressent dans le « Hall », la chapelle si Ton veut. Car, ce pourrait être une chapelle, que cette grande et belle salle de style gothique anglais, à voûte en bois précieux, ramifiée de nervures puissantes, a jolies fenêtres cintrées, dont les verrières tamisent si discrètement le jour.

L'orgue prélude pas des accords graves. Puis, tout le monde se lève, et entonne un cantique très court. Onze cents voix, mâles, pleines, soutenues par les roulements de l'orgue, — que c'est beau à entendre ! L'atmosphère en est ébranlée, la voûte en frémit. Alors, on s'assied. Et, du haut de ce que j'appellerai le chœur ou le sanctuaire, celui qui préside, — aujourd'hui, cette fonction est rempliey par M. Henry Thatcher Fowler, Professeur d'Écriture Sainte, — lit un texte biblique auquel l'auditoire ne semble prêter qu'une attention assez distraite. Suit une invocation pendant laquelle tous les étudiants inclinent la tête. Le « Notre-Père » est récité en commun. Après, un ou deux avis disciplinaires sont donnés, j'allais dire paternellement. Et l'on commence à chanter un hymne à plusieurs strophes, avec la même plénitude de voix, la même virile harmonie, rehaussée toujours par les puissantes modulations de l'orgue. M. Fowler, adresse, l'hymne fini, une supplication au Tout-Puissant, lui demandant de bénir la journée, d'illuminer de ses clartés les plus vives toutes ces intelligences qui vont reprendre leur labeur de pensée.

Et la sortie commence. Les étudiants défilent deux à deux, avec dignité, tandis que l'orgue reprend ses roulements majestueux. — C'est impressionnant, cet exercice. J'en suis tout ému. Il a un incontestable caractère de grandeur. On est très religieux ici. Hier, un professeur me demandait si je ne croyais pas qu'il valût mieux que Brown se dépouillât de son cachet de mysticité, et se sécularisât, comme la plupart des autres institutions de haut enseignement, aux États-Unis . Son caractère confessionnel est, en effet, assez accentué. Ce qui empêche, paraît-il, les professeurs qui sont à la retraite de jouir de la pension accordée par le « Carnegie fund », à tous les vétérans de l'enseignement dans les institutions « unsectarian ». Et j'admets que c'est là un désavantage matériel dont messieurs les professeurs de Brown peuvent se plaindre.

D'autre part, en se plaçant à un point de vue supérieur, la religion ne mérite-t-elle pas mille fois qu'on lui fasse un sacrifice d'argent? Ne serait-ce pas manquer de noblesse que d'effacer de cette Université sa marque distinctive de christianisme, et de la faire tomber au rang des institutions neutres, pour une simple question de gros sous ?

Puisque je suis sur ce terrain de la religion au « Collège sur la colline », — que l'on me permette d'ajouter que, chaque mercredi après midi des mois de décembre, janvier, février et mars, il y a, dans ce même « Sayles Hall », un exercice appelé Vêpres, au cours duquel un prêcheur ou un orateur de renom prononce un discours. Tantôt, c'est un ministre de quelque confession protestante, tantôt un Président d'Université, tantôt un prêtre catholique. L'on en fait venir de partout, du centre, du sud, ou de l'ouest des États-Unis. Nul n'ignore qu'en Amérique les distances ne comptent pas. Et l'on trouvera tout naturel d'inviter, par exemple, le Président de l'Université du Michigan ou de Californie, à seule fin de donner un discours d'une heure,

L'on m'assure que le Président de Brown, à qui incombe l'honneur de faire ces invitations, choisit toujours des orateurs de premier ordre. Ainsi, le mercredi, vingt-six février dernier, c'était au tour de

M. le D r Henry Van Dyke, écrivain remarquable, auteur de « The Mue Jhwer », et d'autres ouvrages très estimés.

Encore que ces discours s'adressent surtout aux étudiants, le grand public y est admis. — Je rappelle que les Américains, comme, en général, les races anglo-saxonnes et germaniques, se font de l'éloquence un idéal tout autre que celui qui est cher à notre âme latine. Pour eux, l'orateur doit être extrêmement sobre de gestes, et doit avoir une dietion plutôt monotone. Us semblent ne pas croire au feu sacré. Et le « Deus, ecce Deus », est, à leur sens, uniquement bon pour les poètes. C'est presque un mystère pour nous de voir des auditoires américains écouter avec grand intérêt, recueillement profond, des discours froids et compassés, débités avec roideur, et presque sans inflexion de voix, sans variété de ton, sans mouvement, sans chaleur. Affaire de goût et de tempérament, sans doute.

Ce « Sayles Hall » est ce que l'on appelle un « mémorial ».

Sur la façade se lit cette inscription, gravée sur une seule ligne :

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