‹ Le collège sur la colline [microforme]Chapitre 18 sur 19 · APPENDICES · texte numérisé non relu

APPENDICES

A. — Un article de la Revue des Deux-Mondes

J'achevais de corriger les épreuves de cet ouvrage, quand la « Revue des Deux-Mondes » du premier septembre m'est arrivée avec un article renfermant des vues intéressantes sur les questions que nous venons de traiter. Cet article est de M. Firmin Roz. Il est intitulé : « L'énergie américaine », — d'après les plus récentes observations. — Nous ne croyons pas que l'auteur soit jamais venu aux Etats-Unis. Et cela n’est peut-être pas indispensable à quiconque veut parler avec compétence es choses américaines. Mais combien, — si intelligent et si impartial que l'on soit, — est-il préférable, en ces matières, de voir et de juger par soi-même, que de s’en rapporter aux observations d'autrui !

M. Roz donne la liste des ouvrages dont il s’est inspiré pour la rédaction de son travail. Et certes, ce sont des ouvrages sérieux, encore que de mérite bien différent. Nous regrettons cependant de n'y pas voir figurer celui d'Edmond de Nevers : « L'âme américaine », — lequel a paru à Paris, en 1900, chez Jouve et Boyer ! M. Roz doit pourtant connaître cet ouvrage ; il doit savoir le cas qu'en faisait Brunetière, qui en donna, peu de temps après sa publication, une longue et substan tielle analyse, dans cette même Revue des Deux-Mondes précisément. — Dans le second volume surtout, se trouvent des observations qui

eussent été fort utiles à M. Firmin Roz, et qui lui eussent permis de nuancer davantage sa pensée. Car, le grand reproche que nous oserons

lui faire est justement d'avoir organisé, en un système peut-être trop absolu, et comme en corps de doctrine, toute une série de remarques et de faits, qui ne seront jamais qu'insuffisamment exprimés, dans leurs infinies variations, par des formules philosophiques. M. Roz

également, à notre humble avis, suit d'un peu trop près, et cite avec trop de complaisance, les ouvrages de M. Jules Huret, — lesquels sont loin d'avoir la valeur de ceux de MM. Bourget, de Rousivrs, d'Avenel, Paul Adam, Bargy, et autres. — M. Jules Huret est, avant tout, un reporter. Comme tel, il excelle à donner, à des petits faits, ou à des paroles insignifiantes, une autorité « représentative », qu'ils n'ont certainement pas en eux-mêmes. Et il y a, généralement, une grande naïveté dans ses observations.

Pour revenir à l'article de M. Firmin Roz, ce qu'il dit du « catholicisme américain » et des « écoles confessionnelles » par exemple, est dans la note fausse, à laquelle notre oreille devrait être habituée, depuis le iemps que nous l'entendons. Tout dernièrement encore, M. Louis Madelin, à peine retour d'Amérique, nous la chantait. Mais nous n'entamerons pas de discussion ici à ce sujet. Nous voulons seulement citer, de l’article de M. Firmin Roz, ce qui se rapporte à l'éducation aux États-Unis et aux universités américaines. Après toutes les réserves que nous avons faites sur l'ensemble de son travail, nous lui devons bien cette compensation.

+ € L'éducation (aux États-Unis) a une fin tout utilitaire... 11 faut une certaine vigueur intellectuelle et des connaissances pour le commerce, la langue, les affaires en genéral; les sciences, grâce aux applications industrielles, sont devenues d'indispensables auxiliaires du travail. La richesse enfin, une fois acquise, crée des obligations, entraîne à des raffinements qui ne s’accommodent guère d'un état trop primitif et trop fruste. L'instruction est donc, de toutes façons, ei à tous égards, bienfaisante, nécessaire ; mais elle reste un moyen. On

ne la recherche ni pour elle-même, ni parce qu'on attend d'elle une carrière toute faite ; il n'y a pas de carrière toute faite en Amérique, et le savoir n'apparaît pas encore comme un but, On ne l'acquiert jamais qu’en vue d'un objet bien déterminé... C'est ce constant souci de l'utilité immédiate qui donne à l'éducation américaine son caractère. Rien ne ressemble moins à notre idéal français de « l'honnête homme », lettré, mondain, préparé aux douceurs et aux élégances de la vie sociale par une culture que les salons devaient achever. L'éducation était alors une œuvre lente, patiente, complexe et harmonieuse, où collaboraient les chefs-d'œuvre du goût, les exercices d'école, des traditions savantes, un milieu raffiné. On ne visait qu'à polir l'esprit et à l'eiguiser. On lui donnait la précision et l'éclat. 11 pouvait servir à tout, mais ne suffisait à rien ; ou plutôt il suffisait à sa tâche, qui était de donner à « l'homme du monde » toute sa valeur et au commerce social tout son prix.

« Là-bas, il s'agit d'armer en hâte l'individu et de l'équiper som-

mairement.. La meilleure éducation est celle qui lui mettra en main l'arme dont il a besoin tout de suite pour la lutte d': 1rd'hui ou de demain. La destination pratique des études, leur fi. unmédiatement et résolument utilitaire, doit contribuer à nous expliquer aussi l’importance qu'on attache à la culture physique. La santé et la force ne sont pas moins nécessaires dans la lutte pour la vie que l'intelligence et les connaissances. Les Américains semblent même penser qu’elles le sont davantage. De le ‘ur prestige; de là l'extrême faveur des exerciees qui peuvent ai: * .es acquérir , les conserver et les accrottre. Les matches intercolgiaux des Universités préoccupent infiniment plus l'opinion que les programmes ou les concours littéraires.

.… (Œn plein épanouissement de prospérité matérielle, les Américains ont résolu de créer chez eux les organes d'une haute culture. A :1esure que s'accroissaient la population et la richesse, que grandissait son corps, l'idée se faisait jour, d'assurer aussi à la nation une vie spirituelle, de l'élever à la dignité des aînées qu'illustrèrent la Science,

l'Art et la Pensée. Il ne paraît pas possible d'expliquer autrement le prestige, assez indéfini d’ailleurs, des études scientifiques et littéraires, le zèle généreux des millionnaires, la multiplication des universités et des collèges.

« Dans ce pays de décentralisation, dans cet État qui n’est qu'une fédération d'États toujours plus nombreux, voici qu'on rêve d’une sorte d'impulsion centrale donnée à l'esprit américain. Elle assurerait aux États-Unis, dit un de ses plus ardents promoteurs, — John W. Hoyt, — une véritable suprématie intellectuelle parmi les peuples de la terre. C'est, après le trust des religions, le trust Ce l'intellectualité. I1 ne faudrait pus, si nous inclinions à trouver cet enthousiasme un peu naïf, oublier que le peuple américain, grâce à son génie organisateur et à ses ressources colossales, s'est vu souvent réaliser, d’un seul coup, de grands desseins et improviser de grandes choses, Mais il ne s’avise point assez que ce sont celles où la collaboration du temps n'est pas nécessaire ou du moins indispensable. Son audace peut bien surmonter tous les obstacles ; elle ne saurait remonter en quelques années le cours des siècles, et ravir à ceux-ci leur trésor d'épargnes patientes et de traditions lentement amassées… C'est pourquoi l'Université de Washington ne sufhrait sans dcute F: à «assurer aux États-Unis la suprématie sur tous les peuples de la terre ». C'est pourquoi aussi les Universités déjà existantes ont encore, en dépit de leurs progrès réels, de plus grands progrès à réaliser. Leur vie un peu factice est superposée comme du dehors à celle de la nation ; elle n’en émane point ; elle n’est même pas toujours fondue avec elle.

«IL y a beaucoup d'illusions, et quelque puérilité, dans la complaisance avec laquelle certains Américains croient à leur culture classique. Mais, si déjà beaucoup de jeunes gens se persuadent volontiers

qu’ils sont devenus des humanistes consommés, si c'est une mode pour les deux sexes d'imiter les études philologiques de l'Allemagne et les études littéraires de la France, cela même est un signe du prix que l'on y attache et du cas que l'on en fait. L'influence allemande,

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expliquait à M. J. Huret, le président Harper, de l'Université de Chicago, « a développé le goût do la forte science et du 1avail méthodique. Nous devons à présent cultiver chez nous le goût de l'esthétique et de l'expression. C'est l'influence française qui nous le donnera »..

B. — Quelques détails sur la vie des étudiants

A Brown, — et je pense qu'il en est ainsi dans toutes les grandes Universités américaines, — les étudiants logent à l'Université même dans ces immenses bâtisses, qui s'appellent dormitories, et dont on serait assez en peine de définir le style, Chaque élève peut y avoir son bureau de travail ou petit salon, et sa chambre à coucher, Mais le plus souvent, les étudiants habitent deux par chambre, — soit que cette chambre se compose d'une seule grande pièce, toujours bien éclairée et bien aérée, soit qu'elle comprenne deux chambres à coucher, ouvrant Sur un salon commun. L'occupant peut meubler son appartement à sa guise. J'ai vu des chambres qui avaient l'air de vrais boudoirs, des salons où rien ne manquait de ce qui peut donner le confort et flatter l'œil. Il y avait piano, fauteuils splendides, objets d'art, tels que peintures, bronzes, etc., bibelots. Les étudiants ont toute permission de recevoir chez eux. Assez souvent, ces salons s'ouvrent à des réceptions intimes auxquelles sont conviées des personnes de la haute société, dames et messieurs. Un soir de février dernier, j'ai assisté à l'une de ces réceptions, où l'aristocratie de Providence comptait ses meilleurs représentants. {l y eut chant, musique; la conversation roula sur des sujets distingués. Un goûter fut servi. à la préparation duquel avaient contribué les hôtes et leurs invités. C'était cordial et charmant. La vie sociale commence donc, pour les élèves, dès les années d'Université.

Ils y ont, chacun, leur petit « home » où ils sont parfaitement libres de recevoir leurs amis. Et nous ne croyons pas que ce soit un inconvénient. Bien au contraire. La jeunesse étudiante, aux Etats-Unis, n'a rien de « la bohème ». Et je me demande précisément si les relations de société, que l'on continue d'avoir, tout comme si on était au sein de sa famille, ne sont pas pour beaucoup dans la bonne tenue évidente, que j'ai remarquée.

Les étudiants vivent par petits groures, par petits cercles, assez ir-pénétrables l'un à l'autre. Certes, les rapports nécessaires qu'ils doivent

avoir avec tous sont empreints d'une politesse et d'une correction parfaites, et aussi d'une grande loyauté. Mais il n'y a de véritable intimité qu'à l'intérieur de ces « familles d'esprits » constituées par une sympathie mutuelle et des goûts qui s'harmonisent.

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