‹ Le collier de griffes; derniers vers inédits. Avant-propos de Guy-Charles Cros et préf. de Émile GautierChapitre 56 sur 66 · DU GRAND CANAL ROYAL DES DEUX MERS · texte numérisé non relu

DU GRAND CANAL ROYAL DES DEUX MERS

nvole-toi chanson, va dire au Roi de France Mon rcie lumineux^ ma suprême espérance !

Je chante, ô ma Patrie, en des vers doux et lents La ceinture d'azur attachée à tes flancs.

Le liquide chemin de Bordeaux à Narbonne Qu'abreuvent tour à tour et l'Aude et la Garonne.

L'aurore étend ses bras ruses autour du ciel. On sent la rose, on sent le thym, on sent le miel.

La brise chaude, humide avec des odeurs vagues. Souffle de la mer bleue oit moutonnent les vagues.

Et la mer bleue arrive au milieu des coteaux ; Son flot soumis amène ici mille bateaux :

Vaisseaux de l'Orient, surchagés d'aromates, Clialands pleins de maïs, de citrons, de tomates.

Felouques apportant les ballots de Cachmir, Tartanes oii l'on voit des levantins dormir.

Les trésors scintillants de l'Inde et de la Chine Passoit, voilés par la vapeur de la machine:

C'est la nacre, l'ivoire, et la soie et le thé. Le thé nectar suave et chaste volupté ;

Nacre, ivoire fouillés en forêts de la lune. Saules, pêchers en fleur sur faille bleue et brune.

Le tabac, le hachich, l'opium, poisons charmants. Trompent tous les douaniers et tous les règlements.

/)rt»s le canal profond, exempt des vents du large Ce bâtiment s'avance, allcyre de sa charge.

C'est un Russe, qui vient du grand pays des blés. C'est l'Ami ! Nous aurons du pa'ui aux temps troublés ;

Sous ce beau ciel, sous des lueurs à l'or pareilles. Ces navires pressés vont, riche essaim d'abeilles.

Je chante, à ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée à tes flancs.

Le liquide chemin de Bordeaux à Narbonne, Qu'abreuvent tour à tour et l'Aude et la Garonne.

Voici, blanches, aux bords s'aligner les maisons. Heureuses, sans souci des mauvaises saisons.

Car les apports du monde et la science insigne Ont fait revivre ici l'olivier et la vigne.

L'olivier, c'est la paix ; le bonheur, c'est le vin. Tout est joie à présent, dans ce pays divin.

Les filles ont dans leurs cheveux, aux promenades. Les bleuets, les jasmins et la fleur des grenades.

Elles passent, tandis que là-bas, les garçons Rythment la langue d'oc en de claires chansons.

Toidouse ! ville antique oii fleurissent encore Pour les poètes, vos fleurs d'or, Clémence Isaure,

Toidouse triomphale héberge l'iinivers

Sous ses palais de brique et ses peupliers verts.

Et la flûte soupire et la harpe résonne

Sur les bords du canal de Bordeaux à Narbonne.

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Je chante, ô ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée à tes flancs.

De l'Océan, voici venir en sens inverse

Ces vaisseaux noirs, ces blés que sur les quais on verse.

Et l'or, l'arycnt, le cuivre, objets d'un troc pervers Dont se repaît le crime, et dont pleurent mes vers.

Les bœufs aux grands yeux doux que la mer effarouche Cotés en mots cruels, « provisions de bouche ».

C'est l'Amérique, c'est de la viande et du pain. Laissons passer. A l'Est, tant de pauvres ont faim !

La consigne est avec les gens de l'Angleterre : Du charbon, du coton, payer, passer, se taire.

l'50 LE COLLIER DE GRIFFES

C'est fini de l'Anf/Jais, ancien épouvantai}. Mer bleue, où luit la nacre, où row/it le corail !

Sous les yeux de la nuit, dors Méditerranée, Et souris au matin, mer où Vénus est née.

Et souris à l'Afrique où l'orgueil indompté De nos rois fit fleurir la sainte liberté !

Flot d'azur et d'hermine, aux rochers que tu laves La France a défendu d'enchaîner des esclaves!

Je chante, ô ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée à tes flancs.

Normands, Bretons, Gascons, Languedoc et Provence Buvons ensemble à la santé du Roi de France.

]*asse: ici, chantonn et scfroux-xoits les mains. Loin des tempêtes, loin des désastreu.i; chemins

Le golfe de Gasconne et la mer des Sargasses, Gibraltar sans profit pour les Anglais rapaces.

Scandinaee à ton gré, marin universel, * Apporte-nous ta pêche, emporte notre sel.

Et qu'avec notre vin ton audace s'abreuve

En Islande et dans les brouillards de Terre-Neuve.

Je chante, ô ma Patrie, en des vers doux et lents, La ceinture d'azur attachée à tes flancs.

Le chemin qu'a rêvé la scioice idéale.

Le canal creusé par la Puissance royale.

l52 LE COLLIER DE GRIFFES

Ici, calmes, au cœur du pays, des bassins Bercent les nefs d'acier, ces ijuêpcs en essaims.

Elles dorment, pouvant prendre toutes les routes. Des Français sont à bord, la Mort est dans les soutes.

Et l'Orient malsain, et l'Occident rénal Ne savent pas d'où nous sortirons du canal.

Envole-toi, chanson, va dire au Roi de France Mon rêve lumineux, ma suprême espérance.

-SfiS)

Maintenant les canaux forment comme un lacis. Comme un tapis brodé recouvrant le pays.

Et le Pays du vin vermeil, des moissons blondes, LaFance, a dans son cœur le chemin des deux mondes.

LA VISION l53

Le liquide chemin, bleu, bordé d'arbres rerts. Que liiquet dût rècer et que chantent mes vers.

Les bons monstres de fer, excavateurs et dragues. Firent ce fleuve oii les deux mers joignent leurs vagues.

Et la terre livra du fond de ses replis

Des sous gaulois frappés d'un coq, frappés d'un lys.

Les sous gaulois qu'on trouve en Alsace, en Lorraine, Remparts que montre à l'Est la France souveraine.

La France que le Rhin et ses grands peupliers Limitent, fiers témoins des temps inoubliés.

Car le Rhin est gaulois, comme est gaulois le Rhône, Comme est la Seine qui baigne les pieds du trône.

Comme est la Loire oii Jeanne et ses guerriers géants Chassèrent les Anglais au siège d'Orléans,

Comme est le bleu chemin dont rwiivcrs s'étonne

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