‹ Le Collier des heuresChapitre 21 sur 57 · LE VOYAGEUR · texte numérisé non relu

LE VOYAGEUR

Je le vis approcher du seuil de mon jardin, et comme il semblait las, je lui tendis la main : « Il ne faut pas, dit-il. que ton geste m'arrête, laisse-moi m'en aller sans détourner la tête puisque tes jeux encore ignorent qui je suis.... je vois tes fleurs que lie un vert ruban de buis, je goûte leurs parfums que disperse la brise ; tes arbres bien taillés jettent une ombre grise sur le gazon qui s'offre à ton calme sommeil ; ta petite maison que farde le soleil rit doucement sous son écharpe de glycines,

AU JARDIN d'amour 8i

et lorsque le couchant empourpre les collines elle accueille la nuit heureuse, sans émoi ! . . . Permets que je m'éloig-ne... il est temps... Laisse-moi ! »

Alors je lui montrai mon cœur, loque vivante

que l'ennui, la douleur, l'ang-oisse, l'épouvante

ont lentement tordue entre leurs doigts noueux ;

il vit l'ombre funèbre et droite dans mes yeux,

je soulevai mon front déjà meurtri de rides

et je lui dis la soif de mes lèvres arides

que ne rafraîchit plus le vin lourd du plaisir.

Il vit sur moi les griffes rouges du désir

et de l'orgueil, vautours dont notre âme est hantée

et qui font de chaque homme un autre Prométhée !

Mais il sourit longtemps, puis il me dit : « Ami, certes par le malheur ton cœur est affermi; pourtant que sont ces maux, ces pleurs et ces blessure?; au regard de la plaie où j'inscris mes morsures? Peut-être n'as-tu pas encore assez souffert

pour accueillir en toi mon éternel enfer? Je ne suis pas celui qu'espéraient tes attentes, et j'ai tort d'écouter les mots dont tu me tentes. Te dirai-je les dons que je saurais t'offrir?... Si ton geste inquiet m'ouvre ton avenir, si je daigne accepter tes timides offrandes, je te rendrai semblable au forçat des légendes qui, même délivré du boulet détaché, traîne éternellement son crime ou son péché. Ma soif épuisera tout le sang de tes veines, je me rirai de toi, de tes prières vaines, et je t'ordonnerai, pour briser ton orgueil, d'user avec tes pleurs la pierre de ton seuil ! »

Alors, je le connus; j'ouvris grande ma porte et je lui dis : « Daignez entrer, mon âme est forte. La voici. C'est bien vous que j'attends chaque jour. Que votre volonté soit faite, ô mon amour! »

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