‹ Le Colonel C.-M. de Salaberry [microforme]Chapitre 1 sur 1 · TYPOGRAPHIE GEO. E., DESBARATS · texte numérisé non relu

TYPOGRAPHIE GEO. E., DESBARATS

1872, Tous droits réservés,

La plus populaire de nos gloires militaires.

Une belle et majestueuse figure taillée dans le marbre; les traits délicats, fièrement dessinés; le front hardi, agressif; un teint riche, rose et blanc; des yeux brillants, limpides, pétillants de verve, — des rayons de soleil dans un ciel bleu ; —des épaules larges, solides comme des bastions ; une poitrine où les boulets, il semble, devaient rebondir; un bras qui frappait comme Charles Martel ou Richard Cœur-de- Lion; des muscles forts et souples comme

l'acier ; enfin, un magnifique ensemble de force, de distinction, de vigueur et de beauté, une puissante organisation débordant de vie et ‘le sève, faite pour l’assaut, la lutte, les grandes choses.

Un cœur de lion, une intrépidité à tout oser, à tout braver. Type accompii de ces preux chevaliers qui, de la pointe de leur épée, ont écrit l'histoire de France.

Au temps des croisades, il aurait monté à

, l'assaut de Jérusalem à côté de Godefroy de Bouillon : plus tard, il eut été l’'émule des Gaston, des Bayard et des Duguesclin.

Si le Canada eût appartenu à la France,

en mil huit cent, il eut, peut-être, conquis le bâton de maréchal en se battant comme Lannes et Masséna. Dans la guerre d’Afrique, guerre de surprises, d’'ambuscades, d'aventures et de glorieuses audaces, il eut

« été à rôté de Lamoricière sur les murs de Constantine, et eut couvert sa vaillante épée de gloire depuis la pointe jusqu’au pommeau.

Vif, brusque, impétueux, toujours prêt à venger une injure d’un coup de poing ou d’un coup de sabre.

Le baron de Rottenburgh l’appelait, dans ses lettres : “ Mon cher marquis de la poudre à canon.”’

Bon, cependant, généreux, sensible et affectueux, n’attaquant jamais le premier, et pardonnant facilement, une fois l’explosion faite.

Nature de soldat, pleine d’élan, de vivacité, d’entrain et de gaieté; aimant autant à chanter, rire et danser qu’à se battre, aussi vaillant à la table que sur le champ de bataille.

Sévère, rigoureux, inflexible en fait de discipline, et ne ménageant point les Jurons, les reproches et les punitions à ses voltigeurs qui chantaient :

C’est notre major

Qu'’a le diable au corps,

Qui nous don’ra la mort.

Y'a pas de loup ni tigre

Qui soit si rustique ; Sous la rondeur du ciel Y'a pas son pareil.

Aimé, pourtant, de ses officiers et soldats à cause de son impartialité.

Tel est le portrait du lieutenant-colonel de Salaberry, cet illustre guerrier dont les Canadiens-Français ont raison d’être fiers.

Après avoir loué le mérite et le talent de ceux qui, depuis la conquête, ont soutenu l'honneur et les droits de leurs compatriotes par la plume et la parole, il est juste que je rende hommage à celui dont la vaillante épée a su nous iaire craindre et respecter.

Le héros de Chateauguay avait reçu en héritage des traditions glorieuses.

La famille d’Irumberry de Salaberry, originaire du pays de Basque, dans lc royaume de Navarre, avait conquis ses

* titres de noblesse sur les champs de bataille, L'un des ancêtres de notre héros était au combat de Coutras, où il frappa dru et Lort,

Henri de Navarre, depuis roi de France, sous le nom d'Henri IV. aperçut le terrible chevalier au moment où après avoir terrassé de nombreux et vaillants adversaires, il accordait la vie à un intrépide gendarme qu'il venait de blesser.—{ Force à superbe ! Mercy à faible, lui cria le galant Béarnais, c’est ta devise.’

Noble devise ! que les de Salaberry ont raison de porter avec orgueil sur leur écusson, car ils y ont toujours été fidèles et l'ont illustrée par maintes actions éclatantes.

Le grand-père, Michel de Salaberry, vint en Canada dans l’année mil sept cent trente-cinq, en qualité de capitaine de frégate.

Il avait une grande réputation de force et de bravoure. Il épousa, en mil sept cent ciiquante, mademoiselle Juchereau Duchesnay, fille du seigneur de Beauport.

Il prit part aux luttes héroïques qui se

terminèrent par la cession du Canada à l'Angleterre.

Le père, Louis-Ignace de Salaberry, fut remarquable par ses vertus, son intelligence, sa haute et belle taille, la noblesse de son caractère et cette force corporelle qui se transmet de père en fils. Il combattit vaillamment dans les rangs de l’armée anglaise en mil sept cent soixante et seize, et reçut trois blessures sérieuses dans le cours de la guerre. Le gouvernement anglais le récompensa de ses services en lui accordant une demi-pension et plusieurs charges. Mais la reconnaissance qu'il devait au duc de Kent et au roi d'Angleterre ne purent jamais lui faire trahir les droits de ses compatriotes.

. Lorsque Craig voulut, en mil huit cent neuf,

unir les deux Canadas dans le but de mettre

les Canadiens-Français sous l'empire d’une

minorité anglaise, il fut un de ceux qui s’op-

posèrent le plus énergiquement à ce projet.

Et lorsque le gouverneur le menaça de lui

enlever ses moyens d'existence s’il ne se rendait pas à ses désirs, il lui fit cette belle

réponse :—# Vous pouvez, Sir James, m’'en- | lever mon pain et celui de ma famille, maïs mon honneur. ...... jamais !”?

Devenu seigneur de Beauport, son manoir fut pendant vingt ans l’aimable rendezvous où gentilshommes français et anglais, réunis par la conquête, apprirent à s’estimer après s'être battus; les plus hauts personnages d'Angleterre y trouvaient une hospitalité pleine de charme et de distinction. Le noble seigneur avait épousé, en mil sept cent soixante et dix-huit, la belle et distinguée demoiselle Hertel, et de ce mariage étaient nés sept enfants, tous beaux

| et bien faits, trois filles et quatre garçons,

, dont l'aîné fut le héros de Chateauguay.

Les Canadiens-Français étaient fiers de l’éclat qui environnait cette belle et bonne famille et des hommages qu’elle recevait de leurs fiers conquérants.

De toutes les sympathies qui l’hono-

rèrent, la plus illustre et la plus bienveillante fut, sans doute, celle du duc de Kent, père de notre souveraine, la reine Victoria.

On sait que ce prince vint en Canada en mil sept cent quatre-vingt-onze, à la tête de son régiment, et qu’il fut, pendant son séjour au milieu de nous, idole de la population. C’était un bon prince, aussi, que le duc de Kent, généreux, affable et loyal, aussi noble par le cœur que par la naissance. Il n’eut pas mis le pied, une fois, dans le manoir de Beauport qu’il fut épris d’admiration et d'amitié pour ses aimables hôtes. Les heures les plus agréables de sa vie étaient celles qu’il passait au sein de cette famille, dont il fut toujours l'ami fidèle et le protecteur puissant. Une correspondance de vingttrois ans, depuis mil sept cent quatre-vingtonze à mil huit cent quatorze, démontre toute la profondeur et la sincérité de cette honorable amitié qui se manifeste, à chaque

ligne, par les sentiments les plus délicats, les épanchements les plus gracieux.

C'est par son influence que les quatre fils du seigneur de Salaberry, Michel, Maurice, Louis et Edouard, son filleul, purent satisfaire leurs inclinations militaires en entrant dans l’armée anglaise, où ils se firent tous en peu d'années, à la pointe de leur épée, une belle position.

De ces quatre frères si beaux, si vaillants, qui faisaient l’orgueil de leur famille, de leur protecteu: et de leurs compatriotes, il ne resta bientôt que l'aîné. Les trois autres moururent au service de l’Angleterre, de mil huit cent neuf à mil huit cent douze, à quelques mois d'intervalle. Maurice et Louis succombèrent de la fièvre sous ce ciel empesté des Indes dont la conquête et la conservation ont coûté à l’ Angleterre des flots de sang.

Le plus jeune, Edouard, fut tué, à la tête de sa compagnie, sous les murs de Badajoz ; il n'avait que dix-neuf ans. Quelques heures

avant l'assaut, sous l’empire d’un noir pressentiment, il avait écrit une lettre à son protecteur, le duc de Kent, pour le remercier de toutes les bontés qu'il avait eues pour sa famille et pour lui.

Ils étaient tout trois lieutenants, aimés de leurs chefs et de leurs compagnons d’arnies pour leur bravoure, leurs talents et la bonté de leur caractère.

Une humble tombe fut élevée en l’honneur de Maurice par les officiers et soldats de son régiment sur cette terre funeste.

Puisse le temps respecter cette glorieuse tombe ! afin que partout il y ait des témoignages éclatants de la loyauté et de la bravoure du peuple canadien.

La tradition parle des sympathies que la famille de Salaberry trouva dans sa douleur; ce fut un deuil universel.

Le duc de Kent ne fut pas le moins affecté; il manifesta son chagrin dans des lettres touchantes où il parle du sort de

ces pauvres enfants avec une tendresse toute paternelle.

Pendant ce temps-là, l’aîné des de Salaberry faisait vaillamment son chemin dans l’armée anglaise à travers les balles et les boulets; la mort craignait de briser une si belle destinée. Soldat à quatorze ans, il partait à seize pour les Indes occidentales en qualité d'enseigne, devenait rapidement lieutenant et capitaine, grâce à la protection incessante du duc et à l'admiration que sa belle conduite inspirait dans l'armée.

On était fier, au pays, lorsque l'écho y apportait la nouvelle des succès et de la gloire du jeune Canadien. On applaudissait, lorsque la rumeur apprenait comment il savait soutenir l'honneur de sa famille et de sa patrie. Il avait montré, en arrivant aux Indes, que malgré sa jeunesse, ilne se laisserait pas insulter impunément. Voici comment M. de"Gasp raconte ce fait :

“ Les officiers du soixantième régiment,

“ dans lequel Salaberry était lieutenant, “ appartenaient à différentes nationalités, “Il y avait des Anglais, des Prussiens, des “ Suisses, des Honovriens et deux Cana- “ diens-Français, les lieutenants de Sala-

.“ berry et Des Rivières. C’était chose assez

“ difficile de maintenir la paix parmi eux ; “ les Allemands surtout étaient portés à la “ querelle ; excellents duellistes, ils étaient “ de dangereux antagonistes. Un matin.

“ Salaberry était à déjeuner avec quelques- “ uns de ses frères d’armes, quand entre “ l’un des Allemands qui le regarde et lui “ dit d’un air de mépris :—“ Je viens juste- “ ment d’expédier un Canadien-Français “ dans l’autre monde,” faisant par là allu- “ sion à Des Rivières qu’il venait de tuer “ en duel.

“ Salaberry bondit sur son siège ; mais, “ reprenant son sang-froid, il dit:— Nous “ allons finir le déjeuner, et alors vous aurez ‘ Le plaisir d'en expédier un autre.”

“ Ils se battirent, comme c'était alors la

coutume, à l’arme blanche. Tous deux

firent preuve d’une grande adresse, et le “ combat fut long et obstiné. Salaberry “ était très jeune ; son adversaire, plus âgé, ‘ était un rude champion. Le premier reçut “ une blessure au front dont la cicatrice ne “ s’est jamais effacée. Comme il saignait “ abondamment et que le sang lui inter- “ ceptait la vue, ses amis voulurent faire “ cesser le combat; mais il refusa. S'étant “ attaché un mouchoir autour de la tête, “ le combat recommença avec encore plus “ d’acharnement. A la fin, son adversaire “ tomba, mortellement blessé, et la plupart “ dirent qu'il n’avait eu que ce qu’il méri- “ tait”?

Ce duel mit pour toujours de Salaberry à l'abri des insultes; ïil avait fait ses preuves.

La guerre des Indes se faisait alors entre l'Angleterre et la France; la possession de la Martinique et de la Guadeloupe devait

être le prix de la victoire. Il devait en

coûter au jeune de Salaberry, si Français par l’origine et le caractère, de se battre contre le France ; il devait lui répugner de combattre le drapeau pour lequel ses ancêtres avaient versé leur sang. Mais la loyauté était pour lui un devoir et la carrière militaire une vocation.

La lutte fut vive, les batailles acharnées, les dangers continuels; les maladies dévoraient ceux que les balles épargnaient. Il vint un jour où de son régiment, il ne resta plus que deux cents hommes. Il apprenait cela à son père dans une lettre où, parlant des milliers d'hommes qu’il avait vu tomber autour de lui, il ajoutait:

“ Je crois que je serai aussi heureux que mon grand-père.’”?

Lorsque le général Prescott se décida à abandonner la dernière place forte de la Guadeloupe, le fort Mathilde, c'est à de Salaberry, alors âgé de seize ou dix-sept ans, qu’il confia le soin de protéger la retraite de l’armée. Le jeune lieutenant se

montra digne de la confiance de son chef, Il était fait capitaine peu de temps après. / & 0 'é En mil huit cent huit, on le trouve en frlande, major de brigade, et faisant l’amour à une blonde et belle jeune fille qui aurait enchaîné le jeune officier pour la vie sans l'intervention du duc de Kent. Celuici écrivait à son protégé une longue lettre pour lui démontrer que chez les militaires le cœur doit céder à la raison, lorsqu'ils n'ont pas de fortune. in En mil huit cent neuf, il prenait part à /E°/ la malheureuse expédition de;Wolcheren, qui coûta cher et rapporta peu de gloire à l'Angleterre.

L'année suivante, il devenait aïde-de- 1#10 camp du général de Rottenburg et partait pour le Canada, où des parents et amis dévoués l’accueillirent avec des transports de joie.

Les Canadiens-Français se montraient avec enthousiasme le jeune officier, qui, ‘parti enfant de son pays, revenait plein de

force, dans tout l'éclat de la gloire et de la beauté.

On était alors aux mauvais jours de | Craig, époque de fanatisme et de persécution, mais époque aussi de grandeur morale

et nationale. La lutte devenait difficile ; l'énergie des Plessis, de Bédard et des | Papineau n'en pouvait plus.

Mais bientôt un cri d'alarme rétentit partout; les Etats-Unis venaient de dé.

clarer la guerre à l’ Angleterre et se prépa: raient à envahir le Canada. On comprit, en face du danger, la nécessité de se gagner les sympathies de la population; on lui fit force caresses et concessions. Et pour exciter son enthousiasme et lui faire prendre les armes, on nomma Charles- Michel de Salaberry lieutenant-colonel, et on lui confia la mission d'organiser les voltigeurs canadiens.

Les Canadiens-Français répondirent à : l'appel de l’ Angleterre et s’enrôlèrent sous le drapeau de leur jeune chef.

Ce

IL était temps, les Américains taversaient la frontière, au mois de juin mil huit cent douze, à trois endroits différents.

Pendant que Brock et Sheañffe repoussaient les deux armées de l’ouest et du centre dans des combats glorieux, le général Dearborn marchait sur Montréal avec dix mille hommes, par le chemin de St.

Jean et d’Odeltown. De Salaberry courut à sa rencontre, à la tête de quatre cents voltigeurs, et n'eut pas même besoin des milices du district de Montréal, qui s’avancaient à la hâte sous les ordres du colonel Deschambault. La rapidité de ses mouvements et l'intelligence avec laquelle il avait préparé ses travaux de défense, déconcertèrent le général américain, qui repassa la frontière après une attaque malheureuse où quatorze cents de ses hommes furent mis en fuite par un avantposte composé de deux cents voltigeurs.

La campagne de mil huit cent douze était finie.

Sir George Prevost félicita le lieutenantcolonel de Salaberry de son succès dans un ordre général, et rendit hommage à la loyauté et au courage de la milice. Les Canadiens-Français dûrent être surpris; c'était la première fois qu’ils s’entendaient dire des choses agréables par les représentants de la couronne anglaise.

La campagne de mil huit cent treize fut plus sérieuse ; les Américains, honteux de leur échec, s'étaient préparés à frapper un grand coup sur Montréal, qu'ils considéraient comme la clef du pays. La défaite de Proctor, en Haut-Canada, par le général Harrison exalta leur enthousiasme et jeta avec raison le Bas-Canada dans l’effroi.

La situation devenait critique.

Deux armées, fortes chacune de sept à huit mille hommes, marchaient sur Montréal, l’une sous les ordres de Hampton, par le lac Champlain, et l'autre, commandée par Dearborn et Wilkinson, descendait de Kingston. A ces dix-sept mille hommes

le Bas-Canada ne pouvait opposer que trois mille soldats et miliciens.

La lutte parut, un instant, impossible.

Il fallait un homme assez habile pour empêcher la jonction des deux armées américaines et capable de suppléer au nombre par la prudence et la valeur, d’accomplir un prodige, s’il le fallait. La patrie en danger avait besoin enfin d’un sauveur, d’un héros, elle le trouva:—c'était le lieutenant-colonel de Salaberry. Il accourt, prend le devant avec quatre cents voltigeurs, rencontre Hampton, culbute ses avant-postes à Odeltown et le poursuit jusqu’à Four Corners ; tombe sur lui avec une poignée d'hommes et le remplit de terreur.

Après plusieurs jours de marches et de contre-marches, Hampton reprenait, le vingt et un octobre, sa course en avant sur les bords de la rivière Chateauguay, que de Salaberry immortalisait, le vingt-six, par une victoire à jamais mémorable.

Inutile pour moi de donner des détails de cette battaille si souvent racontée et célébrée par l’histoire, l’éloquence et la poésie. Qui n’a senti battre son cœur au récit de cette lutte glorieuse où trois cents Canadiens-Français défirent sept mille Américains? Qui ne sait que tout l'honneur de cette victoire appartient au brave colonel de Salaberry, que le succès de nos armes en ce jour célèbre fut le résultat de l’habileté avec laquelle il sut disposer ses forces et fortifier sa position, et de la bravoure qu'il déploya pendant la bataille? Avec quel enthousiasme les derniers survivants de la poignée de braves qui partage avec lui l'honneur de ce triomphe, racontent les faits éclatants de leur héroïque colonel!

Ils le représentent, avant la bataille, cherchant, exploitant toutes les ressources que le terrain, la rivière et la forêt pouvaient lui offrir, faisant de chaque arbre, de chaque pierre un retranchement, un abri pour ses troupes, frappant du pied la

terre pour en faire jaillir des éléments de victoire. Et lorsque la bataille est eommencée, ils is montrent entraînant ses braves voltigeurs à sa suite; dominant le bruit de la bataille des éclats de sa voix; présent sur tous les points à la fois; multipliant le nombre de ses soldats par la rapidité et la précision de ses mouvements ; dispersant, un instant, ses forces et les ralliant soudain pour tomber sur un point où on ne l’attendait pas; faisant faire un bruit de trompettes et pousser des cris effrayants; employant mille ruses pour étourdir, surprendre l’ennemi, et lui faire croire qu’il avait à combattre des milliers d'hommes; donnant, enfin, l'exemple d’un courage, d’une bravoure que le danger semblait grandir, bravant les balles avec cette héroïque insouciance qui l'avait illustré sur les champs de bataille de la Martinique et de la Guadeloupe.

La bataille dura quatre heures. Hampton, croyant avoir affaire à une armée de

six mille hommes, se retira après avoir eu une centaine d'hommes tués et blessés, et prit à la hâte le chemin des Etats-Unis; et lorsque Wilkinson, qui attendait, au pied du Long-Sault, le résultat de la bataille, apprit la fatale nouvelle, il jugea à propos de se retirer.

Le Bas-Canada était sauvé; les Américains, découragés, ne tentèrent plus sérieusement de l’envahir pendant cette guerre, qui se termina l’année suivante par le traité de Gand.

Oui, le Bas-Canada était sauvé et conservé à l’Angleterre par la bravoure des Canadiens-Français. Quel démenti jeté à la face de ceux qui avaient reproché à cette noble population d’être déloyale, parce qu’elle avait du cœur et ne voulait pas laisser fouler aux pieds ses droits et ses libertés ! Ils tentèrent bien, un instant, les insensés ! de lui ravir sa gloire, d’arracher du front de Salaberry des lauriers si noblement conquis; mais les applaudissements de

tout un peuple étouffèrent les cris de la jalousie et du fanatisme. L’Angleterre elle-même déclara, par la bouche du prince régent et du duc de Kent, que Salaberry etses braves voltigeurs étaient les sauveurs du pays, les héros de Chateauguay.

Salaberry fut fait compagnon du bain, et les chambres provinciales lui votèrent des remercîments ; plus tard, en mil huit cent dix-sept, il fut fait conseiller législatif.

Mais ce fut là toute la récompense accordée au brave colonel et à ses compagnons d'armes ; on trouva que c'était assez pour des Canadiens-Français. On a vu de ces braves dont la loyauté avait conservé à l'Angleterre une riche colonie, mendier

‘ à leur pain, la médaille de Chateauguay sur

la poitrine. Et après un demi-siècle, pas une pierre, encore, ne marque le glorieux champ de bataille où ils ont illustré son drapeau; seule, une tombe, dans un cimetière ignoré, indique l’endroit où reposent les cendres du héros de Chateauguay.

On à quelquefois contesté l’importance de cetts bataille en donnant pour raison, ou plutôt pour prétexte, le petit nombre de tués et de blessés; mais depuis quând mesure-t-on la grandeur d’une victoire à la quantité de sang versé ? Salaberry auraïtil plus de mérite, s’il eût fait tuer ses hommes inutilement? N'est-ce pas plutôt un titre de gloire incomparable d’avoir pu accomplir une si grande chose sans une plus grande effusion de sang, d’avoir su ménager, par des mesures prudentes, ia vie de ses braves soldats ?

De Salaberry n’eut plus l’occasion de se signaler. Il avait conquis tous les grades que l'Angleterre pouvait accorder à un soldat catholique et canadien-français; la protection même du duc de Kent n'aurait pu le faire sortir des rangs accessibles aux médiocrités. Une telle position ne devait pas convenir à notre immortel compatriote.

Il avait assez fait, d’ailleurs, pour un gouvernement qui avait eu l’ingratitude d’en-

lever à son illustre père la demi-pension qu'il avait si noblement gagnée en combattant pour l'Angleterre. Il laissa la carrière militaire et vécut ensuite pour sa famille, s’occupant d’administrer la seigneurie que mademoiselle Hertel de Rouville lui avait apportée sous forme de dot.

Il avait épousé cette noble demoiselle quelques mois avant la bataïlle de Chateauguay. Belle alliance! dont le duc de Kent le félicita.

C’est à Chambly qu’il fixa sa résidence, au milieu de la population témoin de sa

‘valeur et de sa gloire pendant la guerre.

Sur la rivière Chambly, qu'on appelait le grenier du Bas-Canada, vivaient alors des familles remarquables par leur origine ou leurs talents, qui se disputaient la palme des belles manières, de la libéralité et de la fidélité aux traditions du passé. On y menait joveuse vie; c'était une succession continuelle de fêtes, de festins où l’on

chantait, riait et dansait avec un entrain admirable.

On partait le matin; on dinait chez le seigneur Jacob; on prenait les amis en passant, et on allait passer la soirée chez M. Cartier, de St. Antoine, ou chez les messieurs Drolet, Franchère et autres; chacun avait son tour. Quel bruit! Quel entrain ! On se séparait, à regret, au son de l’angelus, pour recommencer le lendemain.

C'était une grande joie dans la tribu, lorsqu'on voyait arriver le brave colonel, car il n’était pas le moins bruyant, et lorsque venait son tour de chanter ou de

prendre part à un cotillon emporté, à un

reel favori, il ne tirait pas en arrière. Tout le monde l’admirait pour sa gloire et l’aimait pour la gaieté et l’affabilité de son caractère.

C’est dans une de ces agréables réunions, dans une soirée chez M. Hatte, de Chambly, qu’il fut, soudain, frappé d’apoplexie, le vingt-six février mil huit cent vingt-neuf,

Il mourut le lendemain, sans avoir pu recouvrer l'usage de la parole, mais en possession de ses facultés mentales et en paix avec Dieu, entouré de ses enfants chéris qu’il fit venir pour les bénir.

Comme son père, il avait eu quatre fils et trois filles, dont voici les noms: Alphonse- Melchior, ancien aide-de-camp provincial et député-adjudant-général de milice pour le Bas-Canada, mort il y a quatre ou cinq ans ; Louis-Michel, mort l’année dernière ; Maurice, qui se tua à l’âge de douze ans, par accident ; Charles-Réné-Léonidas, vivant, honoré de l'estime publique et de la confiance du gouvernement ; Hermine, Dame Dr. Glen, morte ; (harlotte, mariée à M. Hatte, de Sorel, et une autre, morte enfant ; tous grands et robustes, héritiers du type remarquable des de Salaberry.

Plusieurs petits-enfants existent pour | perpétuer le nom et le souvenir glorieux de cette admirable famille.

Ce nom, comme beaucoup d'autres qui

LU va 44 + | \ 32 C.-M. DE SALABERRY

ont fait la gloire de notre passé, n’a pas eu l’occasion de se signaler depuis un grand nombre d’'années.+-Les talents politiques | ‘ont remplacé les vertus guerrières, les | Dibais ont succédé aux militaires. Mais un jour viendra, sans doute, où les descendants de ces braves auront l’occasion de prouver qu’ils n’ont pas dégénéré.

Montréal, janvier 1871.

Page 1