CHAPITRE VII
Le colonialisme ne jette pas seulement les nations, f|iii se eont livrées à son étreinte, dans les campagnes continues, sur les sols lointains ; il ajoute une menace de guerre, plus générale et plus immédiate, a toutes cellesqui assaillent déjà l'humanité; il complique et aggrave les relations entre Etats; ilmultiplie les chances de conflits, à proportion même des conquêtes qu'il réalise et des convoitises que suscitent les expansions territoriales.
Il triomphe dans la lutte; il engendre la lutte. Après avoir entraîné les blancs au massacre et à la spolialion des noirs, des jaunes et des rouges, il les achemine au massacre réciproque et à la spoliation mutuelle. La violence appelle la force. C'est ainsi que dans le monde contemporain les intérêts al'ricains et asiatiques dominent tous les autres, et que les puissances maîtressesd'empîres jettent des regards sur celles qui sont mieux pourvues et ii la jalousie de celle qui, trop tard veni trop faibles, ou trop timides, n'ont pas tiquer la politique de l'annexion incessî
Mais, pour cette raison mt^ine qu'il est
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de guerres, le colonialisme alourdit, à chaque heure, la cuirasse qui écrase les peuples de race blanche. Les nations augmentent leurs armées et leurs flottes, au fur et à mesure qu'elles allongent leurs frontières sur d'autres continents, et qu'elles ont plus de sujets à conserver, ou plus d'ambitions à assouvir.
Plus loin, nous examinerons la transposition de points de vue, qui s'est'opérée dans la politique des grands Etats, depuis que le champ de bataille des hommes dits civilisés s'est élargi à l'infini, et que le Congo ou le Niger, le Nil ou le Mé-Kong, ont remplacé, dans les préoccupations des gouvernants, l'Escaut ou le Rhin, le Pô ou le Danube. S'il est un fait incontestable, c'est que la méthode des armements renforcés a prévalu en même temps que celle des expéditions en territoire barbare. Les champions du colonialisme ont toujours été les champions des gros budgets militaires, et c'est à peine s'il est besoin de justifier logiquement un rapport qui apparaît à tous les yeux.
Mais le militarisme n'est pas seulement déplorable parce qu'il prélève des dotations colossales sur le revenu public, ou mieux sur le salaire des prolétaires; il ne doit pas être uniquement dénoncé et flétri, parce qu'il sort du mécanisme capitaliste, dont il est à la fois le produit et la sauvegarde provisoire; il suscite encore la condamnation, parce qu'il exerce une influence déprimante sur la moralité des peuples. Ses tares, après tout, sont celles du colonialisme.
Toute expédition, à moins qu'elle ne soit désastreuse, met en relief le soldat qui l'a conduite, et accroît son prestige aux yeux de la foule mal éduquée, ou déloiirnée du bon sens par un faux enseignement; tout massacre glorifié, exalté par la presse quotidienne, par le parlementarisme, parl'esprit public (ettel est le cas de tous les carnages exotiques) engendre une diminution dans la valeur mentale, dans l'hunlanité des citoyens.
Peut-fitre, en ces quelques lignes, avons-nous indiqué suffisamment les relations du colonialisme avec le régime de paix armée qui règne sur l'Europe, et aussi l'influence néfaste qu'il délient, par répercussion, sur la cérébralilé des masses encore inorganisées. Tels sont les deux points qui seront traités, avec un peu plus de détail, en ce chapitre.
C'est un fait certain, quoique assez rarement constaté et signalé, que les vieux problèmes des frontières européennes ne passionnent plus autant les nations de notre continent : la France, l'Allemagne, l'Italie, etc. Au moyen âge, on se battait pour une seigneurie, une baronnie, un comté, parfois une commune. Plus peuples unifiés lespremierssedisputè acharnement des provinces , la N ou rAquitaine, la Lorraine oit la Avec le xviii" siècle a pparai.ssent déjà le coloniales : la France et l'Angleterre se heurtantdans les mers d'Europe, g au Canada et dans l'Inde ; mais la camj colonies, si longue et si acharnée
demeure un phénomène spécial, et les litiges du continent restent décisifs. La France perd ses possessions, ou la plupart d'entre elles, sous Louis XV; de 1770 à 1830, les Etats-Unis, puis TAmérique centrale et l'Amérique du Sud se rendent indépendants. Par la force même des événements, la rivalité exotique s'atténue au point de disparaître pendant une grande partie du xix* siècle. L'unification allemande et l'unification italienne, qui sont les grandes sources de conflits armés, après la Révolution française et l'expansion de l'Empire napoléonien, aff'rancliissent les antagonismes nationaux des litiges accessoires de l'Océan Indien ou de la côte d'Afrique.
Mais une fois la nouvelle structure politique du continent réalisée, ce sont des soucis d'un autre genre qui s'emparent des classes gouvernantes, et qui dominent les combinaisons d'Etats. Partout surgit, s'implante, triomphe la grande industrie; partout le machinisme bouleverse la vieille économie et décuple l'activité publique. Dans TAllemagne Bismarckienne, comme en Angleterre et en Belgique, se forme une bourgeoisie que la manufacture enrichit et pousse de plus en plus au premier plan.
Pour la production moderne, les frontières nationales sont trop étroites, et alors les débouchés extérieurs deviennent une nécessité.
On conçoit que brusquement les questions purement européennes soient reléguées dans l'ombre, et que les relations des Etats se déterminent désormais, sur 1 accord temporaire ou
l'opposition permanente de leurs convoitises coloniales.
Jadis l'Allemagne rêvait de s'agrandir en France, au détriment de la France ; mais aujourd'hui, si Ton exclut les velléités de certains pangermanistes attardés, il est reconnu outre- Rhin que l'annexion de Meurthe-et-Moselle ou même de la Meuse, des Ardennes, du territoire de Belfort, n'offrirait aucune utilité. Déjà IWlsace, par Mulhouse, par Sainte-Marie-aux- Mines, fait une concurrence redoutable à certains centres usiniers de la Westphalie, de la Prusse rhénane et de la Saxe. En acquérant, par la spoliation du voisin, une province de plus, TEmpire satisferait peut-être son orgueil de soldat casqué ; il servirait mal ses intérêts économiques, qui l'emportent de plus en plus sur les autres, au fur et à mesure que la production industrielle se développe et englobe des contingents d'hommes et des capitaux plus considérables.
De même la Pologne accapare beaucoup moins que par le passé les regards des dirigeants de Berlin. L'antagonisme des Germains et des Slaves de Russie s'est atténué à proportion de la croissance des entreprises coloniales de l'Allemagne. Ce que recherche fiévreusement ce pays, à l'heure présente, ce sont des marchés nouveaux, des Arabes ou des Hottentots, des Cafres ou des Chinois, à habiller et à pourvoir de couteaux ou de parapluies.
Autrefois la France convoitait la Belgique; ses gouvernements estimaient qu'en prenant
Bruxelles, Anvers et Liège, ils eussent grossi la puissance de l'Etat, et consolidé son prestige matériel et moral. En se plaçant au point de vue nouveau, qui s'impose à tous les peuples, l'acquisition de la Belgique ne serait plus pour la France qu'une déplorable opération. Cette annexion, en régime capitaliste, aboutirait à des catastrophes économiques pour nos verriers du Centre, pour nos tisseurs du Nord, pour no^ métallurgistes de Saône-et-Loire et d'ailleurs. Elle créerait tout simplement une concurrencé intérieure contre laquelle, cette fois, le protectionnisme le plus ardent ne pourrait trouver moyen de réagir. A chaque instant, telle ou telle de nos productions risquerait d'être écrasée.
Autant jadis les agrandissements territoriaux étaient prisés en Europe, quand la culture de la terre était le mode essentiel d'activnté, autant nos capitalistes souverains doivent les rejeter délibérément aujourd'hui. Caries domaines nouveaux, que les Etats conquerraient à leurs frontières immédiates, révolutionnés déjà, eux aussi, par le machinisme, ne leur fourniraient point de consommateurs ; ils leur opposeraient seulement une surproduction de plus.
Le champ des conflits contemporains s'est de la sorte transporté dans les mondes lointains, dans ces espaces que les explorateurs mêmes n'avaient point encore sillonnés il y a cinquante ans. Et ces conflits sont innombrables ; de terribles guerres sont en perspective. Chacun menace toutes les colonies d'autrui. Tout Etat se rend compte qu'à moins d'élargir la clientèle de
ses fabrifjHes, il périra, et pour sauvegarder son existence, il ne répugne point à saisir par la force la clientèle des autres Etats.
L'Angleterre et l'Allemagne vivent dans une perpétuelle crise de tension. Ce ne sont point des litiges européens qui les dressent l'une contre l'autre. L'Allemagne, qui a Hambourg et Brème, n'a plus besoin de Rotterdam ou d'Anvers, et 'l'Angleterre n'aspire plus à prendre pied sur le continent et à redevenir vulnérable. Mais la Grande-Bretagne voudrait tuer le trafic ' grandissant de l'empire germanique, et par suite lui ravir les stations qu'il s'est crééessur les mers, tandis que celui-ci, mal partagé dans la délimitation de l'Afrique et de l'Asie, souhaiterait bien enlever quelque riche marché au Royaume-Uni.
Pendant plusieurs années, l'Angleterre et la France se sont mesurées du regard. La France entendait empêcher sa rivale de construire sa ligne ferrée du Gap au Caire, et le cabinet de Londres eut été fort aise de dépecer une fois de plus le domaine colonial que le gouvernement de la République s'était reconstitué.
D'une face à l'autre du monde, les problèmes de débouchés, se substituant aux problèmes de frontières, arment les unes contre les autres les nations industrielles. La France et 1 magne sont beaucoup plus animées par convoitises africaines, que par les souven 1870-71 et par l'annexion de l'Alsace-Lor La France et l'Italie ont failli en ven' mains, non point pour la ligné des Alpes
pour la Tunisie et laTripolitaine. L'Angleterre et la Russie ne se heurtent ni dans la Baltique ni dans les détroits du Nord, mais en Afghanistan, à la lisière de l'Inde ; IWllemagne et les Etats- Unis, dépourvus jadis de tout point de contact, ont appris à se combattre commercialement dans le Pacifique; il n'est pas jusqu'au Japon, qui désormais ne semble appelé à heurter ses flottes et ses armées contre celles de la France, de rUnion, de l'Allemagne, peut-être même de l'Angleterre, depuis que sa prodigieuse expansion industrielle l'apousséhorsde ses frontières.
Le colonialisme a multiplié (et ce n'est point là le moindre de ses torts), les surfaces de frottements entre tous les Etats contemporains de quelque importance. La nature les avait séparés les uns des autres, jetant entre eux des chaînes de montagnes, de larges fleuves, des bras de mer, des océans. Violentant la géographie primitive, ils se sont dotés d'innombrables frontières mitoyennes.
La France et l'Allemagne se rencontrent sur la côte de Guinée, tandis que l'Angleterre et la Russie, distantes de milliers de kilomètres, ont trouvé brusquement leurs possessions juxtaposées dans l'Asie centrale. Les dépendances françaises et anglaises, les dépendances anglaises et allemandes sont souvent enchevêtrées, au point que seules des lignes conventionnelles, plus ou moins bien tracées et étudiées, les délimitent.
Cette transformation de la carte du globe, qui n'est pas encore terminée, ne saurait servir
la cause de la paix. Au fur et à mesure que s'accroît la contiguïté entre deux nations augmentent les chances de conflagration. Déjà fermentaient des rancunes séculaires, des haines ataviques, auxquelles s'adjoignaient les appétits mercantiles rivaux. La communauté de lisière diplomatique est un élément menaçant, répété à l'infini, de discorde et de guerre.
Aussi ne sied-il point de s'étonner que le colonialisme ait fourni un nouveau prétexte aux armements de terre et de mer, aux dépenses d'outillage belliqueux, au renforcement des troupes et des flottes. Jadis, chaque Etat n'avait à surveiller que deux, trois, quatre frontières d'une étendue limitée; sa marine n'avait d'autre objectif que de garder ses côtes ou de brûler éventuellement le littoral de l'adversaire. Par là on s'explique qu'en dehors de l'Angleterre, puissance insulaire, lesnàtions, jusqu'à une date récente, n'aient point mis leur vigueur navale au premier plan de leurs soucis.
Mais l'expansion coloniale a bouleversé l'équilibre et l'économie de toutes choses.
Comme les territoires occupés tendaient à s'élargir à l'infini, couvrant une surface triple, quintuple, décuple de celle de la métropole ; comme aussi l'eff'ectif des sujets augmentait sans relâche, il était nécessaire de créer des milices spéciales pour protéger les acquisitions nouvelles. De là, la formation des armées coloniales composées mi-partie d'Européens, mipartie d'indigènes, qui ont maintenant partout surgi.
Mais il ne suffit pas d'entretenir sur place des contingents permanents, capables à la fois de refouler une révolte des natifs et de repousser une invasion étrangère. Il importe que les communications soient établies, avec quelque certitude, entre la métropole et les diverses parties de son empire. La France, qui envisage l'éventualité d'une rupture avec le Japon et d'une descente des troupes nipponnes dans le golfe du Tonkin, n'ignore point que les 34,000 hommes cantonnés dans l'Indo-Chine seraient impuissants à soutenir pareille attaque. Il lui faut donc déverser à temps des régiments sur son domaine asiatique, et aussi lutter sur mer, pour couper la route aux transports de l'ennemi. Cette action à double fin ne se peut concevoir que par le renforcement de Tescadre, et par l'entretien de divisions navales égales à celles dont le Mikado disposerait en ces parages. On doit donc s'attendre à de nouvelles demandes de crédits de la part du gouvernement.
De même, si TAlIemagne rêve de disputer au Royaume-Uni sa prééminence commerciale, et d'arracher par suite aux Anglais quelquesuns de leurs dépôts de charbon ou de leurs annexes lointaines, il lui convient de développer ses armements sur mer; — et telle est en effet la préoccupation qui assiège, depuis plusieurs années, Guillaume 11, ses ministres et la ligue navale, plus ou moins officieuse, qui a été chargée de stimuler l'opinion. Le cabinet de Berlin aspire à créer une flotte qui puisse rivaliser avec
celle du Royaume-Uni et qui corresponde à ses gigantesques velléités d'expansion économique. Si rAmérique, à l'heure présente, consacre d'énormes et croissantes dotations à la marine militaire, c'est que l'acquisition des Philippines, de Hawaï et des Antilles lui-a ouvert des horizons nouveaux; et en serrant encore de plus près les faits, nous pourrions démontrer que partout, l'extension coloniale a eu, pour corollaire forcé, le marinisme.
Mais il vaut mieux citer des chiffres, qui préciseront un point de fait capital. Nouslaisserons en dehors le Japon. De 1898 à 1904, les sept grandes nations de race blanche : l'Angleterre, la France, la Russie, l'Allemagne, l' Autriche-Hongrie ', l'Italie, l'Union Américaine ont porté leurs dépenses navales de 1,725 à 2,485 millions, c'est-à-dire que la majoration a atteint 38 0/0. L'Allemagne a poussé ses dotations de 157 à 286 millions, tandis que l'Amérique passait de 300 à 550 millions, et l'Angleterre de 600 à 875 millions.
Pour mesurer d'ailleurs toute la répercussion, que l'expansion exotique a exercée sur les budgets militaires, il faudrait tenir compte des créations de points d'appui; mais comme nous avons déjà plus haut examiné le coût pécuniaire du colonialisme, nous estimons inutile de nous attardera cette matière.
L'influence morale du colonialism
moins déplorable. Durant la période de la paix européenne, quia succédé àTunification germanique, et qui n'a été troublée que parla guert-e russo-turque del877-78et parle conflit serbobulgare ou par le conflit gréco-turc, il a maintenu intacts le prestige de l'uniforme et l'autorité du sabre. Alors que les armées restaient face à face, sans sortir de l'immobilité, derrière les lisières d'Etats, des détachements nombreux opéraient aux quatre points cardinaux, hors du continent. Entraînés par leurs instincts belliqueux, les peuples suivaient avec soin ces expéditions faciles, où les fusils et les canons perfectionnés fauchaient des milliers « d'inférieurs ». On s'enthousiasmait pour les traits d'héroïsme, que les journaux contaient complaisamment ; on exaltait la bravoure et l'intelligence des généraux chargés de conduire ces campagnes ; on portait si haut leurs victoires, que certains d'entre eux étaient assimilés aux plus grands conquérants de tous les temps. Cette lutte continue sur les deux hémisphères, qui surexcitait la curiosité, qui développait le chauvinisme, contribuait à perpétuer l'orgueil et la domination de la caste militaire. L'officier, qui dans l'apparente concorde européenne, et dans la suppression momentanée des grandes conflagrations, eût perdu une part de sa considération traditionnelle, renouvelait sa puissance dans les tueries de sauvages.
En même temps, le colonialisme ranimait de proche en proche les instincts de barbarie et les tares sommeillantes. Il n'est jamais bon. pour
une nation, de verser dans la destruction des races, d'admettre le despotisme et l'asservissement. Les actes odieux tolérés par les gouvernements dans l'Afrique équatoriale, loués uiême par certains, ressuscitaient des sentiments déjà atténués par une culture plus grande, par les campagnes anti-esclavagistes du milieu du siècle, parla propagande de tous les penseurs. II apparaissait (|ue sous les déclamations humanitaires, l'homme demeure un loup pour l'homme, etqu'à l'usage de sa force il ne connaît d'autres limites que la résistance de la force d'autrui. Les méfaits et les ciimes coloniaux jouèrent, pour notre génération, le même rôle que les combats de gladiateurs ou les massacres de chrétiens dans la Rome impériale. En celte perpétuelle fête du sang, en ce brutal assujettissement de la faiblesse, l'Europe vît surgir de nouveau les passions des vieux âges. Une détérioration continue de l'esprit public a suivi partout la phase de la conquête exotique,
Ln même temps, le colonialisme balayait sous son souffle délétère et violent les quelques garanties obtenues par les masses. Les Parlements avaient le droit écrit de se prononcer sur la paix et sur la guerre; eux seuls pouvaient
accorder des crédits d'expédition. On
outre à toutes les constitutions. De mèmt brutalisait les noirs et les jaunes, on- br la volonté populaire. Comme les foules, i tout, n'étaient point sympathiques aux c gnes d'Asie et d'Afrique, dont elles perce les mobiles et discernaient les dangers,
passa du concours de leurs représentants. Les Ferry et les Crispi multiplièrent les initiatives de vacances, restaurèrent dans leur plénitude les prérogatives de l'exécutif, et se comportèrent en despotes omnipotents. Ainsi fut éludé le principal, sinon l'unique mérite du parlementarisme, qui est de fractionner l'autorité au point de la rendre parfois inoffensive, et impuissante pour le mal.
Il faudrait se livrer à de plus longs développements encore, pour étudier toute l'influence que le colonialisme a détenue etdétient toujours sur'l'évolution de la vie politique. Aucun facteur de régression ne fut aussi néfaste que lui; mais il sied de ne pas le détacher un seul instant de son massif piédestal, du régime qui l'a engendré : le capitalisme.
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Xous touchons au point le plus important i(e celte élude. Quels sont les efl'ets du colonialisme sur la structure sociale ? Quelles sont les conséquences qu'offre son développement continu, pour les prolétarials nationaux, et pour la classe ouvrière, envisagée universellement ?
Quelle est sa contribution au processus de l'Etat capitaliste, et par suite quelle attitude les travailleurs organisés adopleront-ils à son égard? Tous ces problèmes sont connexes. En réalité,
ils ne forment qu'une seule el même ( '"
d'intérêt primordial.
Les apôtres à outrance de l'expansio que, les champions de l'impérialisme, attachés à démontrer que loule conqut domaine nouveau, en amenant de a couches de consommateurs, ou en appoi matières brutes à une industrie nouve dait à améliorer le sort des salariés. C valoir longtemps, à l'appui de celte l condition de l'ouvrier qualifié d'Outredonlla paie quotidienne dépassait de b celle du Belge, du Français ou de l'Ai On tirait argument du prodigieux tri
rinde déversait sur la mère-patrie, pour exalter les ser\'ices, la valeur collective des entreprises à longue poirlée. Peut'èt^e-le tableau, si chargé qu'il fût, oSfi>aU-ilqiieî({U3 parcelle de vérité, bien qu'on regardât^ ton jours le travailleur en place, et qu^ôk- -négligeât 'le* drônleur involontaire. Mais c'est en une très brève étape de son histoire, que l'Angleterre a détourné, sur son énorme prolétariat, une part des richesses asiatiques ; et bientôt le colonialisme, là-bas comme partout, a aggravé la misère et déprécié la main-d'œuvre, en multipliant les sans-travail.
Laissons le Royaume-Uni, et considérons l'ensemble dès nations colonisatrices. Pendant une courte période, alors qu'elles ne produisent pas elles-mêmes, les possessions accroissent la demande des objets manufacturés ; n\ais, révolutionnées par le capitalisme qui s'y implante sans délai, elles essaient de produire à leur tour. Et comme elles ont l'avantage d'avoir des ouvriers à des prix dérisoires ; comme le noir et le jaune obéissent à des règlements, et acceptent un traitement, dont le blanc s'indignerait, elles acquièrent, dans la concurrence internationale, des avantages signalés. Non seulement elles aboutissent à restreindre les exportations de la métropole sur leur propre marché, mais encore elles rivalisent avec cette métropole, et lui dérobent des clients. Le développement de la production textile au Canada et dans l'Inde a porté préjudice aux ouvriers du Lancashire, de même que les progrès de Tagriculture et de la
viticulture en Algérie et en Tunisie alourdissent encore la détresse de nos journaliers.
Ainsi le coloniaKs^n^j «paç una-invincible fatalité, engendre uTaé^sw [Production nouvelle, — surproductién JndustrteHe^t ?5AiTpi:oduction agricole, — et cétté'crisê -déeharnrée dans Tuni- J vers élargit son aire, au fur et à mesure que de \ Snouvelles terres sont gagnées par le capitalis- 1 me. Il en résulte une recrudescence de misère, une extension du chômage, une restriction des salaires. Le phénomène est brutal, général, indubitable. Il s'exerce avec la vigoureuse précision (f une loi. Point n'est besoin de l'exposer, de l'expliquer longuement, tant il apparaît simple et évident.
Mais au moment même où il rétrécit le marché du travail, et où il diminue les chances ordinaires du prolétariat, le colonialisme ajoute encore aux exigences usuelles de la fiscalité d'Etat. Pour suffire aux dépenses de conquête, d'administration, d'aménagement, la classe dirigeante réclame des millions ou des dizaines de millions, qui" pèsent en très grande partie sur la classe dirigée. C'est celle-ci, en toute éventualité, qui supporte la charge des frais généraux de la nation. On réduit ses moyens d'existence et on aggrave ses taxes. Elle reçoit moins et paie davantage. Toute la moralité des aventures impérialistes est là. Elles ne servent pas, comme d'aucuns l'ont affirmé, la collectivité ; elles ne servent même pas la majorité, mais une infime minorité, qui les exploite, pour aggraver son prélèvement sur le produit du
travail. Comment, en se plaçant à ce point de vue déjà, le prolétariat pourrait-il trouver quelque' avantftge*ii souscrk*^ t^'^^^ système, qui le ruine et qur Vécrasê' qefîîaligmente la précarité de son aod;; Jiifîètabrtité de'sôn- emploi, et qui, à la foi^,refffts*trê*9eiSTe'5tte''rtirères ressources ?
Mais ce n'est point tout encore. Par l'impulsion nouvelle qu'il imprime à la guerre économique mondiale, le colonialisme contribue à disloquer la classe possédante, à atténuer ses effectifs, et à accroître celui des prolétaires.
La bourgeoisie industrielle, la petite et la moyenne propriété rurales, sont cruellement atteintes, elles aussi, par l'éveil des contrées neuves à la production manufacturière et agricole. La filature britannique, après s'être enrichie des dépouilles de l'Inde, appréhende une faillite, que provoquerait la filature de Bombay et de Calcutta. La transformation textile a progressé, autour de ces deux grandes villes, avec une vertigineuse célérité. Les tarifs douaniers, si légers soient-ils, qu'a institués le gouvernement anglo-indien pour protéger les cotonnades indigènes, ont suscité outre Manche la colère et l'effroi. La puissante industrie française des Vosges et de la Seine-Inférieure prévoit déjà l'apparition d'usines rivales sur la côte de Guinée et dans l'Indo-Chine, tandis que les propriétaires de nos départements du Midi dénoncent la poussée viticole de l'Algérie et de la Tunisie, et que nos agriculteurs et nos éleveurs du Centre et du Nord font une guerre u^ acharnée à certaines importations de notre em- ™
pire africain. L'on s'est repenti bien vite d'avoir si effectivement colonisé. Le colonialisme a accentué l'antagonisme entre la grande et la petite propriété, la grande et la petite industrie.
Les opulents capitalistes ont su tirer parti des expéditions de conquête, mais les manufacturiers peu aisés commencent à comprendre, un peu partout, qu'ils ont fait une fâcheuse opération en s'associantau système, pendant que les petits détenteurs de biens-fonds voient s'accumuler des menaces qu'ils ne peuvent conjurer. Par un outillage perfectionné, on réussit encore à lutter avec une production qui s'arme d'une main-d'œuvre asservie. Avec des réserves compactes, on aboutit encore à traverser les phases de surproduction, qui s'accumulent de plus en plus, qui se succèdent presque sans transition. Mais la portion de la bourgeoisie qui en est réduite aux installations sommaires croule au premier choc, laissant le champ plus libre à l'oligarchie financière. Le colonialisme proprement dit joue donc le même rôle que la mise en valeur des terres autonomes. Toute activité exotique qui s'institue porte un coup aux classes dirigeantes des vieilles nations.
Mais ces classes se dissocient, éclatent sous la pression de la concurrence aggravée, en suivant le processus indiqué par le Manifeste des Communistes*. Les débris éliminés de la bourgeoisie, les entrepreneurs ruinés, les agricul-
1 .Voir les numéros 8 et 9 - 10 de la Bibliothèque socialiste.
leurs spoliés de leurs biens par le mécanisme économique s'en vont rejoindre le prolétariat dont ils grossissent la masse. Partout, dans les pays qui ont colonisé, et dans ceux mêmes qui n'ont pas colonisé, mais qui éprouvent le contre-coup des initiatives d'autrui, — la décomposition de la caste dominatrice s'accentue.
C'est la plèbe ouvrière qui s'enrichit des éléments* expulsés; mais son sort n'en, devient que plus misérable, puisqu'elle compte avec la rivalité de ces nouveaux travailleurs forcés en quête d'emplois. Combien de propriétaires ont delà été expropriés parla concurrence des viandes de l'Australie, des beurres de la Nouvelle- Zélande, des vins de la Mitidja ? Et combien d'autres encore vendront leurs métiers, le jour où les colonies productrices de coton transformeront sur place la matière première ? Ce recrutement indéfini du prolétariat est le trait capital de l'histoire contemporaine. Il aggrave le dénûment deâ ouvriers, mais en même temps, il accroît l'énergie de subversion de la classe dominée.
D'abord, au fur et à mesure que son effectif s'élève, qu'il déploie davantage ses foules opaques dans les faubourgs des cités, le prolétariat prend une conscience plus exacte de sa force; au fur et à mesure qu'il souffre plu$ rudement, que le chômage se fait plus fréquent, que le salaire est plus disputé, il est poussé instinctivement, comme à son insu, vers l'organisation.
Ensuite, la classe ouvrière des vieux pays, de
ceux où depuis un siècle et plus, le machinisme s'est implanté, s'aperçoit que l'évolution industrielle engendre universellement les mêmes effets. Le colonialisme, en' important l'exploitation outrancière dans les .contrées exotiques, en y introduisant les modes de production qui oiit prévalu en Europe, y convertit la masse des noirs et des jaunes en prolétariat. En étendant sa suzeraineté, le capitalisme suscite aussi les énergies de résistance, les haines, la lassitude du présent, la volonté d'un avenir meil leur. Automatiquement la poussée révolutionnaire se développe sur les mondes conquis Toute victoire de la grande bourgeoisie hâte l'échéance des transformations essentielles.
D'ailleurs, tandis que le prolétariat couvre le globe de ses chaînons de plus en plus rapprochés, de mieux en mieux soudés, la bourgeoisie perd une part croissante de sa vigueur de coercition... Sa force se réduit à proportion même de la restriction de ses contingents, et nous avons vu que le colonialisme coopère à la dissociation continue qui la travaille et qui l'épuisé. Les dirigeants d'Europe, en cas de soulèvement armé du peuple, n'ont plus seulement à compter avec l'attaque des salariés de la métropole, mais avec l'insurrection quasi inévitable des tribus assujetties ; et contraints de diviser les corps de répression, doni de moins en moins sûrs, ils sentent tté sérénité, décliner leur certitude du sui
En dernier lieu, le colonialisme a i atteinte redoutable à ce qu'on pourrai
la respectabilité apparente de la caste financière, industrielle et commerçante. Celle-ci se croyait encore tenue, sur son terrain primitif d'exploitation, à des ménagements, à de sages réserves. Dans les autres continents, se jugeant soustraite atout contrôle, elle a étalé impudemment ses lares, exposé ses convoitises, développé ses rapines, et affronté le scandale sous toutes ses formes. Ses expéditions, ses conquêtes, ses créations d'empire ont ainsi encore diminué son prestige moral et surexcité le mépris des masses; et comme les gouvernements, défenseurs des intérêts capitalistes, ont toléré, encouragé ces hontes et participé à d'effroyables ignominies, ils ont sacrifié les dernières parcelles d'une autorité qui ne se soutenait plus que par le plus singulier des hasards.
Le colonialisme a, en somme, alourdi le servage du prolétariat, mais il a en même temps accéléré sa formation et précipité sa libération. Si les ouvriers de France ou d'Angleterre étaient demeurés isolés au milieu d'un monde sommeillant, fossilisé en quelque sorte, jamais ils n'eussent pu, par leurs propres armes, forger une société différente. La bourgeoisie a eu cette délicatesse involontaire de leur donner d'innombrables auxiliaires, et de briser certains des obstacles qui entravaient leurs progrès.
Et si l'on recherche maintenant quelle doit être l'attitude de la classe ouvrière consciente, du socialisme, vis-à-vis de l'expansion coloniale, qui n'a peut-être pas encore achevé son œuvre, on dira qu'elle ressort assez nette-
ment des considérations exposées ci-dessus...
Il n'est pas en notre pouvoir d'arrêter l'élan colonialiste, qui est engendré spontanément parle régime capitaliste; car si les socialistes étaient assez forts pour rompre cette course aventureuse, si les prolétaires étaient assez organisés pour opposer leur veto à toute entreprise nouvelle, ils conclueraient légitimement qu'ils.st)nt devenus les maîtres de l'Etat; etalors leur action, de négative, deviendrait positive ; la résistance céderait la place à l'assaut.
Mais la classe ouvrière ne saurait non plus se laisser prendre au mirage des mots, aux séductions de la phraséologie humanitaire. Elle doit reconnaître qu'il n y a point de colonisation pacifique, que toute colonisation détermine la violence, la guerre, le sac des villes, là spoliation des tribus, l'asservissement plus ou moins déguisé. Son autorité est assez grande déjà, pour qu'elle marque sa solidarité effective avec les indigènes annexés, en revendiquant pour eux des droits essentiels, des sauvegardes d'existence et de subsistance; elle profitera de tous les débats, qui s'ouvrent dans une enceinte quelconque, pour flétrir la conquête exotique, l'impérialisme, pour déduire les conséquences logiques de l'expansion capitaliste.
Le colonialisme sera aux mains des prolétaires conscients, s'ils s'attachent à l'élude minutieuse des phénomènes contemporains, un puissant et admirable instrument de propagande. C'est en l'examinant qu'on saisit sur le vif toutes, les tares de l'Etat moderne et qu'on
apprécie le cynisme des rapines bourgeoises.
C'est en envisageant ses modes de développement, ses effets directs et indirects, qu'on apprend à apprécier la solidarité d'intérêts, qui fond en une masse commune, tous les souffrants, tous les écrasés du monde, en dépit des différences de race, de couleur et de langue.