‹ Le colporteurChapitre 4 sur 40 · AVANT-PROPOS III · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS III

dieux que la justice des hommes ? C'est ce que nous ne saurions dire, Chevrier, nous le répétons, n'ayant pas pris la peine de faire là-dessus quelque confidence. Peutêtre au fond fut-il simplement cet « ami » des femmes que le dix-neuvième siècle a tant vulgarisé dans les livres. Il fréquenta assidûment les boudoirs et les loges d'actrices. Aussi nous a-t-il rapporté sur le monde qui hante la scène une foule de traits plus caractéristiques, et surtout plus vraisemblables, que les bavardages des romanciers à la mode. Au théâtre, il est chez lui. Ce qui touche aux mœurs et à la littérature dramatiques ne le laisse point indifférent. Son opinion est sûre. Il ne farde point ses mots. Il sait par le menu les liaisons des artistes et des gens du monde. Il en tient le doit et /'avoir.

D'ailleurs, sa verve est alerte et brillant son débit. Le menu propos excite sa faconde; l'épigramme fait feu dans sa répartie. Un seul livre, un seul, ce Colporteur qui fait l'objet de la présente réédition, contient le meilleur de lui-même, ce qui ne périra pas tout entier de sa production besogneuse. C'est le chef-d'œuvre de la médisance. Jamais on n'a porté si loin l'art d'atteindre et de détruire les réputations. Bien que ce dialogue d'une heure, entre plusieurs personnages quasi conventionnels ne nous promette, au début, rien de particulièrement attachant, il s'ensuit que la chronique scandaleuse d'une époque défile là, sous un jour nouveau. Les noms n'y sont pas souvent voilés, et si, parfois, le metteur en scène interrompt le récit par des faits d'un autre temps et d'un autre lieu, c'est qu'il veut, semble-t-il, ajouter à la causticité du récit ou dérouter son lecteur. En effet, nul ne sait comme Chevrier se réjouir de la confusion de ceux qui l'écoutent. Aussi bien ne se gausse-t-il jamais plus à propos que lorsqu'il veut nous conter une de ces his-

toires qui font éclat. Avec lui, la conversation passe du tour le plus' naturel au plus inattendu. L'interlocuteur s'est mué soudain en héros, mais c'est bien la première fois qu'un satirique se présente à nous dépouillé de tout le pompeux appareil de la satire.

On n'a point de peine alors à reconnaître la figure du conteur, malgré l'hilarité qui transforme sa face. On se l'imagine volontiers, en 1761, à l'apogée de son triomphe — si c'est un triomphe que se railler de la misérable espèce humaine. — C'est un homme encore jeune , au visage ouvert et coloré, au sourire amène. Il ne sait où il dînera, voire même s'il dînera; que lui importe ! il se rit de la mauvaise fortune, des ministres bafoués, des exempts de police bernés, et il passe , le verbe frémissant aux lèvres. C'est un cynique, rien de plus. Comme La Morlière, comme le chevalier de Mouhy, comme tant d'autres, ses pareils, il a, pour unique ressource, l'imagination fertile, l'esprit éprouvé, l'expédient facile. Trente ans plus tard, joueur sans crédit à la loterie du hasard, mais audacieux quand même, la Révolution l'eût surpris sans le conquérir. Il est bien l'émanation de son temps. S'il a soulevé, sans scrupule, le voile d'une troublante et crapuleuse intimité, ce n'est point qu'il songeât à bouleverser le monde, mais bien plutôt à conquérir une place en son sein.

Il n'eût point voulu d'autre régime!

La présente réimpression du Colporteur a été exécutée sur la première édition publiée, sans date, à Londres, chez Jean Nourse, un volume in-12. Nous l'avons augmentée de tous les éclaircissements propres à Vintelli-

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