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LES GRANDES EAUX DE VERSAILLES

Non, rien ne m’ôtera de la tête que ceci est un bruit que la police fait courir.

Depuis cent cinquante ans on fait croire aux Parisiens qu’il existe des grandes eaux à Versailles, et que lesditcs grandes eaux se livrent à l’admiration du public cinq ou six fois par an, notamment pendant le mois d’août. — A cette occasion même les omnibus sont ornés, huit jours à l’avance, de grandes affiches blanches annonçant la prétendue solennité hydraulique, et tous les provinciaux qui se trouvent à Paris ne manquent pas d’écrire sur leur carnet : — Ne pas oublier d'aller voir jouer les grandes eaux à V ersailles dimanche prochain.

Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien, je le jure sur ce qu’il y a déplus sacré, sur vos cendres si vous voulez : — voilà huit ans que je suis à Paris, et depuis ce laps je n’ai pas vu annoncer une seule représentation des grandes eaux de Versailles sans brosser mon habit le plus vertpomme et sans chausser mes guêtres les pins grises, à cette fin d’aller jouir du divertissement aquatique dont j’avais soif depuis, si long-temps. — Eh bien, j’ai eu beau me presser et courir, je n’ai jamais pu voir d’eau à Versailles que sur mon front, — par exemple il y en avait beaucoup !

Le Parisien étant, comme vous le savez, d’une nature excessivement monotone, — du moins sous le rapport de l’imitation, — il s’ensuit que, les jours où l’on annonce le spectacle gratis des grandes eaux de Versailles, toute la capitale émigre en masse vers ce lieu de délices et de jets d’eau. — On ne laisse pour garder les maisons que les paralytiques et les enfants audessous de six mois.

Comme cinquante wagons et soixante coucous ne suffisent pas pour transporter six cent mille individus à Versailles, il s’ensuit que les amateurs des grandes eaux se divisent en deux classes :

i° Ceux qui arrivent trop tard ;

2° Ceux qui n’arrivent pas du tout.

Il est vrai que la plupart de ces voyageurs se consolent de n’avoir pas vu \ les eaux en allant voir les marchands de vin.

LES ORDONNANCES CANICHICIDES.

! Je ne connais pas de position sociale plus humiliante à Paris que celle de caniche à l’époque du mois d’acût. — ün m’offrirait une fortune colossale pour m’appeler Azor seulement durant vingt-cinq minutes pendant la canicule que, nom d’un chien! je refuserais positivement.

Nous savons bien que pour se disculper de sa férocité à l’égard de l’ami de l’homme, M. le préfet de police allègue qu’il y a à Paris, d’après le der-

LES ORDONNANCES CANICHICIDES.

nier recensement, quatre-vingt-dix mille neuf cent trente-trois chiens dont la moitié au moins ne pourrait justifier, devant la police correctionnelle, de véritables moyens d’existence; — c’est pourquoi le mois d’août voit régulièrement s’organiser une Saint-Barlhélemi d’une nouvelle espèce.

Ni l’âge ni le sexe ne trouvent grâce devant les janissaires du pacha de la rue de Jérusalem. — Fussiez-vous un précieux griffon ou un agréable barbet, une petite levrette bien mignonne ou un carlin ventru nourri de racahout des Arabes ; si vous avez le malheur de sortir de votre domicile sans muselière et sans papiers parfaitement en règle, un brutal coup de bâton vous étend sur l’asphalte du trottoir sans que vous ayez seulement le temps «le manifester vos dernières volontés. — Il est vrai que celte dernière volonté aurait été probablement de ne pas recevoir ledit coup de bâton.

Du reste, ce n’est pas seulement l’ignoble gourdin qui sert d’arme dans le combat à mort entrepris contre toute la race canine : — le lacet vient encore en aideau merisier, et ce cordon, renouvelé des Turcs, est tout à coup lancé au cou d’un flâneur insouciant, qui se trouve entraîné au fond d’un horrible sac, d’où il ne sort que pour entrer dans les mains d’un industriel qui, dépouillant ce cadavre encore chaud, sait trouver dans une peau de cliien tous les éléments de trois paires de gants de chevreau. — O prodige de l’industrie !

Puis enfin, comme si le lacet et le bâton ne suffisaient pas, des pâtissiers municipaux confectionnent des boulettes infernales, mais appétissantes, et qui fout périr au sein des coliques les plus tragiques les gastronomes imprudents qui se permettent d’y goûter.

Aussi, pendant le mois d’août, entend-on nuit et jour retentir dans les carrefours de Paris des aboiements de détresse capables de faire dresser les cheveux sur la tète même de l’huissier le plus insensible, et l’histoire a recueilli les dernières paroles d’un caniche qui, atteint sur la place de la Bourse d’un terrible coup d’épée de sergent de ville, aboya d’une voix éteinte cette réflexion lamentable, mais sensée : — Ah ! que les hommes sont chiens!

Pour peu que la température sénégalienne dont nous avons joui pendant tout le cours de l’été de l’année 1842 revienne encore eu i843, nous verrons probablement la police municipale prendre contre les enragés des mesures encore plus sévères.

D’immenses baquets d’eau seront placés devant les portes de toutes les maisons de Paris, et des sergents de ville, placés de distance en distance, feront boire tous les flâueurs qui se risqueront dans les rues et sur les boulevards de Paris de midi à cinq heures.

Seront considérés comme soupçonnés être atteints d’hydrophobie ceux qui se refuseront de se prêter à cette mesure d’hygiène.- — Quant à ceux, qui demanderont à faire leurs preuves en entrant chez un marchand de vin, la permission leur en sera accordée ; attendu que la plupart du temps cela revient absolument au même que s’ils buvaient de l’eau.

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