‹ Le comic almanackChapitre 46 sur 76 · LES PROVINCIAUX · texte numérisé non relu

LES PROVINCIAUX

Depuis un temps immémorial le provincial qui venait visiter la capitale avait la réputation d’ouvrir de grands yeux devant toutes les boutiques, d’admirer également tous les monuments, tous les marchands de coco et tous les omnibus qu’il rencontre; — mais aujourd’hui c’est bien différent, notre gaillard n’est plus reconnaissable, et une révolution complète s'est opérée en lui : — le provincial de notre époque est un être que rien n’étonne, que rien n’émeut.

Dernièrement, sur la recommandation d’un de mes amis, j’ai ■été chargé de piloter dans Paris un indigène de Draguignan, et je commençai par conduire mon homme devant la colonne de la place Vendôme, voulant tout d’abord frapper un grand coup sur son imagination.

Eh bien ! vous me croirez si vous voulez* mon gaillard s’applique négligemment son lorgnon sur l’oeil et déclare que la colonne est un objet Irèsmesquin, indigne de sa réputation !

Voyant que la colonne avait complètement raté son effet, et que mon Draguignannais, en la contemplant, ti’était nullement fier d’être Français, je conduisis mon voyageur au Jardin-des-Plantes. — Hélas ! c’est à peine I s’il accorda un coup d’œil au cèdre du Liban ; quant à l’ours Martin il ne l’honora pas d’un regard, et il aurait cru déroger s’il s’était permis de sourire aux grimaces et aux gambades de messieurs les singes.

En désespoir de cause, je pris un fiacre, et, voulant décidément galvahiser les nerfs de ce grand blasé, je le conduisis sans rien dire devant la grande marmite des Invalides, devant cette fabuleuse casserole qui engloutit un troupeau de moutons et vingt charretées de légumes! — Hélas! rien encore; — mon homme se contenta de dire qu’il ne voudrait pas manger du ragoût que l’on cuisait en ce moment.

Enfin, le soir j’installai mon cauchemar à l’orchestre de l’Opéra; on jouait la Reine de Chypre, Duprcz chantait; — et mon gaillard me donna sa parole d’honneur qu’il trouvait Duprez bien inférieur au ténor de Draguignan.

O provincial, mon ami, vraiment tu m’affliges beaucoup ! — Ta naïve admiration d’autrefois était bien préférable au dédain que tu affiches aujourd’hui; — car, après tout, la colonne Vendôme n’est pas sans charmes, le musée du Louvre a bien son mérite, Duprez a du bon, et Paris vaut bien Draguignan.

Page 1