‹ Le commandant Rivière et l'expédition du TonkinChapitre 15 sur 22 · MORT DE HENRI RIVIÈRE · texte numérisé non relu

MORT DE HENRI RIVIÈRE

tants craintifs s'enfuirent, abandonnant leurs demeures au pillage. Des clameurs montaient dans la nuit avec le ronflement des flammes et le crépitement des paillottes et des charpentes qui, de temps en temps, s'affaissaient avec un bruit sourd. Une panique emplissait la ville. Les plus timides venaient se grouper autour de la citadelle, bien que des coups de canon partant de la rive gauche du fleuve fussent dirigés contre ses murailles. A la clarté des feux qui dardaient l'horizon, on pouvait les voir étendus le long des fossés, dans une frayeur. Parfois leurs larges faces jaunes se tournaient vers les étoiles et se découpaient en clair sur le fond sombre des vêtements confondus avec la couleur brune de la terre. Sur les remparts, nos sentinelles veillaient, toutes droites, l'arme au bras ou sur l'épaule, dominant ce grand spectacle qui s'étendait à perte de vue à la lueur de l'incendie et sous la pâleur éclatante de la lune.

Cet état de choses devenait inquiétant pour nous. Rester inactif augmenterait le danger. Il fallait donc opérer une sortie contre les Pavillons-Noirs, afin de modérer leur audace. Le

18 mai, cette sortie fut décidée pour Je lendemain; on marcherait sur Phu-Hoaï, qui servait de refuge à l'ennemi.

Les dispositions de marche sont arrêtées par le commandant Berthe de Villers, et la soirée se passe, comme à l'ordinaire, à parler de choses et d'autres dans le salon de Rivière, où se réunissait tout le corps d'officiers. Cependant Ton se sépare plus tôt, car il est convenu que dès l'aube, c'est-à-dire à 4 heures du matin, la colonne expéditionnaire devra se mettre en route.

Tout est prêt pour le départ. Les hommes, à la veille d'une lutte nouvelle, s'endorment en rêvant une nouvelle victoire. Les fusils sont préparés, les gibernes garnies de cartouches et les cœurs qui se souviennent de papa et de maman battent pour la France, soulevant des respirations égales et scandant comme un vivant pendule le silence des dortoirs improvisés.

Avant que le soleil ait rosi l'horizon, tous ces hommes seront debout, pour l'appel, rangés en bataille.

Le commandant Rivière avait dit à son plan-

ton, le quartier-maître Gravot, de ne le réveiller qu'à 3 heures 45 minutes, 15 minutes devant lui suffire pour être prêt à partir, quatre heures sonnant dans les clairons. Il était encore très fatigué, quoiqu'un peu mieux portant depuis quelques jours.

A 4 heures, le lieutenant de vaisseau de Marolles, ne voyant pas descendre le commandant, monte chez lui et le trouve moins dispos qu'il le paraissait la veille ; il se plaignait et se demandait s'il était bien nécessaire qu'il accompagnât cette reconnaissance. « Ça sera aujourd'hui comme les fois précédentes, disait-il; quand ces Chinois-là vont nous apercevoir, ils vont déguerpir devant nous, et nous reviendrons sans avoir brûlé utilement une cartouche! » Enfin, se trouvant prêt, vêtu en double, à cause de la fraîcheur du matin, il descendit appuyé sur le bras de son chef d'état-major, le brave officier que je viens de nommer plus haut.

Les troupes étant sous les armes, Rivière prit place dans la voiture qui contenait les vivres destinés à son repas, la colonne ne devant rentrer que le soir à Hanoï.

J'ai songé bien souvent à cette hésitation qui frappa, quelques heures avant de mourir, l'esprit de celui qui avait écrit cette phrase : « Il y a dans la vie de chaque homme de ces bizarres coïncidences qui feraient croire à la prédestination. » En effet, combien les événements semblent s'enchaîner entre eux, ici-bas, tantôt par des actions fortuites, tantôt par des pensées qui s'échelonnent, à dates fixes, dans l'existence humaine, comme des points marqués au coin secret du Sort! Lui, Rivière, habituellement toujours le premier debout, lorsqu'il s'agissait d'aller à l'ennemi, faillit être en retard le matin de ce jour qu'il ne devait point voir finir! Ne voyez-vous pas là quelque chose d'assez semblable à un avertissement, sinon une des étranges coïncidences que le grand mort aimait à fixer dans ses livres, comme des bornes, marquant les étapes douloureuses, sur le chemin de la vie ?

La voiture roule au milieu de la colonne, derrière les coolies du génie militaire. MM. les officiers de Marolles, Ducorps, Clerc et Duboc, à cheval, se tiennent à la gaucho et à la droite

du commandant, tandis que ses deux plantons , également montés, suivent la calèche, haut le fusil.

Lorsque les troupes sortent de la Concession, la nuit n'est pas encore dissipée, des flocons de brume se traînent encore, épars, çà et là dans les ténèbres mourantes. Les maisons de Hanoï sont fermées ; la ville repose n'ayant pas été inquiétée pendant cette nuit. La colonne marche, silencieuse, — car personne ne parle, — dans le recueillement qui précède, en campagne, les batailles — même imprévues. Mais la voilà qui contourne la citadelle pour suivre la route de Son-Tay, le soleil apparaît alors comme un immense globe de sang, mettant de sa rougeur sur le pan d'horizon qu'il vient de trouer et sur les flaques d'eau qui alimentent les rizières subitement verdies. Le ciel a reconquis sa couleur bleue. L'horizon n'a pas un nuage, la plaine, plus un flocon de brume, et, peu à peu, tout prend sous la lumière croissante du jour sa teinte respective avec l'éclat magnifique d'un renouveau de vitalité. Ensuite, la pourpre se disperse et s'efface du côté du Levant, les nappes

d'eau, miroitantes, réfléchissent les rayons dorés d'un soleil resplendissant, débarrassé des langes sanglants de son berceau. — C'est une belle journée qui s'épanouit sur le monde ! — Ironie de la nature devant les cruautés qui se préparaient!

Les soldats de l'infanterie de marine ont la vareuse bleue, le pantalon et le casque blancs ; les compagnies de débarquement de la division de Chine sont uniformément vêtues de toile blanche, la tête protégée par un chapeau de paille, avec coiffe également blanche. Les sousofficiers portent le même costume, les manches sabrées d'un galon d'or, et les officiers gardent autour de blanches casquettes les insignes de leur commandement. Toute cette troupe qui se déroule à travers la vaste plaine, entre les rizières, comme un large ruban, apporte au décor une note étrangère, rivalisant avec son luxe de couleur, et ajoute aussi à l'harmonie des tons répandus l'animation de leurs cohortes, frappant, régulièrement, la terre, d'un pas cadencé, ferme et vigoureux.

A la première halte, le commandant Berthe

de Villers s'approche du commandant en chef et l'informe que M. Sentis suit la digue de gauche à la tête d'un peloton, et que la colonne est également flanquée d'éclaireurs sur la droite (car, là-bas, les villages et les routes correspondent ensemble par des digues ; — il arrive même que ces digues longent des chemins parallèles, comme celui de Son-Tay, par exemple).

Puis, la colonne se remet en marche. M. de Marolles reste seul auprès de Rivière, qui est triste et préoccupé. Pareil à ces Romains des anciens âges qui lisaient un mauvais augure dans l'envolée d'un corbeau, avait-il cru voir passer, devant ses yeux, l'image de ses amis lui jetant un adieu suprême et, les souvenirs venant en foule, en tirait-il un présage de mort?

J'ai vu pendant la guerre des hommes très braves se lever le matin en disant : « Je ne finirai pas la journée », et tomber au premier feu de l'ennemi. Ils avaient éprouvé quelque secousse intime et se sentaient avertis. Les natures nerveuses sont plus enclines que les autres à ces impressions qui n'appartiennent

pas au surnaturel, mais qui émanent, sans doute, d'un fluide que la science humaine n'a pas encore défini.

Pendant la halte suivante, il se souvient du préfet de Phu-Hoaï, qui nous aparfois renseignés sur les mouvements des Pavillons-Noirs, et il envoie l'enseigne Clerc, — aujourd'hui lieutenant de vaisseau, — dire au commandant Berthe de Villers de prévenir les troupes, afin qu'il ne lui soit fait aucun mal, dans le cas où il tomberait en leur pouvoir, et, cependant, malgré sa tristesse, malgré cette préoccupation secrète qui l'obsède, Rivière semble toujours douter que nouspuissionsmettre la main sur les gens quij>illent Hanoï, presque chaque nuit, sous nos yeux.

A six heures, des villages sont en vue. Fermés par des haies de bambous d'un vert noirâtre, ils mettent de larges taches d'ombre sur la plaine que le soleil éclabousse de sa poussière d'or. La colonne marche toujours d'un pas égal.

Soudain, des coups de fusil se font entendre dans la direction du Pont de Papier '. Des

\. Consulter la carte ci-contre.

panaches de fumée blanche flottent, là-bas, d'où les coups sont partis, et empêchent de voir qui les tire; puis, la fusillade devient violente, les balles sifflent au-dessus de la voiture du commandant qui met pied à terre ainsi que ses officiers, les chevaux effrayés ne tenant plus en place.

Nous approchons des villages. Nous voilà devant la porte d'une avenue qui mène à la pagode Balny. Rivière monte sur la digue et rejoint Berthe de Villers et le capitaine Puech qui lui montrent le pont enlevé par nos soldats ; mais nous comptons, déjà, sept blessés autour de nous. Un matelot, debout, près du commandant, tombe, la face contre terre, la poitrine défoncée par une balle terrible. Traversé de part en part, une tache sanglante s'élargit au milieu de son dos sur l'étoffe blanche de la blouse. — Une touffe de coquelicots sur de la neige!

Enfin, c'est une véritable bataille; il va falloir s'emparer des villages ; nous sommes en présence des Pavillons-Noirs, qui ne faiblissent pas comme les Annamites devant nos premiers coups de canon...

La fusillade continue, très serrée, dans Ha- Yen-Khé, ainsi que sur notre gauche, d'où nous viennent aussi des boulets. Le commandant fait alors placer deux pièces en batterie qui ripostent immédiatement ; mais, remarquant bientôt que cela ne nous avance pas assez, il donne l'ordre de faire franchir le pont à l'artillerie et le franchit, lui-même, avec le commandant de Villers et MM. de Marolles, Puech, Ducorps et Clerc. Parvenu au milieu du pont dans le tapage de la poudre, Rivière reçoit des mains du lieutenant de vaisseau Sentis un des trois drapeaux qui viennent d'être pris à l'ennemi.

Arrivé sur l'autre rive avec son état-major, il s'arrête aux premières cases sous un feu très nourri qui part de Trung-Thong, tandis que la lutte, une lutte acharnée, continue sur la gauche et dans Ha-Yen-Khé dont les fourrés de bambous sont tellement épais que l'on ne peut point y suivre ce qui se passe.

Aussitôt que l'on apprend que nous n'avons rien à redouter sur la droite, le village de Tien- Thong ayant été fouillé et reconnu vide, le

commandant fait tirer plusieurs coups de canon sur Trung-Thong, puis y lance la compagnie de la Victorieuse commandée par le lieutenant de vaisseau Le Pelletier. Elle aborde le village avec une admirable bravoure, poussant devant elle les Pavillons-Noirs, qui se retirent, maïs non sans disputer le terrain pied à pied. Le sang coule de toutes parts, les cris de rage se mêlent aux hurlements de douleur, les armes ruisselantes ont des bruits mats en pénétrant dans les chairs qui se déchirent, dans les os qui se rompent, tandis que la parole brutale de la poudre tonne, çà et là, dans la mêlée farouche, dominant le meurtrier concert.

Le lieutenant de vaisseau de Marolles, que ses fonctions de chef d'état-major conduisent un peu de tous les côtés sous les balles et dans la houle des combattants, revient, à ce moment, auprès de Rivière qu'il trouve sur la route à mi-chemin du pont et de Trung-Thong , à l'endroit le plus découvert, le plus élevé, d'où l'œil embrassait le mieux le théâtre du combat.

Le commandant lui dit aussitôt, à voix basse : — « De Villers vient d'être blessé; il est perdu.

Gela ne va pas, nous avons des adversaires sérieux en face de nous, il faut les pousser ferme et ne pas leur laisser le temps de se remettre. » — M. Berthe de Villers avait eu le ventre traversé par une balle Qt pendant que le caporal-clairon l'emportait vers la voiture de Rivière, une seconde balle lui cassait le bras droit...

Le commandant Rivière restait debout, toujours très calme, sur le chemin. Son regard, doux et plein de tristesse, observait chaque mouvement de l'ennemi. Les balles qui passaient, en sifflant, autour de lui, ou qui venaient mourir à ses pieds en soulevant une poussière, le laissaient immobile et froid devant le danger.

La situation n'était pas encore désespérée, la fortune des armes pouvait nous revenir favorable; quand, tout à coup, M. de Marolles lui fit remarquer une bande ennemie qui surgissait, à droite, dans la direction de Tien-Thong. C'était d'autant plus inquiétant que nous commencions à être très allongés sur la route, luttant déjà, devant nous , comme, sur la gauche !

A la suile des reconnaissances faites dans Tien-Thong , dès le début de l'attaque , nous nous étions peu garnis sur la droite et pourtant la bande ennemie s'avançait en grossissant, dessinant un mouvement tournant afin de nous couper toute retraite du côté du pont. La compagnie de la Victorieuse, entrée dans Trung- Thong et chargeant sans cesse, allait se trouver trop en l'air; il était urgent de la rappeler. M. de Marolles insiste en ce sens près du commandant, qui no lui donne qu'à regret Tordre qu'il sollicite. Le pauvre ami semblait craindre de prononcer cet ordre de retraite : — c'était le premier qu'il donnait! Il y voyait comme le commencement d'une série d'infortunes. Son étoile se voilait donc? il en éprouvait une tristesse superstitieuse plus noire.

Le jeune chef d'état-major se précipite à travers les balles et rencontre Duboc qu'il envoie à Le Pelletier pour l'avertir qu'il ait à se replier, puis il revient auprès du commandant, au moment où l'attaque des Chinois va se prononcer sur la droite : leurs tirailleurs bien alignés, à découvert, approchent vivement et s'arrêtent à

cent mètres de nos hommes. Alors de part et d'autre commence un feu rapide. Malheureusement, le nombre des ennemis augmente en des proportions considérables. De longues lignes de Pavillons-Noirs et de Drapeaux-Rouges apparaissent du côté de Phu-Hoaï, et marchent sur nous en suivant les positions que la compagnie de la Victorieuse vient de quitter.

La fusillade ennemie redouble ; maintenant elle est meurtrière. Le lieutenant de Brisis est tué. L'enseigne de vaisseau Le Bris, qui dirigeait le tir d'un canon-revolver fourni par le Léopard, r eçoit une balle dans la cuisse et l'officier d'ordonnance, M. Clerc, qui se trouve entre le commandant et M. de Marolles, est blessé au bras gauche; plusieurs hommes à la fois tombent morts, ce qui met un peu de confusion dans les rangs. Rivière cherche à ranimer chacun par son courageux sang-froid et de bonnes paroles. Le canon du Villars est là, il le fait charger à mitraille et tirer sur les assaillants de droite qui tentent de se rapprocher; mais la pièce, venant au recul, tombe dans la rizière. Il faut la remettre sur la route. La situation

devient de plus en plus critique. Les ennemis arrivent de tous les côtés. Il est évident que nous devons battre en retraite et essayer d'arrêter les Chinois au pont, avant qu'il ne soit trop tard. Le commandant donne l'ordre d'atteler la pièce de canon; mais un des deux chevaux est blessé, et devenu inutile. Il faut couper ses traits. Les hommes tombent ou se troublent dans le vacarme du combat.

Rivière se met à pousser à la roue pour donner l'exemple, et, voyant qu'une panique va s'emparer des jeunes soldats qui luttent sur la route, il envoie M. de Marolles au Pont de Papier, en lui disant : « Etablissez un échelon de retraite à la digue, et faites-le solide pour arrêter l'ennemi coûte que coûte et nous recueillir. » Cet officier s'élance vers le pont, se frayant un chemin parmi les cadavres qui bosselaient le sol, avec de larges taches rouges autour d'eux. Les balles pleuvent sur ses pas; cependant il parvient à la digue, où il a beaucoup de peine à former cet échelon.

Rivière, lui, continue de pousser le canon

avec l'aide de quelques officiers et soldats. L'aspirant Moulun, un jeune homme de vingt ans, qui poussait à la roue de gauche, est tué raide, — le crâne fracassé par une balle. Le commandant et M. Ducorps le prennent alors sous les aisselles, le soulèvent et le déposent dans le fossé ; puis ils se ruent, de nouveau, contre le canon devenu plus lourd à traîner. A peine ontils franchi quelques mètres que M. Ducorps s'affaisse un pied traversé, et que Rivière tombe, à son tour, l'épaule gauche trouée par une balle ! Cependant la blessure n'est pas mortelle ; il se relève, refuse l'aide qui lui est offert de le soutenir, et retombe quelques pas plus loin pour ne plus se relever. Le capitaine Jacquin est tué presque sur lui... Tout cela, tandis que le canon du Villars, qui ne doit pas rester à l'ennemi, roule lentement sur le chemin de la citadelle...

Ici, j'ouvre une parenthèse :

— Pourquoi n'avoir pas abandonné le canon, pour sauver, malgré lui, le commandant Rivière blessé ?

— Il fallait les sauver tous les deux, m'a-ton répondu.

— Mais enfin, un canon se retrouve : vous l'auriez repris à Son-Tay ou à Bac-Ninh ?

— Le canon du Villars ne pouvait rester aux mains de l'ennemi.

Eh bien ! non ! Je persiste à dire que le corps du commandant en chef devait, avant tout, être arraché aux Pavillons-Noirs, et je parle ici en soldat, éloignant toute question d'humanité.

Le corps de Rivière, mort ou vivant, était plus « drapeau » que le canon. Or, le drapeau, c'est l'emblème sacré de l'honneur national, il fait « patrie » le sol qu'il couvre ! Mais je laisse parler Rivière lui-même dans ses Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie. Le colonel Galli, tombé dans une embuscade, venait de recevoir deux blessures mortelles. « Alors, avec des branches d'arbre et de feuillage, on fit un brancard et on y plaça le blessé. Il souffrait tant, qu'il dit au capitaine Boulle : — Laissez-moi mourir là, mon ami, je souffre trop. Et vous, marchez sur Bouloupari. — Le capitaine feignit de ne pas entendre. Le colonel, c'est le drapeau, c'est l'ame,

c'est le père du régiment. On ne l'abandonne pas, pour que les sauvages le mutilent et se fassent des trophées de son cadavre. On l'emporta donc, on le porta plutôt, doucement, à petits pas. De cinq minutes en cinq minutes, on s'arrêtait. Il ne se plaignait plus que par l'expression de souffrance de son visage. On refit ainsi dix kilomètres... »

Et j'aurais voulu voir les soldats qui avaient offert leur aide au commandant Rivière feindre, eux aussi, de ne pas entendre son refus de secours et l'emporter précieusement hors des atteintes d'un ennemi barbare et cruel.

Lorsque Rivière tomba, les Chinois accoururent. Sa tête étant mise à prix, chacun voulait la prendre. Il y eut bousculade; ils luttèrent entre eux, se disputant ses dépouilles... C'est ce qui me fait espérer que si le pauvre respirait encore, il n'a pas dû longtemps souffrir, les ennemis, dans leur sinistre âpreté du gain, se précipitant à qui lui trancherait la tête pour en faire un trophée !

Les mains furent coupées ensuite par des

acharnés jaloux de commettre une barbarie nouvelle, et tous ces débris du glorieux mort, promenés aux bouts de piques à travers l'Annam, qui se félicitait d'une victoire.

Il était huit heures, et nos troupes n'entrèrent dans Hanoï que vers neuf heures et demie. La fatigue avait succédé à l'élan du combat, et tous avançaient, traînant la jambe sous la chaleur pesante du soleil qui embrasait le ciel.

Lorsque le canon du Villars eut passé le Pont de Papier, la retraite devint plus facile. Une avant-garde couvrit les blessés et l'artillerie; puis les troupes se formèrent régulièrement, protégées par une arrière-garde que commandait le capitaine Puech. Enfin, en dernier lieu, marchait le lieutenant de vaisseau de Marolles, à la tête de son échelon de retraite, qui dut couvrir les mouvements de la colonne jusqu'à son entrée dans la Concession de Hanoï. — Il marchait, abîmé dans une douleur, écartant, de temps à autre, par des feux de salve, les ennemis qui finirent par laisser entre eux et la colonne française une distance d'environ six cents mètres, quoiqu'ils eussent plusieurs fois

l'occasion d'achever de compromettre nos forces.

Aussitôt rentré dans la Concession française, M. de Marolles fut chargé de régler les affaires de son malheureux chef : un inventaire des objets et papiers laissés par le commandant fut dressé par une commission nommée à cet effet. Ces tristes formalités purent être remplies au milieu des préoccupations de défense ; car les Pavillons-Noirs, encouragés par notre retraite, cernaient maintenant la Concession où nos troupes durent rester étroitement bloquées jusqu'àla fin du mois. La nuit qui tomba sur ce triste jour fut cruelle à la population de Hanoï, qui fut pillée et ensuite livrée aux flammes. Cette ville, que notre imagination se plaît à voir petite et de peu d'importance, comprenait des rues nombreuses où les maisons, serrées les unes contre les autres, donnaient asile à 80,000 habitants.

Les Pavillons-Noirs et les Chinois allumèrent toute cette grande cité, qui cependant ne brûla pas entière cette nuit-là. Il fallut plus de temps pour la détruire; aussi, durant trois

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