LETTRE TROISIEME
U décembre, 1 heure du matin.
« Dieu a eu pitié de moi.
Ce malheureux enfant vit, s'il ne succombe pas, il ne vivra que pour vous... que pour moi...
Mes femmes sont sûres... celte maison est isolée... loin de tout secours... Demain jeferai demander, au village , Ip vénérable abbé dp
UES I.KiTRIS. 2M
Saint-Maurice... encore un mensonge... un mensonge sacrilège.
Je lui dirai que ce malheureux enfant est mort en naissant. Justine s'est déjà occupée d'une nourrice; cette nourrice attend dans la maison inhabitée du garde du carrefour... ce soir, elle lui portera ce pauvre petit être; ce soir, cette femme partira pour le Languedoc, comme nous en sommes convenus...
Me séparer de mon enfant qui m'a coûté
tant de larmes, tant de désespoir!!, m'en séparer pour jamais... ah ! je n'ose , je ne puis me plaindre ! c'est la moindre expiation de mon crime...
Pauvre petit , je Tai couvert de mes larmes, de mes baisers, il est innocent de tout ce mal... Ah ! c'est affreux.
le ne survivrai pas à ces déchirantes émotions... c'est tout mon espoir...
Dieu me retirera de cette terre... oui... mais pour me damner dans l'éternité...
Ahîjene veux pas mourir, je ne veux pas... oh! ])itir,.. pitié... grâce...
.le rt'vieiisd un longévanoiiissmirnl . Pry' on
VOUS portera cette lettre ; renvoyez-le-moi à l'instant. »
Cette autre lettre d'Étnilie de Mon treuil annonçait au commandeur que le sacrifice était consommé.
LKTTRE QUATRIÈME.
15 (léceinbie , lU Iieures du soir.
« Tout est iini... ce matin, l'abbé de Saint- Maurice est venu...
Mes femmes lui avaient dit que l'enfant était mort, etquej'avais,dausmon désespoir, voulu par une pieuse résignation , l'ensevelir moimême dans son cercueil.
Vous savez que ce pauvre prêtre est bien vieux; et puis il m'a vu naître, il a en moi une confiance si aveugle qu'il n'a pas un moment soupçonné ce mensonite inipio...
Il a prié sui- le cercueil vide.
Sacrilège... sacrilège...
Oh! Dieu sera sans pitié... Enfin le cercueil a été transporté et enseveli dans la chapelle de notre famille...
Hier, à la nuit, pour la dernière fois... j'ai embrassé ce malheureux enfant, maintenant abandonné, maintenant sans nom, maintenant la honte et le remords de ceux qui lui ont donné le joui...
Je ne pouvais me séparer de lui... je ne le pouvais pas... hélas ! c'était toujours un baiser... encore un dernier baiser. Quand Justine l'a arraché de mes bras... il a jeté un petit cri plaintif...
Oh! ce faible cri de douleur a retenti jusqu'au fond de mes entrailles... comme un funeste présage !
Encore une fois que va-t-il devenir?... que va-t-il devenir.^ celte femme ! cette nourrice ! qui est-elle? quel intérêt prendra-t-clle à ce malheureux orphelin? elle sera indifférente à ses larmes ! à ses douleurs, la mallienreuse ! ses pauvres plaintes ne la remueront pas tout entière comme j'ai été remuée toiil-à-riieuie jiar son faible «li .'
y54 LE COMMAXDF.L'R DE MALTE.
Qui est oette femme? qui est cette femme? Justine en répond, dit-elle... mais Justine at-elle le cœur d'une mèie, pour en répondre, pour en juger?., moi, j'aurais bien vite vu si je pouvais avoir confiance en elle. Comment n'ui-jepas songé à cela?.. Ah! Dieu est juste... l'épouse coupable ne peut être qu'une mauvaise mère...
Pauvre petit!... il va souffrir... qui le protégera ? qui le défendra ?.. Si cette femme est infidèle... si elle est cu[)ide, elle va le laisser manquer de tout... il va avoir froid... il va avoir faim... elle va le battre, peut-être !... mon enfant... mon enfant...
Oh ! je suis une mère dénaturée... je suis lâche... je suis infâme... j'ai peui'... je n'ai pas le courage de mon crime... Non... non., je neveux pas... je ne veux pas... je braverai tout, le retour de mon mari, la honte, la mort, mais je ne me séparerai jamais de mon enfant, je ne m'en séparerai qu'à la mort... il en est temps encore,.. Justine va venir... je vais l'envoyer dire à la non rrice de rester ici. . . .
Rien , rien , mon Dieu ! être à la merci de
LES LETTKKS. 2V=J
ces gens-là... Justine vient de refuser de me dire la route qu'a prise cette femme... elle a osé me parler de mes devoirs, de ce que je dois à mon mari... oh! honte , honte ! moi... autrefois si fière... eu être réduite là.. Pourtant elle pleurait eu me refu.sant... pauvre femme, elle m'a crue folle...
Ce qu'il y a d'affreux, c'est que je n'ose invoquer le ciel pour ce malheureux être abandonné en naissant ; il est voué au malheur. Que deviendra-t-il ?
Ah !.. vous au moins ne l'abandonnez pas... mais dans son enfance î à cet âge oii il aura tant besoin de soins et de tendresse, que pourrez-vous pour lui? rien... mon Dieu !.. rien. Et d'ailleurs ne pouvcz-vous pas mourir dans un combat... oh! cela est affreux... heureusement je suis si faible que je ne survivrai pas il cette agonie, ou bien je mourrai sous le premier regard de celui que j'ai si terriblement offensé...
Cbacuue de ses lettres si confiantes, si tendres, si nobles, me porte un coup mortel .. Hier je lui ai annoncé la fatale nouvelle... vu-
core un mensonge... Combien il va souffrir!... il l'aime déjà tant...
Ah ! c'est affreux... affreux!,., mais cette lutte aura une fin prochaine... oui, je le sens, bien prochaine...
Pierre je voudrais pourtant vous voir
avant que de mourir... C'est plus qu'un pressentiment... c'est une certitude... Je vous dis que jamais je ne le reverrai, lui.
J'en suis sûre, si je le revois... je le sens... sa présence me tuera.
Il faut que demain vous quittiez la France.
Quand ce pauvre enfant pouria vous être confié, s'il survit à sa triste jeunesse, Pierre, aimez-le, aimez-le... il n'aura jamais en de mère... je voudrais, s'il était digue de cette sainte vocation, et si elle convenait à son ànje et à sou caractère... je voudrais qu'il fut prêtre... Un jour... vous lui apprendriez le terrible secret de sa naissance...
Il prierait pour vous... pour moi... et peutêtre le ciel entendrait-il ses prières... Je me sens faible... bien faible... une fois encore Pierre... je vous reveirni.. ab! nous expions
bien cruellement quelques jours de folle ivresse...
Tenez ce qui me fait le plus de mal.... c'est sa confiance.. . oh ! je vous dis que sa vue me tuera... je me sens mourir.... >
On voyait encore la trace des larmes qui avaient effacé quelques mots de cette lettre tracée d'une main défaillante.
Pog, après avoir lu ces pages qui peignaient si douloureusement l'état de l'àme d'Emilie, resta un moment pensif.
Il baissa la tête sur sa poitrine.
Cet homme si cruellement outrngé , cet homme endurci par la haine, ne put refuser un sentiment de pitié à cette malheureuse femme.
Une larme... une larme brûlante... la seule qu'il ciit versée peut-être depuis bien longtemps, sillonna ses joues.
Puis ses ressentiments se soulevèrent plus fuiieux encore conlrc l'auteur de tous ces maux.
'i5« Li: COMMANniaK [»F. MAI.TK.
Il remercia le ciel <\e lui avoir t'ait enfin connaître le sédiicleur d'Emilie.
Mais il ne voulut point appesantir sa pensée sur la terrible vengeance qu'il méditait.
Il continua de lire.
Cette autre lettre était encore de la main d'Emilie. Elle apprenait au commandeur la suite de celte fatale aventure.