I.A GALUONK ROICE TT f A SYUARITI
que le rets (capitaine ) avait fait enlever à sou profit.
D'autres étaient vêtus de casaques de gens de guerre ; quelques-uns enfin portaient comme trophée des surtouts de feutre noir enlevés aux soldats de la religion.
Malgré l'apparence hétérogène de cet équipage, la galère de Trymalcioii-Heis était tenue avec une mimitieuse propreté.
Sa peinture vert de mer réchampie de filets pourpres était, à l'arrière, richement rehaussée d'or. Enfin un pavillon rouge sur lequel on voyait brodé en blanc le sabre à double tranchant nommé Zulfekar, ctAit le seul signe qui fît reconnaître la Sybarite pour un bâtiment pirate barbaresquc.
Un peu plus loin, la GaUione rouge de Pog- Reis , d'une apparence plus sévère et plus martiale, se balançait sur ses ancres.
F^nfin , près de l'entrée de la biiie, le Tshekcdcry ou bàtinieut léger , commandé [)ar Érèbe, portail les mêmes bannières.
Les côtes de France étaient alors, \\^^v,'^ Tavons dit, (lan>. un si déplurabl»' ft;»! dr «It'Ci'nvc que ces trois bAlimcrits avaient pu , >:ms i.-
moindre obstacle, relâcher dans le port pour échapper au coup de vent qui régnait depuis la veille.
Si l'extérieur de la Sybarite était splendide, l'intérieur de ce bâtiment offrait tous les raffinements du luxe le plus recherché et un heureux mélange des habitudes de l'Orient et de l'Occident.
Un nain nègre, bizarrement vêtu, venait de frapper trois coups retentissants sur un gong chinois placé à poupe près du gouvernail.
A ce signal une assez bonne musique composée d'instruments à vent fit entendre plusieurs airs de bravoure.
C'était l'heure du dîner de Trymalcion.
La chambre de poupe était momentanément changée en salle à manger.
Les cloisons disparaissaient sous de riches tentures de brocatelle de Yenise ponceau à larges dessins verts et or.
Pog et Trymalcion étaient assis à table.
Trymalcion avait toujours le ventre gros, le teint animé, Toeil vif, la physionomie joyeuse, les lèvres rouges et sensuelles. Sa longue et moelleuse pelisse de velours bleu fourrée de
LA GAI FJONK ROLTtE ET LA SYBARITE. .^
martre laissait voir en s'eDtr'ouvrant un buffle d'une souplesse extrême , recouvert d'une maille d'acier si finement travaillée qu'elle était aussi flexible que la plus mince étoffe. Cette habitude de porter conlinuellement une arme défensive prouvait dans quelle confiante sécurité vivait habituellement le capitaine de la Sybarite.
Pog-Reis, placé en face de son compagnon, avait toujours le même air hautain et sarcastique. Il portait un yellek arabe de velours noir brodé de soie de même couleur, sur lequel s'étalait sa longue barbe rousse ; son bonnet rouge et vert à la mode albanaise couvrait à demi son front blanc et profondément sillonné de rides.
Deux femmes esclaves d'une beauté accomplie, Tune mulâtresse, l'autre circassienne, vêtues de légères si marres d'étoffe de Smyrne, faisaient avec le nain nègre le service de la table de Trymalcion.
Sur une étagère à roulis, on voyait de magnifiques pièces d'orfèvrerie dépareillées, il est vrai, mais du plus beau Iravad ; les unes
5'2 IF. r.OMMAXDEUft I>E MAITF,
(Tnigoiil, les iiiilres do ver»ioil, les autres d'or CDiicliies de pierres précieuses.
Au milieu de cette riche vaisselle , fruit de la rapine et du meurtre, on avait, par une dérision sacrilège, placé quelques vases sacrés, enlevés soit dans des églises des villes du littoral, soit à bord des bâtiments chrétiens.
Un parfum très pénétrant, mais très doux, brûlait dans un encensoir d'argent accroché à l'une des solives du plafond.
Assis sur un moelleux divan, le capitaine de la Sybarite dit à son convive :
— Excusez cette pauvre hospitalité , mon compère... j'aurais voulu pouvoir remplacer ces pauvres filles par des esclaves égyptiens, qui, armés d'aiguières en métal de Coriiilhe, nous eussent versé en chantant vie l'eau-deneige à la rose sur les mains.
— Ce ne sont pas les vases qui vous manquent, Trymalcion — dit Pog en jetant un coup d'œil sur le buffet.
— V\\ bien ! nui... ce sont des vases d'or ou d'argent ; mais qu'est-ce que cela auprès du métal de C-orinthe dont parle l'antiquité, mélange composé d'or , d'argent et d'airain, et
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qui se truvaillait si merveilleusement qu'une grande aiguière et son bassin jiesaient à peine une livre... Sardanapale ! ! compère ! il faudra qu'un jour je fasse une descente à Messine. On dit que Je vice-roi possède plusieui's stalueltes antiques de ce précieux métal. Mais prenez de ce boudin de perdrix épicé de cumin, je l'ai fait servir sur son gril d'argent encore brûlant. Préférez-vous de ces simulacres d'œufs de paon. Vous y trouverez, au lieu de jaune, un becfigue bien gras, bien doré, et, au lieu de blanc, une sauce épaisse à la crème cuite.
— Ce beau vocabulaire de goinfrerie doit vous mériter l'estime de votre cuisinier. Vous me paraissez faits tous deux pour vous comprendre — dit Pog en mangeant avec une dédaigneuse indifTércuce les mets délicats que son hôte lui servait.
— Mon cuisinier — reprit Trymalcion — me comprend assez en effet, quoiq?ie parfois il lui prenne des découragements : il regrette la France... d'où je l'ai enlevé par surprise. Pour le consoler, pendant longtemps j'ai tout ffiiiô , rargoiil , les éjjards , lc^soin>-..• ri<Mi
bi LE COMMANDEUR DE MALTE.
n'y faisait ; j'ai fini jai' où j'aurais dû commencer , par une forte bastonnade , et je m'en trouve fort bien, et lui aussi, je suppose, car
vous voyez qu'il fait merveille A boire,
Orangine — dit Trymalcion à la mulâtresse qui lui versa un glorieux verre de vin de Bordeaux... — Qu'est-ce que ce vin-là, Pàture-àcorbeaux ? — demanda-t-il au nain en mettant son verre à la hauteur de ses yeux pour juger sa couleur.
— Seigneur , c'est de la prise du mois de juin, ce brigantin bordelais qui s'en allait à Gènes.
— Hum... hum... — fit Trymalcion en dégustant — il est bon, très bon ce vin-là ; mais voilà le désagrément de se fournir aux sources où nous nous fournissons, compère Pog, on jf a jamais les mêmes qualités ; si l'on s'habitue à une espèce de vin plutôt qu'à une autre, on trouve de cruels mécomptes... Ah ! tout n'est pas roses dans le métier. Mais vous ne buvez pas? emplis le verre du seigneur Pog , Peau-de-cygne — dit Trymalcion à la blanche V.ivcassicnnc, en lui montrant du doigt lu coupe dv son hôte.
— Celui-ci pour tout refus posa son index sur son verre.
— Au moins buvons au succès de notre descente h la Ciotat, compère?
Pog répondit à celte nouvelle provocation par un mouvement de dédaigneuse impatience.
— A votre aise, compère — dit Trymalciou sans paraître le moins du monde choqué du refus et de l'air hautain de son hôte — aussi bien , je ne me fie pas à vos invocations ; le diable connaît votre voix, et il croit toujours que vous l'appelez... Vous avez tort de dédaigner ce jambom... de Westphalie, je crois, n'est-il pas vrai, drôle?
— Oui, seigneur — dit le nain. — Il vient de cette flûte hollandaise arrêtée au débouquement de la Sardaigne. Ils étaient destinés au vice-roi de Na pies.
A ce moment les fanfares des musiciens cessèrent, une rumeur d'abord assez faible grandit peu à peu et devint bientôt presque menaçante.
On onleudait tour à tour le bruit des chaînes qui so cboquaieiil et les murniuics viok'iits des esclaves; enfin, dominant le tumulte, fa
»ii i.t (:0MMA.\DKi i; m: .malte.
voix des sjtaliis i:l le «;la<iaeu)eiit du fouet du patron.
Trymalcion semblait si paifaitemeut accoutumé à ces cris et à cette agitatiou, qu'il coutiima de boire un verre de vin qu'il portait à ses lèvres; il dit seulement en posant son verre sur la table :
— Voilà des chiens qui voudraient mordre, heureusement leurs chaînes sont bonnes!
Pàture-à-corbeaux, va donc voir pourquoi les musiciens se laisent ! Les drôles, je leur fais donner vingt coups de nerfs de bœuf, s'ils s'arrelent encore, au lieu de souffler dans leurs trompettes. Je suis trop bon... j'aime trop les arts... Au lieu de vendre ces fainéants à Alger, je les ai conservés pour me faire de la musique, et voilà comme ils se conduisent! Ah I s'ils n'étaient pas trop faibles pour la chiourme! ils sauraient ce que c'est que de manier la rame.
— Ils seraient certainement trop faibles , seigneur — dit le nègre — les comédiens que vous avez pris avec eux sur cette galère de Barcelone sont encore chez Jousouff qui vous les a achetés. Il ne trouve p;»^ deux pièces
d'oi'par tête de ce bétail sout'tlaiit et chantant. Pog-lleis semblait pensif et ne pas entendre ce qui se passait autour de lui, quoique les murmures augmentassent avec assez de violence pour que Trymalcion dit au nain :
— Avant de sortir , mets ici près de moi sur le divan ces pistolets et une masse d'armes ; bien! Maintenant va voir ce que c'est ; si c'est grave, que Mello vienne me prévenir; avertis en même temps ces souffleurs de trompette que je leur ferai avaler leurs clairons et leurs buccins, s'il s'arrêtent un moment.
— Seigneur, ils disent qu'ils manquent de souffle pour jouer deux heures de suite !
Ah ! ils manquent de souffle ! Eh bien ! disleur que, s'ils me donnent encore cette raisonlà, je leur ferai ouvrir le ventre, et, au moyen du soufflet de forge de l'armurier, on les mettra à même de ne pas manquer d'haleine.
A cette sauvage et cruelle plaisanterie , Orangine et Peau-de-cygne se regardèrent interdites.
— Tu leur diras enfin — ajouta Trymalcion — que comme ils ne valent ])as une pièce d'or chez le marchand d'enclaves, et qu'ils mo coû-
tent en nourriture plus qu'ils ne valent, je ne regarderai pas à me passer sur eux mes fantaisies.
Le nègre sortit.
— Ce que j'aime en toi — dit lentement Pog, comme s'il fui sorti de sa rêverie — c'est que tu es étranger h tout sentiment, je ne dirai pas honnête, mais humain.
— Et à propos de quoi ! diable ! me ditesvous çh, compère l'og... Vous voyez que tout inhumain que je suis... je n'oublie pas qui vous êtes, et qui je suis ; vous me dites tu , je réponds vous.
Deux coups de feu retentirent.
— Diable ! voilà Mello qui dit aussi tue ~ ajouta Trymalcion souriant de cet odieux jeu de mots. Il tourna la tête du côté de la porte avec un imperturbable sang-froid.
Les deux femmes esclaves tombèrent à genoux avec les signes de la plus violente terreur.
Tout-à-coup les fanfares éclatèrent avec une vigueur qui nuisait [leut-étreà l'ensemble et à la justesse des accords, mais qui prouvait au moins que les menaces du nain avaient fait
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leur effet, et que les malheureux musiciens croyaieFit Trymalcion capable de les torturer.
Apres les deux coupsde feu, il y eut comme un cri ou plutôt comme un rugissement terrible poussé par tous les esclaves à la fois.
A ce tumulte succéda le plus profond silence.
— n paraît que cela n'était rien — dit le capitaine de la Sybarite en s'adressant à Pog qui était retombé dans sa rêverie.
Mais, dites-moi donc , compère — 'reprit-il — en quoi vous trouvez que je n'ai rien d'humain? J'aime les arts, les lettres, le luxe ; je jouis mieux que pas un, des cinq sens dont je suis pourvu. Je pille avec discernement, ne prenant que ce qui me convient. Je me bats avec scrupule, j'aime mieux m'attaquer à un plus faible qu'à un plus fort que moi , mon commerce consistant à prendre h ceux qui ont, avec le moins de chance de perte possible; oui encore une fois , compère , où diable voyez-vous de l'inhumanité là-dedans.
» Tiens, lu me fais honte cl (-itié. Tu n'as pas même l'éiierjçie dn mal. Il y it toujours en foi du cuistre de collège.
60 LE COMiM ARDEUR Dli MAI.TH.
— Fi... fi! mon cher compèi'o, ne parlez pas du collège, de ce triste temjis de maigre chère et de privations sans nombre ; je serais à cette heure sec comme un mât de galère , si j'étais resté à cracher du latin , laridis que maintenant — dit l'effronté co([uin en frappant sur son ventre — j'ai une encolure de prébendier... et tout cela grâce à qui? A Yacoùb-Reis qui , il y a vingt ans, me fit esclave, comme j'allais par mer à Civita-Vecchia pour tenter une fortune cléricale dans la ville des tonsurés. Yacoiib-Reis me trouva de l'esprit, de l'activité, du courage ; j'étais jeune, il m'apprit son métier, je reniai, je pris le turban , enfin de fil en aiguille, de pillage en nieurtre, je suis arrivé à commander la Sybarite-, le commerce va bien ! je m'expose dans les cas extrêmes, et, quand il le faut, je me bats comme un autre ; seulement je tiens à ma peau, c'est vrai, car je compte avant peu me retirer du métier et aller me reposer des fatigues de la guerre dans ma retraite de Tripoli avec mesdames Trymalcion. Tout cela n'est-il pas très-humain, encore une fois?
(es paroles parurent faire peu d'impression