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Le commandeur de Malte

Elzéar des Anbiez , frère de Tordre sacré, royal et militaire de Notre-Dame de la Merci , rédemption des captifs , venait en effet de paraître sur le pont de la galère.

Les esclaves accueillaient sa présence avec un murmure de contentement et d'espérance , car il avait toujours quelques paroles de commisération pour ces malheureux

La discipline établie sur la galère était si sévère , si immuable , d'une si rigoureuse justice , que le père Elzéar , malgré le tendre attachement qui l'unissait à son frère le commandeur, n'aurait pas osé lui demander

EUGÈNE SUE. — TOME II. i

la grâce d'un coupable. Mais il n'épargnait jamais ses encouragements ni ses consolations à ceux qui devaient subir quelque punition.

Le père Elzéar s'avança d'un pas lent au milieu du passage étroit qui séparait les deux rangées de bancs de la galère.

11 portait l'habit de son ordre : une longue soutanelle blanche, avec un camail de même étoffe, rabattu sur ses épaules ; une corde ceignait ses reins , et , malgré le froid , ses pieds nus reposaient sur le cuir de ses sandales... Au milieu de sa poitrine , on voyait les armoiries de l'ordre , un écusson paillé d'or et de gueules, surmonté d'une croix d'argent fascée.

Le père Elzéar ressemblait à Raymond V. Ses traits étaient nobles, majestueux; mais les austérités, les fatigues de sa pénible et sainte profession, leur imprimaient un caractère de souffrance habituelle.

Le sommet de son crâne était rasé; une couronne de cheveux blancs entourait son front vénérable.

Sa figure pâle , amaigrie , ses pommettes saillantes, faisaient paraître plus grands encore ses yeux noirs d'une sérénité parfaite ; un sourire doux et triste donnait à sa physionomie une expression d'adorable bonté.

11 marchait un peu voûté, comme s'il eût contracté cette habitude à force de se baisser vers les captifs enchaînés.

Ses poignets débiles portaient de profondes, d'ineffaçables cicatrices. Pris dans un des nombreux voya-

ges qu'il faisait de France en Barbarie pour le rachat des esclaves , il avait été mis à la chaîne , et si cruellement traité , qu'il conserva toute sa vie les marques de la barbarie des pirates.

Racheté par les soins de sa famille, il reprit volontairement la chaîne pour remplacer au bagne d'Alger un pauvre habitant de la Ciolat, qui ne pouvait payer sa rançon , et qu'une mère mourante rappelait en France.

Depuis quarante ans il avait racheté plus de trois mille esclaves, soit avec l'argent de son patrimoine , soit avec le fruit de ses quêtes.

A l'exception de quelques mois passés tous les deux ou trois ans dans la maison de son frère Raymond V, le père Elzéar , noble , instruit , riche , ayant une fortune indépendante , qu'il affectait à la rédemption des esclaves , était sans cesse en voyage , soit sur terre pour recueillir des aumônes , soit sur mer pour aller délivrer les captifs.

Saintement voué à cette pieuse et rude mission , il avait toujours refusé les grades que sa naissance , que ses vertus , que son courage , que son angélique piété lui pouvaient assurer dans son ordre.

Son abnégation , sa simplicité d'une grandeur antique , frappaient tous les esprits de respect et d'admiration.

D'un esprit élevé , il avait tendu toutes les facultés de son âme vers un seul but , celui de donner à son langage une irrésistible puissance de consolation.

Aussi , quel triomphe pour lui , lorsque sa parole , émue et pénétrante , rendait un peu de courage et d'espérance aux pauvres esclaves enchaînés à leurs rames , lorsqu'il voyait leurs yeux , desséchés par le désespoir , se tourner vers lui , mouillés des douces larmes de la reconnaissance !

On reste confondu d'admiration quand on réfléchit à ces existences ainsi obscurément vouées à une des plus saintes , à une des plus admirables missions de l'humanité ! quand on songe à l'opiniâtreté sublime de ces hommes , toujours volontairement placés sous le sabre des pirates , de ces hommes qui risquaient chaque jour leur vie pour aller dans les bagnes exhorter à la patience, à la résignation , les esclaves que les barbares accablaient de travaux et de coups.

Ne fallait-il pas , enfin , aux frères de la Merci une bien admirable abnégation pour aller racheter au milieu des plus grands périls , au prix de sacrifices énormes, des gens qu'ils ne devaient revoir jamais !

Au moins le prêtre , au moins le missionnaire, jouissent-ils , pendant quelque temps , de la vue du bien qu'ils ont fait, de la reconnaissance de ceux qu'ils ont instruits , secourus ou sauvés ! Mais le rédempteur d'esclaves , à peine connu de ceux qu'il délivrait, les quittait pour toujours, après leur avoir donné le plus précieux des biens... la liberté...

Pourtant c'était un beau jour pour les frères de la Merci , que celui où leurs rachetés débarquaient à

Marseille , et se rendaient solennellement à l'église pour remercier le ciel de leur délivrance.

Des petits enfants vêtus de blanc, tenant à la main des palmes vertes , les accompagnaient, et leurs faibles mains délivraient les captifs de leurs fers ; touchant symbole de la pieuse douceur de la mission des frères de la Merci

Lorsque le père Elzéar parut sur le pont de la galère , tous les esclaves enchaînés se tournèrent vers lui par un mouvement simultané.

A chaque pas qu'il faisait , les captifs mores ou turcs , s'avançant hors de leurs bancs , tâchaient de saisir ses mains et de les porter à leurs lèvres.

Quoique le père Elzéar fût habitué à recevoir ces marques de respect et d'attachement , il ne put retenir une larme qui brilla dans ses veux.

Jamais peut-être sa pitié n'avait été plus excitée.

Le temps était froid et sombre , l'iiorizon chargé de tempêtes, la rade sauvage, solitaire... et ces malheureux , pour la plupart habitués au chaud soleil d'Orient, étaient là frissonnant de froid, demi-nus, et pour leur vie peut-être enchaînés à leurs bancs.

Quoique la commisération du père Elzéar lût égale pour tous, il ne pouvait s'empêcher de compatir davantage au sort de ceux dont les douleurs lui semblaient plus désespérées.

Depuis son départ de Malle, où il était venu rejoindre son frère avec dix captifs qu'il ramenait à la Ciotat, il

avait remarqué un esclave more de quarante ans environ, dont la physionomie expressive révélait un chagrin incurable.

Nul homme de la chiourme ne remplissait sa pénible tâche avec plus de courage , avec plus de résignation. Mais une fois le moment du repos arrivé, le More croisait ses bras vigoureux , baissait la tête sur sa poitrine , et passait ainsi dans un sombre silence les heures pendant lesquelles ses camarades tâchaient d'oublier leur captivité.

Le cap de mestre de la galère , sachant l'intérêt que ce captif d'un caractère doux et tranquille inspirait au père Elzéar, s'approcha du religieux et lui apprit , avec regret , que le More allait subir une punition exemplaire pour une faute grave contre la subordination.

Le matin même, le More , plongé dans sa profonde et habituelle rêverie , n'avait pas répondu aux ordres d'un comité.

Ce dernier lui adressa une vive réprimande ; le More resta immobile.

Outré de cette indifférence , qu'il prit pour une insulte ou pour un refus de service , le comité asséna un coup de nerf de bœuf sur les épaules de l'esclave.

Le More bondit , poussa un rugissement sauvage et s'élança sur le comité de toute la longueur de sa chaîne, avec une telle rage qu'il le renversa ; sans plusieurs mariniers et soldats qui survinrent , l'esclave étranglait le comité.

Le captif qui portait la main sur un des maîtres de la galère était passible d'une peine terrible.

On retendait à demi nu sur le plus grand des cinq canons placés dans les rambades , nommé le Coursier, puis deux bommes armés de lanières aiguës le frappaient sans relâche jusqu'à ce qu'il eût perdu tout sentiment.

Cette peine avait été prononcée le matin contre le More par le commandeur.

Connaissant le caractère inflexible de son frère, Elzéar ne songea pas d'abord à demander la grâce du coupable, il voulut seulement tâcher d'atténuer le cruel effet de la sentence en l'apprenant lui-même au captif.

Le More nouvellement embarqué ignorait complètement le sort qui l'attendait; le père Elzéar craignait qu'en l'instruisant sans ménagement de l'affreuse peine qu'il devait subir, il ne se livrât à un nouvel accès de foreur et n'encourût ainsi une peine capitale.

Lorsque le père Elzéar s'approcha de l'esclave , il le trouva plongé dans cette sorte de torpeur dont il ne sortait que pour se livrer à ses pénibles travaux.

11 portail comme les autres forçats un capot d'herbage gris à capuchon et un caleçon de toile ; un cercle de fer entourait une de ses jambes nues, la chaîne qui s'y rattachait pouvait glisser le long d'une barre de fer de la longueur du banc ; son capuchon , rabattu par-dessus le nez ou bonnet de laine rouge qu'il portait , jetait une ombre transparente sur sa figure basanée ; il tenait ses bras croisés sur sa poitrine ; ses yeux

fixes et ouverts semblaient regarder sans voir ; ses traits étaient doux , réguliers; dans son extérieur rien n'annonçait un homme habitué à la fatigue et à de durs exercices.

Le père Elzéar , comme la plupart des frères de la Merci, parlait parfaitement arabe; il s'approcha doucement du captif, et lui touchant légèrement le bras, il le tira de sa rêverie.

En reconnaissant le père Elzéar qui avait toujours eu pour lui de consolantes paroles, le More sourit tristement, prit la main du religieux et la porta à ses lèvres.

— Mon frère est donc toujours absorbé par ses chagrins ? dit le père Elzéar en s'asseyant sur l'extrémité du bauc , et en prenant les deux mains de l'esclave dans ses mains tremblantes et vénérables.

— Ma femme et mon enfant sont bien loin , répondit le More d'un air sombre; ils ignorent, ma captivité... ils m'attendent.

— Il ne faut pas que mon cher fils perde tout espoir, tout courage. Dieu protège ceux qui souilrent avec résignation , il aime ceux qui aiment les leurs ; mon frère reverra sa femme et son enfant.

Le More secoua la tète, puis, d'un air tristement expressif, il leva lentement vers le ciel l'index de sa main droite..

Le père Elzéar comprit ce geste muet , et dit :

— Non , ce n'est pas là -haut que mon frère reverra ceux qu'il regrette. Ce sera ici... sur la terre.

— On meurt trop vite loin de sa femme et de son enfant , mon père... je n'aurai pas le temps de les revoir.

— On ne doit jamais désespérer de la miséricorde divine , mon frère. Bien des pauvres esclaves disaient comme vous : Jamais je ne reverrai les miens. . . A cette heure ils sont auprès des leurs, tranquilles, heureux... Souvent les galères de la religion échangent leurs captifs contre des Francs ; pourquoi mon frère ne serait-il pas un jour compris dans ces échanges?

— Un jour ! . . . Peut-être ! . . . Voilà donc mes seules espérances , dit le More avec accablement.

— Pauvre malheureux, que serait-ce donc s'il fallait dire : Jamais !

— Mon père a raison... jamais... jamais... Oh! ce serait horrible .. Oui... peut-être... un jour...

Et un douloureux sourire effleura les lèvres du More.

Le père Elzéar hésitait à lui faire la fatale confidence. Pourtant l'heure approchait ; il se résolut de parler.

— Mon frère avait jusqu'ici bien mérité de tous par sa douceur et par son courage ; pourquoi faut-il que ce matin... Le père Elzéar s'interrompit.

Le More le regarda d'un air étonné.

— Pourquoi faut-il que ce malin , mon frère , au lieu d'obéir aux ordres du comité, l'ait frappé?

— Je l'ai frappé , mon père , parce qu'il m'avait frappé sans raison.

— Hélas! vous étiez sans doute, comme toutà l'heure,

absorbé dans vos regrets ; ils vous auront empêcbé d'entendre les ordres du comité.

— Il m'avait donné des ordres? demanda le More d'un air surpris.

— Par deux fois , mon frère ; il vous a même réprimandé de ne pas les exécuter. Prenant enfin votre silence pour un outrage, alors il vous a frappé.

— Cela doit être comme vous le dites, mon père. Je me repens d'avoir frappé le comité... je ne l'avais pas entendu... A force de songer au passé , j'étais parvenu à oublier le présent... Je revoyais ma pauvre maison à Gigery ; mon petit Acoùb venait à ma rencontre ; j'entendais sa voix, et en levant les yeux, je voyais sa mère voilée à demi et écartant les stores de noire balcon...

Puis, faisant à cette pensée un retour sur sa position , le More baissa la tête avec accablement ; deux larmes coulèrent sur ses joues bronzées , et il dit avec une expression déchirante : — Et plus rien . . . plus rien. . .

A l'aspect de cet homme déjà si malheureux, le religieux frémit en songeant à ce qu'il devait lui apprendre ; il fut sur le point de faiblir devant cette pénible mission, mais il reprit courage.

— Je regrette bien que mon frère ait été si absorbé ce matin , car il a involontairement, je le sais , frappé le comité... Mais, hélas! la discipline veut qu'il soit puni.

— Que mon père me pardonne , mais je n'ai pu réprimer mon premier mouvement. Depuis ma capti-

vite , c'était le premier rêve heureux que je faisais... Les coups qu'on m'a donnés m'ont arraché à ce songe chéri; j'étais furieux, non de douleur... mais de regrets... D'ailleurs, que fait cela? Je suis esclave ici, je dois souffrir; je souffrirai la punition.

— Mais cette peine est cruelle... pauvre infortuné... elle est si cruelle, que jene vous abandonnerai pas... pendant votre supplice... elle est si cruelle , que je serai près de vous... que je prierai pour vous, et au moins mes mains amies presseront vos mains crispées par la douleur.

Le More regarda fixement le père Elzéar, puis il dit avec un accent de résignation presque indifférente :

— J'aurai donc à souffrir beaucoup ?

Le religieux, sans lui répondre, serra plus fortement ses mains dans les siennes , et attacha sur lui ses yeux humides de larmes.

— J'avais pourtant fait mon devoir d'esclave le mieux possible... Mais qu'importe ! dit le More en soupirant. Dieu vous bénira , mon bon père , de ne pas m'abandonner... Et quand dois-je souffrir ?

— Aujourd'hui... tout à l'heure...

— Que faire, bon vieillard? Supporter, et bénir Dieu de ce qu'il vous a envoyé près de moi dans ce fatal moment.

— Pauvre créature ! s'écria le père Elzéar profondément louché de cette résignation , vous ne savez pas , hélas ! ce que vous aurez à souffrir !

Et d'une voix tremblante, émue, le religieux lui

expliqua en peu de mots quelle était la peine qu'il devait subir.

Le More frissonna légèrement , et dit seulement :

— Au moins ma femme et mon enfant n'en sauront rien.

A ce moment le cap de mestre et quatre soldats , portant des casaques de feutre noir à croix blanches , s'approchèrent du banc auquel le More était enchaîné.

— Hugues, dit le père Elzéar au cap de mestre, suspendez , je vous prie , l'exécution , jusqu'à ce que j'aie parlé à mon frère.

La discipline établie sur la galère était si sévère , si absolue , que le canonnier regarda le religieux d'un air indécis ; mais, grâce au respect qu'inspirait le père Elzéar, il n'osa lui refuser sa demande.

Le père se rendit en toute hâte vers le gavon ou chambre de la galère, pour intercéder auprès du commandeur en faveur du More.

Après avoir traversé l'étroit couloir qui conduisait au logement de son frère, le religieux vit la clef de sa porte enveloppée d'un crêpe.

Ce signe toujours respecté annonçait que le commandeur défendait absolument et à tous l'entrée de sa chambre.

Néanmoins, le More inspirait tant d'intérêt au père Elzéar , que bien qu'il fût à peu près convaincu d'avance de l'inutilité de sa démarche, il voulut tenter un dernier effort.

Il entra chez le commandeur.

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