‹ Le commandeur de Malte (volume 3)Chapitre 22 sur 47 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

fille , d'Honorat de Berrol et de quelques parents ou hôtes que le baron avait invités à cette cérémonie.

Tous s'étaient rendus à la Ciotat , afin d'assister à la messe de minuit.

L'abbé Mascarolus avait dit la messe dans la chapelle du château , pour les personnes qui y étaient restées.

Nous conduirons le lecteur dans la salle du dais ; elle occupait les deux tiers de la longue galerie qui communiquait aux deux ailes du château.

On ne l'ouvrait que lors des occasions solennelles.

Une splendide étoffe de soie rouge damassée couvrait ses murailles. A défaut de fleurs , que la saison rendait très-rares , des masses de branches d'arbres verts, arrangées dans les caisses, cachaient presque entièrement les dix grandes fenêtres cintrées de celte salle immense.

A l'une de ses extrémités, s'élevait une cheminée de granit grossièrement sculptée et haute de dix pieds.

Malgré le froid de la saison , aucun feu ne brûlait dans ce vaste foyer, mais un énorme bûcher, composé de sarments de vignes, de hêtre, d'olivier, de pommes de pin , n'attendait que la formalité d'usage pour jeter dans le salon des flots de lumière et de chaleur.

Deux pins aux longues branches vertes ornées de rubans, d'oranges et de grappes de raisin, étaient dressés dans des caisses de chaque côté de la chemi- , née , et formaient au-dessus de son manteau un véritable bosquet de verdure.

Dix lustres de cuivre illuminés de bougies jaunes dissipaient à peine les ténèbres de cette pièce immense.

A son autre bout, en face de la cheminée, s'élevait un dais à peu près semblable au dais d'un lit avec courtines , rideaux , rebrasses et épitoges de damas rouge.

Il couvrait de ses longs plis cinq marches de bois cachées par un tapis turc.

Ordinairement le fauteuil armorié de Raymond V était placé sur cette élévation.

("est à celle place que trônait le vieux gentilhomme, lors des rares occasions où il rendait la haute et basse justice seigneuriale.

Le jour de Noël, ainsi que nous l'avons dit , la crèche de l'Enfant Jésus occupait cette place d'honneur.

Une table de chêne massive, recouverte d'une riche draperie orientale , garnissait le milieu de la galerie.

Sur celle table , on voyait un coffre d'ébène richement sculpté et armorié ; il renfermait le livre de raison, sorte d'archives , dans lesquelles on inscrivait les naissances des membres de la famille, et les faits importants arrivés dans chaque maison.

Des fauteuils et des bancs de chêne sculptés à pieds tors complétaient l'ameublement de cette galerie , à laquelle son ampleur et sa nudité sévère donnaient un caractère imposant.

Dame Dulceline et l'abbé Mascarolus venaient de terminer la pose de la crèche sous le dais.

Cette merveille était un tableau en relief, d'environ trois pieds carrés de base sur trois pieds de bauteur.

La représentation fidèle de l'étable où naquit le Sauveur aurait trop limité la composition poétique du bon abbé.

Au lieu de se passer dans une étable, la pieuse scène se passait sous une espèce d'arcade soutenue par deux assises à demi ruinées; des interstices des pierres (véritables petites pierres tendres artistement taillées) s'échappaient de longues guirlandes de feuilles pariétaires aussi naturelles.

Un nuage de cire blanche semblait envelopper la partie supérieure de l'arcade. Cinq ou six chérubins, d'un pouce de hauteur , modelés en cire peinte de couleur naturelle et portant des ailes d'azur faites de plumes d'oiseaux-mouches , étaient , çà et là , nichés dans le nuage et tenaient suspendue une banderole de soie blanche , au milieu de laquelle brillaient ces mots, brodés en lettres d'or : Gloria in excelsis.

Les assises de l'arcade reposaient sur une sorte de tapis de mousse fine et serrée comme du velours vert ; en avant de cette fabrique , on voyait le berceau du Sauveur du monde, un véritable berceau en miniature, recouvert des plus riches dentelles. L'Enfant Jésus y reposait.

Agenouillée tout auprès , la Vierge Marie penchait sur lui son front maternel ; le voile blanc de la reine des anges tombait jusqu'à ses pieds et cachait à demi sa robe de soie couleur d'azur.

L'agneau pascal , les quatre pieds attachés par un ruban rose , était couché au pied du berceau ; derrière lui , le bœuf accroupi avançait sa lourde tête, et de ses yeux d'émail semblait contempler l'enfant divin.

L'âne, sur un plan plus reculé , et à demi caché par les montants de l'arcade , derrière laquelle il se trouvait, montrait aussi sa tête débonnaire.

Le chien semblait ramper auprès du berceau, pendant l'adoration des bergers vêtus de grossiers savons, et des rois mages portant de riches robes de brocatelle.

Un quadruple rang de petites bougies de cire rose parfumées brûlaient autour de cette crèche.

11 avait fallu un travail immense et véritablement beaucoup de ressources d'imagination , pour arrivera une perfection de ce genre. Ainsi , l'âne en relief , de six pouces de hauteur, était recouvert de peaux de souris qui imitaient sa robe à s'y tromper.

Le bœuf , noir et blanc , devait son pelage à un cochon d'Inde de cette couleur , et ses cornes noires , courtes et polies , aux pinces arrondies d'un énorme scarabée.

Les robes des rois mages révélaient un travail et une patience de fée ; leurs longs cheveux blancs étaient de vrais cheveux dont dame Dulceline avait dégarni elle-même sa tête vénérable.

Quant aux figurines des chérubins, de l'Enfant Jésus et aux différents masques des acteurs de cette scène pieuse, ils avaient été achetés à Marseille chez des

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maîtres ciriers , toujours merveilleusement assortis d'objets nécessaires à la confection des crèches.

Sans doute, tout cela n'était pas de l'art; mais il y avait, dans ce petit monument d'une laborieuse et naïve piété , quelque chose de simple , de touchant , comme la scène divine qu'on avait tenté de reproduire avec une si religieuse conscience.

Le bon vieux prêtre et dame Dulceline , après avoir allumé les dernières bougies qui environnaient la crèche, se complurent un instant dans l'admiration de leur ouvrage.

— Jamais, M. l'abbé, dit dame Dulceline, nous n'avons eu si belle crèche à la Maison-Forte.

— C'est vrai, dame Dulceline, la représentation des animaux approche autant de la nature qu'il est donné à l'homme d'approcher des merveilles de la création.

— Ah! M. l'abbé, pourquoi faut-il que ce soit ce mécréant, ce damné bohémien qu'on dit un émissaire des pirates , qui nous ait donné le secret de faire des veux de verre à ces animaux?

— Qu'importe , dame Dulceline ; peut-être un jour ce mécréant connaitra-t-il la vérité éternelle. Le Seigneur emploie tous les bras pour travailler à son temple.

— Dites-moi donc , M. l'abbé , pourquoi on met la crèche sous le dais, dans la salle d'honneur? Voilà bientôt quarante ans que je fais des crèches dans la Maison-Forte des Anbicz; ma mère en a fait pour

Raymond IV, père de Raymond V, pendant autant d'années... Eh bien ! je ne lui ai jamais demandé, ni je ne me suis jamais demandé à moi-même pourquoi on choisissait de préférence la salle du dais pour cette exposition.

— Ah ! voyez-vous , dame Dulceline , c'est qu'il y a toujours au fond de nos anciens usages religieux quelque chose de consolant pour les petits , pour les faibles et pour les souffrants... et aussi quelque chose d'imposant comme une leçon pour les heureux , poulies riches et pour les puissants de ce monde... Celte crèche , par exemple , c'est le symbole de la naissance du divin Sauveur... C'est le pauvre enfant d'un pauvre artisan , et pourtant , il doit être un jour autant audessus des hommes les plus puissants que le ciel est au-dessus de la terre... Aussi, vous le voyez, dame Dulceline, le jour anniversaire de la Rédemption, la crèche rustique et pauvre de l'Enfant-Sauveur prend la place d'honneur dans le salon cérémonial du haut baron.

— Ah! je comprends, M. l'abbé, on met l'enfant Jésus à la place du haut baron pour signifier que les seigneurs doivent s'incliner des premiers devant le Sauveur ?

— Sans doute , dame Dulceline , en faisant ainsi hommage au Seigneur du symbole de sa puissance , le baron prêche l'exemple de la communion et de l'égalité des hommes devant Dieu.

Dame Dulceline resta un moment pensive ; salis-

faite de cette explication, elle eut encore recours à l'abbé pour une question qui lui semblait plus difficile à résoudre.

— M. l'abbé, reprit-elle d'un air embarrassé, vous dites qu'au fond de tout ancien usage il y a toujours un enseignement? peut-il y en avoir à laisser , le jour de Pâques fleuries, les enfants trouvés courir dans les rues de Marseille (i) avec des branchesde laurier ornées de fruits? Tenez... l'an passé, le jour de Pâques fleuries, j'en rougis encore , M. l'abbé , je nie promenais sur la Cannebière en compagnie de maître Talebard-Talebardon le consul, qui alors ne s'était pas déclaré l'ennemi de monseigneur; voilà-t-il pas, un de ces petits malheureux enfants trouvés , qui s'arrête devant moi et devant le consul, et qui nous dit, d'une voix douce ennousbaisantla main : Bonjour, ma mère ! bonjour, mon père! Par sainte Dulceline , ma patrone, M. l'abbé ! je suis devenue pourpre de honte; maître Talebard-Talebardon aussi... Je vous fais grâce, par respect , des grossières plaisanteries que maître Laramée, qui nous accompagnait, s'est permises à mon sujet à propos de l'impudente apostrophe de cet enfant trouvé? Mais ce M. Laramée n'a ni honte ni vergogne. Toujours est-il que, repoussant avec horreur ce nourrisson de la charité publique, je lui ai pincé vertement le bras en lui disant : Voulez-vous bien

(1) Villeneuve. — Statistique des Bouches-du-Rhôiie. — Marchetli. — Usages marseillais. — Voir les mêmes auteurs pour le reste de ce chapitre.

vous taire, vilain petit bâtard que vous êtes? Il a senti sa faute, s'est mis à pleurer, et comme je me plaignais de celte audace indécente à un grave citadin , il m'a répondu : — Ma bonne dame , tel est l'usage ici , les enfants trouvés ont le privilège, le jour de Pâques fleuries , de parcourir les rues , et de dire : mon père et ma mère, à tous ceux qu'ils rencontrent.

— C'est en effet l'usage, dame Dulceline , dit l'abbé.

— C'est l'usage , M. l'abbé , soit; mais n'est-ce pas un usage bien impertinent que celui-là ? permettre à de petits malheureux sans père ni mère de venir appeler ma mère d'honnêtes et prudes personnes qui, comme moi , par exemple, préfèrent la paix du célibat aux inquiétudes de la famille... Quelle est la moralité de cet usage, je vous prie , M. l'abbé? J'ai beau y regarder de tous mes yeux, je n'y vois qu'une coutume furieusement indécente.

— Et vous vous trompez , dame Dulceline , dit Mascarolus , cet usage est digne de respect, et vous avez eu tort de rudoyer ce pauvre enfant...

— J'ai eu tort ? Ce petit drôle vient m'appeler sa mère, et je souffrirai cela? Comment! grâce à cet usage...

— Grâce à cet usage , grâce au privilège qu'ont ces petits infortunés de pouvoir dire un jour dans l'année : Mon père, ma mère, à tous ceux qu'ils rencontrent, ces noms si doux, qu'ils ne prononcent jamais, leur passent au moins une fois sur les lèvres !

Combien y en a-t-il , hélas ! et j'en ai vu , qui disent ces mots bénis les larmes aux yeux , en pensant que, ce jour passé, ils ne pourront plus même répéter ces paroles sacrées. Aussi quelquefois , dame Dulceline , des étrangers , émus de tant d'innocence et de malheur, ou se sentant touchés de ces paroles caressantes, ont adopté quelqu'un de ces petits abandonnés ; d'autres leur ont fait une abondante aumône, car ce naïf appel à la sensibilité de tous est presque toujours entendu. Vous voyez, dame Dulceline , que cet usage a aussi un but utile , une signification pieuse.

La vieille femme de charge baissa les yeux en silence, et répondit au bon chapelain :

— Vous êtes un habile homme, M. l'abbé; vous avez raison. Ce que c'est que la science, pourtant! Maintenant, je me repens d'avoir rudoyé ce petit malheureux. A la prochaine Pàque fleurie, je ne manquerai pas d'emporter quelques aunes de bon drap bien chaud, de bonne toile de lin, et cette fois, je vous le promets, je ne ferai pas la marâtre avec le premier de ces pauvres enfants qui me dira ma mère! Mais si ce vieil ivrogne de Laramée fait quelque indécente plaisanterie à mon sujet , aussi vrai qu'il a des yeux , je lu prouverai que j'ai des ongles.

— Cette preuve sera de trop, dame Dulceline. Mais puisque monseigneur ne rentre pas encore, et que nous parlons des usages de notre bonne et vieille Provence, et de leurs utilités pour les pauvres gens, tenez.

qu'avez-vous remarqué le jour de la Saint-Lazare, dans le branle de Saint- El me (1) ?

— Que voulez vous que je vous dise, M. l'abbé. Maintenant je me défie de moi; avant votre explication , je pestais contre l'usage de la Pàque fleurie des enfants trouvés , maintenant je le respecte.

— Dites toujours, dame Dulceline, tout péché d'ignorance est excusable... Selon vous, quel est le but du branle de Saint-Elmel

— Dame ! M. l'abbé , je n'y comprends rien. Je me demande à quoi bon , le jour de la fête de la Saint- Elme, faire habiller, aux frais de la ville ou delà commune, tous les jeunes garçons et toutes les jeunes filles pauvres le plus magnifiquement possible? Ce n'est pas tout ; non contente de cela , cette jeunesse s'en va de maison en maison , soit chez les riches bourgeois , soit chez les seigneurs, demander encore à emprunter, celle-ci un collier d'or , celle-là des boucles d'oreilles de diamant , cette autre une ceinture d'orfèvrerie , celui-là un cordon de chapeau en pierreries ou un ceinturon à tresses d'or. Eh bien! à mon avis (sauf à en changer tout à l'heure ) , M. l'abbé, on a tort de prêter tous ces riches atours à des artisans, à des arlisanes ou à de pauvres gens qui n'ont ni sou ni maille.

— Pourquoi cela? Depuis qu'on fête ici la Saint- Lazare , dame Dulceline , avez-vous jamais entendu

(1) Usages de Marseille par M. de Ruffi. Cet usage s'est conservé jusqu'au commencement du xvme siècle.

dire que quelqu'un de ces précieux joyaux ait été larronné ou perdu ?

— Bon Dieu du ciel ! jamais M. l'abbé , ni ici, ni à Marseille , ni dans toute la Provence , je crois ; Dieu merci, cette jeunesse est honnête, après tout! Ainsi, Tan passé , mademoiselle Reine a prêté sa cordelière de Venise , qui vaut , dit Stéphanette , plus de deux mille écus. Eli bien ! Théréson, la fdle du meunier de la Poinle-aux Cailles , qui avait porté ce riche bijou pendant toute la fête, est venue le rapporter bien avant le coucher du soleil , quoiqu'elle eût la permission de le garder jusqu'à la nuit. Pour cette même fête de Saint- Lazare, monseigneur a prêté àPierron, le pêcheur de la Maison-Forte, sa belle chaîne d'or et son médaillon entouré de rubis , que M. Laramée nettoie , ainsi que vous le lui avez dit , avec des pleurs de la vigne.

— C'est vrai ; et si l'on peut joindre à ces pleurs de vigne une larme du cerf tué dans le temps de la cervaison , dame Dulceline , les rubis brilleront comme des étincelles de feu...

— Eh bien ! M. l'abbé, Pierre, le pêcheur, a aussi rapporté fidèlement cette précieuse chaîne, même avant l'heure fixée. Encore une fois, M. l'abbé, cette jeunesse est une honnête jeunesse ; mais je ne vois pas quelle utilité il y a à risquer de perdre, non par larronnerie , mais par hasard , de beaux joyaux , pour le plaisir de voir, par les rues et les chemins, défiler ces farandoles de jeunes gens, au son des bachias (1) , des

(l)Eacliias. Le tambourin. — Les cymbalettes étaient de petites

cymbalettes et des galoubets, qui jouaient des ooubados et des bedocbeos à vous assourdir.

— Eh bien ! dame Dulceline, dit Mascarolus en souriant doucement vous allez encore reconnaître que vous avez eu tort de ne rien voir dans cet usage, ni enseignement, ni utilité; quand mademoiselle a prêté à Théréson , la pauvre fille du meunier de monseigneur, une parure précieuse, digne de la demoiselle d'un baron , elle lui a montré une confiance aveugle ; or, dame Dulceline , la confiance augmente l'honnêteté , et chasse l'improbité. Ce n'est pas tout, en associant pour un jour Théréson aux jouissances de la parure, notre jeune maîtresse lui en a montré à la fois le plaisir et le néant ; et puis, cette jouissance n'étant pas interdite aux pauvres gens, ils n'en conçoivent pas de jalousie. Cet usage , enfin , entretient, entre les riches et les indigents, de précieux rapports, basés sur la probité , sur la confiance , sur une touchante communauté... Que pensez-vous maintenant du branle de Sainl-Elme, dame Dulceline.

— Je pense, M. le chapelain , que je n'ai d'autres bijoux qu'une croix et une chaîne d'or , mais qu'à la première fête de Saint-Lazare je la prêterai de bon cœur à la jeune Madelon , la meilleure ouvrière de ma lingerie ; car toutes les fois que je sors cette croix d'or de sa boîte , la pauvre fille la dévore des yeux , et je suis sûre qu'elle sera folle de joie... Mais que je suis

cymbales en acier. — Les ooubatfos et bedoeheos, les airs nationaux qu'on jouait sur ces instruments. — Voir Machetti. EUGÈNE SUE. — TOME II. 10

donc étourdie , M. l'abbé, j'apporte de l'huile vierge pour remplir les deux lampes du calenos , que mademoiselle doit allumer , et je les oublie.

— A propos , dame Dulceline , n'oubliez pas de bien remplir d'huile le bocal dans lequel j'ai mis infuser ces deux belles grappes de raisin , je veux essayer si l'expérience citée par M. de Mauconys se réalisera.

— Quelle expérience , M. l'abbé?

— Ce docte et véridique voyageur prétend qu'en laissant pendant sept mois , dans un bocal d'huile vierge, des grappes de raisin cueillies le jour de la miseptembre , l'huile acquerra une telle et si particulière propriété , que cette huile brûlant dans une lampe et jetant sa clarté sur une muraille ou sur un parquet, on apercevra sur celte muraille ou sur ce parquet des milliers de grappes de raisin (1) d'une couleur véritable , mais trompeuse comme des objets peints sur du verre.

Dame Dulceline allait témoigner de son admiration au bon et crédule chapelain , lorsqu'elle entendit dans la cour un bruit de carrosses et de chevaux qui annonçait le retour de Raymond V.

La femme de charge disparut précipitamment.

Une porte s'ouvrait.

Raymond V entrait dans la galerie avec plusieurs gentilshommes et plusieurs femmes de ses parents et de ses amis , qui avaient aussi assisté à la messe de minuit dans l'église paroissiale de la Ciotat.

(1) voyage de Mauconys déjà cité.

Raymond V et les autres hommes étaient en habits de gala, les femmes aussi parées qu'elles pouvaient l'être , dans la nécessité où elles se trouvaient presque toutes , de venir et de s'en retourner à cheval avec leurs maris , les carrosses étant extrêmement rares.

Quoique la physionomie de Raymond V fût toujours joyeuse et cordiale lorsqu'il recevait ses hôtes à sa Maison-Forte , une expression de tristesse voilait de temps en temps ses traits ; il avait perdu tout espoir de voir ses frères assister à cette fête de famille.

Les hôtes du baron allèrent admirer la crèche de dame Dulceline , le chapelain reçut les louanges de la compagnie avec autant de modestie que de reconnaissance.

Honorât de Berrol paraissait plus mélancolique que jamais.

Reine, au contraire, soit quelle sentît le besoin de lui faire oublier à force d'amitié le refus de sa main qu'elle était bien décidée à lui faire, Reine regardait le jeune gentilhomme avec une affectueuse tendresse.

Néanmoins , Reine ressentait un embarras mortel ; elle n'avait pas encore prévenu le baron de sa détermination de ne pas épouser Honorât. Elle avait seulement obtenu de son père que les fiançailles fussent retardées jusqu'au retour du commandeur et du frère Elzéar , qui , d'après leurs dernières lettres , devaient arriver d'un moment à l'autre.

On ne tarissait donc pas d'éloges sur la crèche, lorsque le baron , s'approchant du groupe , dit à ses

ili LE COMMANDEUR DR MALTE.

hôtes : — M'est avis , mesdames , que nous ferions bien de commencer la cachofué (1); cette salle est humide et froide et le feu ne demande qu'à flamber ! — Oui , oui , le cachofoué , baron , dirent gaiement les femmes. Vous êtes acteur dans la cérémonie, ainsi cela dépend de vous.

— Hélas ! mes amis, j'espérais bien que cette cérémonie de nos pères aurait été plus complète , et que mon frère le commandeur m'aurait ramené mon bon frère Elzéar. Mais il n'y faut plus songer... pour cette nuit du moins.

— Que le Seigneur fasse que le commandeur arrive bientôt avec sa galère noire, dit une des hôtesses du baron. Ces maudits pirates que Ton redoute, le sachant dans le port, n'oseraient pas faire de descentes.

— Au diable les pirates , ma cousine ! s'écria gaiement Raymond V. Le guetteur les surveille du haut du cap de l'Aigle ; à son premier signal , toute la côte sera en armes : le port de la Ciotat est armé ; les bourgeois et les pécheurs ne fêtent la Noël que d'une main , ils ont l'autre sur la crosse de leurs mousquets; mes canons et mes fauconneaux sont chargés et prêts à faire feu sur la passe du port , si ces brigands de mer osaient s'y montrer; maujour! mes hôtes et cou-

(1) Feu caché ; on appelle ainsi la cérémonie qui consiste à apporter une bùctie de Noël et à l'allumer chaque soir jusqu au nouvel an ; on l'allume et on l'éteint afin qu'elle dure cet espace de temps.

sins, si j'avais pourtant obéi au maréchal de Vilry, à cette heure ma maison serait peut-être désarmée et hors d'état de secourir la ville.

— Eh! vous avez bien bravement l'ait, baron, dit le sieur de Serignol, d'agir ainsi. Maintenant l'exemple est donné , et le maréchal ne s'occupera plus de nos affaires.

— Maujour! je l'espère bien! car sans cela nous nous occuperions des siennes, dit le baron, mais où est mon jeune compère du cachofué , ajouta-t-il , je suis le plus vieux , il me faut le plus jeune pour aller chercher le calignaou (i).

— Voici le cher enfant, mon père, dit Reine en amenant un ravissant petit garçon de six ans, aux grands yeux bleus , aux joues roses , et que sa mère, cousine du baron, contemplait avec un certain orgueil mélangé de crainte, car elle tremblait qu'il ne se rappelât pas le rôle assez compliqué qu'il devait jouer dans cette cérémonie patriarcale.

— Sais-tu bien ce qu'il faut faire , mon petit César? demanda Raymond V en s'abaissant près de l'enfant.

— Oui , oui , monseigneur. L'an passé , chez mon grand-père, j'ai aussi apporté le calignaou, répondit l'enfant d'un air capable et résolu.

— Le linot deviendra épervier. Je vous en réponds, ma cousine , dit Raymond V, enchanté de l'assurance de l'enfant.

(1) La bïichede Noël.

Raymond V le prit par la main , et , suivi de ses hôtes, il descendit à la porte de la Maison-Forte qui s'ouvrait dans la cour intérieure , afin de commencer la cérémonie du cachofué.

Tous les habitants du château, laboureurs, métayers, vignerons, pêcheurs, domestiques, femmes, enfants ou vieillards, étaient assemblés dans la cour.

Quoique la clarté de la lune fût assez vive , un grand nombre de torches de bois résineux attachées à des perches éclairaient celte scène et illuminaient de leurs reflets tous les bâtiments intérieurs de la Maison-Forte.

Au milieu de la cour étaient amoncelés les combustibles nécessaires à un immense bûcher auquel on devait mettre le feu au même instant où on allumerait le cachofué dans la salle du dais.

Raymond V parut ; quatre laquais en casaques de livrée, portant des flambeaux de cire blanche, marchaient devant lui.

Il était suivi de sa famille et de ses hôtes.

A l'aspect du baron , des cris de : Vive monseigneur! retentirent à plusieurs reprises.

En dehors de la porte était couché à terre un olivier entier avec son tronc et ses branches.

C'était le calignaou , ou la bûche de Noël.

L'abbé Mascarolus en soutane et en surplis commença par bénir le calignaou, puis l'enfant s'approcha , suivi de Laramée.

Ce dernier, en costume de majordome, tenait sur un plateau d'argent une coupe d'or remplie de vin.

L'enfant prit, la coupe dans ses petites mains , et versa , par trois fois , quelques gouttes de vin sur le calignaou , en disant ces mots d'une voix douce et argentine :

Allègre, Diou nous allègre.

Cachofué ven , tou ben ven ,

Diou nous fague la grâce de veire l'an que ven.

Se sian pas mai , que signen pas men.

Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux ; Cachofué vient, tout vient bien :

Dieu nous fasse la grâce de voir l'an prochain ; Si nous ne sommes pas plus , ne soyons pas moins-

Ces paroles naïves , prononcées par l'enfant avec une candeur charmante , furent écoutées avec un recueillement religieux.

Alors l'enfant trempa ses lèvres dans la coupe et l'offrit à Raymond Y, qui l'imita.

La coupe circula ainsi de mains en mains parmi tous les membres de la famille de Raymond V, afin que chacun pût tremper ses lèvres dans le breuvage consacré.

Alors douze vigoureux bûcherons, vêtus de leurs habits de fête, enlevèrent le calignaou et le transportèrent dans la salle du dais, tandis que, pour la forme, Raymond V tenait à la main une des racines de l'arbre, l'enfant une de ses branches.

Le vieillard disant : — Les noires racines sont la vieillesse.

L'enfant disant : — Les branches vertes sont la jeunesse.

Les assistants ajoutant en chœur : — Dieu nous bénit tous , nous qui l'aimons, nous qui le servons.

Le calignaou , enlevé sur les robustes épaules des bûcherons, fut bientôt transporté dans le salon et placé en travers de rimmense foyer de la salle du dais.

L'enfant prit une torche de pin enflammée , l'approcha d'un amas de sarments et de pommes de pin ; une flamme immense, blanche, pétilla dans le vaste et noir foyer, et jeta une joyeuse clarté jusqu'au fond de la galerie.

— Noël!... Noël! crièrent les hôtes du baron en frappant des mains.

— Noël!... Noël! répétèrent les vassaux assemblés dans la cour intérieure.

Au même instant, le bûcher qui y était élevé s'enflamma au milieu des cris d'une joie folle et des tournoiements de la farandole.

Une dernière formalité remplie, le souper allait rassembler les hôtes.

Reine s'avança près de la crèche , Stéphanette lui apporta sur un plateau une grande sébile de bois remplie du blé de la Sainte-Barbe ( 1 ) déjà tout verdoyant.

La jeune fille posa la sébile au pied de la crèche et

(11 Le 4 décembre, jour de la Sair.te-Barbe , on sème des grains de blé dans une écuelle remplie de terre fréquemment arrosée. Ou expose celte terre détrempée à une température assez haute, et le blé lève. S'il est vert, la moisson s'annonce comme belle, s'il est jaune , comme mauvaise.

I Marcuetti. — Usages marseillais déjà cités. )

alluma de chaque côté de cette offrande deux petites lampes d'argent carrées, nommées lampes de calênos.

— Blévert à la Sainte-Barbe, belle-moisson dans Tannée ! s'écria le baron ; qu'ainsi soit ma moisson et les vôtres, mes hôtes et cousins ! Maintenant à table ! à table ! et viennent les calênos de la Noël, qui rassemblent les amis et les parents.

Maître Laramée ouvrit les deux ballants des portes qui donnaient dans la salle à manger et annonça le souper de monseigneur.

Il est inutile de parler de l'abondance de ce repas, en tout digne de l'hospitalité de Raymond V.

Seulement on fera remarquer que sur la table il y avait trois nappes selon l'usage.

Sur la plus petite, au milieu de la table, en manière de surtout, étaient les calênos ou présents de fruits et de gâteaux que les membres de la famille faisaient à son chef.

Sur la seconde, un peu plus grande et débordant la première, étaient rangés les mets nationaux les plus simples ; tels que le raïto , la bouille-abaisse, le thon salé, grillé.

Enfin , sur la troisième nappe qui couvrait le reste de la table , on voyait les mets les plus recherchés , disposés avec une abondante symétrie.

Nous laisserons les hôtes de Raymond V se livrer aux douces joies de cette fête d'une hospitalité patriarcale , parler des vieilles coutumes, s'animer en causant des franchises et des antiques privilèges, toujours

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