CHAPITRE XXX
A mesure que Raymond V et le capitaine approchèrent de la ville , ils virent plus distinctement les tourbillons de flammes qui s'en échappaient.
Les cloches continuaient de sonner à toute volée ; mille cris alors distincts se mêlaient aux éclats de la mousqueterie et au grondement de l'artillerie des galères.
En arrivant derrière les murs du couvent des Ursulines, situé à l'extrémité de la ville : — Capitaine, dit Raymond V, faisons halte un moment pour rassembler nos gens et convenir de nos opérations. Maujour!... je me sens tout rajeuni, le sang me bout dans les
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veines , je n'avais pas ressenti cela depuis les guerres du Piémont ; c'est qu'aussi un pirate est pire qu'un étranger ! tandis que dans les guerres civiles, on a toujours malgré soi le cœur un peu serré... Silence... dit Raymond V à ses troupes... Ecoutons d'où vient le feu.
Après quelques minutes d'attention , le baron dit au capitaine : — Voulez-vous écouter mon conseil ?
— Je suivrai vos ordres , monseigneur, car je connais à peine la Ciotat.
Raymond V , s'adressant alors à l'un de ses gens , lui dit : — Tu vas conduire le capitaine et ses soldats au port, en tournant la ville... pour n'être pas aperçus. Une fois là , capitaine , s'il reste encore de ces démons à débarquer, vous les refoulerez dans leurs galères; s'ils sont tous débarqués , vous attendrez qu'ils reviennent ,afin de tâcber de leur couper la retraite ; pendant ce temps-là , moi , je vais lâcher de vous les rabattre , comme une barde de sangliers.
— Dans quelle partie de la ville croyez-vous qu'ils soient , monseigneur?
Autant qu'on en peut juger par le bruit de la mousqueterie , ils sont sur la place de la maison de ville , occupés à piller les maisons des plus riches bourgeois... Ils n'oseront pas s'aventurer plus avant , ils sont sans doute en communication avec le port par une petite rue qui va de la place au débarcadère. Ainsi donc , capitaine , au port , au port ! rejetons ces coquins plutôt encore dans la mer que dans leurs bâtiments ;
si Dieu me prête vie , je vous attendrai à la Maison- Forte après l'affaire, car je n'oublie pas que je suis votre prisonnier, monsieur... Au port, capitaine , au port !
— Comptez sur moi , monseigneur, dit le capitaine en s'éloignant à la hâte dans la direction indiquée.
— Maintenant, mes enfants, dit le baron, du silence, marchons rapidement à la maison de ville , et faites main-basse sur ces brigands... Notre-Dame! et en avant !
Raymond V descendit alors de cheval et s'engagea dans les rues de la Ciotat , à la tête d'une troupe déterminée , pleine de confiance dans son chef.
A mesure que Raymond V approchait du centre de l'action , il rencontrait ça et là des femmes qui poussaient des cris déchirants , fuyaient dans la direction de la montagne suivies de leurs enfants éplorés, et emportaient sur leurs têtes leurs objets les plus précieux.
Ailleurs des prêtres , des moines éperdus , saisis d'une terreur panique , quittant les maisons où ils fêtaient paisiblement la INoël , couraient se jeter au pied des autels et pouvaient à peine retrouver le chemin de leurs couvents.
Dans d'autres rues désertes , on voyait aux fenêtres des hommes armés bien résolus à défendre leurs maisons et leurs familles , et se préparant à recevoir vigoureusement les pirates.
Raymond V n'était plus qu'à quelques pas de la place de la maison de ville , des nuées d'étincelles tour-
billonnaientvers le ciel en pétillant, les rues que traversait la troupe du baron étaient éclairées comme en plein jour.
Il déboucha enfin sur la place.
Ainsi qu'il l'avait prévu , la principale action était engagée de ce côté.
Les pirates s'aventuraient rarement dans l'intérieur des rues afin d'être plus à portée de regagner leurs bâtiments.
Il est impossible de peindre le spectacle terrible qui frappa Raymond V.
A la lueur des flammes éblouissantes , une partie des pirates soutenait un combat acharné contre un bon nombre de pêcheurs et de bourgeois retranchés dans l'étage supérieur de la maison de ville.
D'autres corsaires, ne songeant qu'au pillage (ils appartenaient à la galère de Trymalcion ) , couraient comme autant de démons à travers l'incendie qu'ils avaient allumé; les uns chargés d'objets précieux , les autres emportant dans leurs bras robustes des femmes ou des jeunes filles qui jetaient des cris lamentables.
Le sol était déjà jonché de cadavres criblés de blessures, malheureuses victimes, qui témoignaient au moins d'une résistance désespérée de la part des habitants.
Presqu'au milieu de la place et non loin de la petite rue qui conduisait au port, on voyait un amas confus de toutes sortes d'objets gardés par deux Mores.
Les pirates augmentaient à chaque instant cette
masse de rapines en venant y jeter de nouveaux larcins, puis ils retournaient au pillage et au meurtre avec une nouvelle ardeur.
Le nombre des braves marins et de bourgeois qui se défendaient dans la maison de ville commençait à diminuer sensiblement sous les coups des spahis de Pog, comme lui plus altérés de sang que de pillage.
Armé d'une haclie , Pog attaquait la porte avec furie ; on voyait qu'il exposait volontairement sa vie : il ne portait ni casque, ni cuirasse, et était seulement vêtu de son yellek de velours noir.
Au fort de cette attaque, Piaymond V arriva sur la place.
Sa troupe annonça sa présence par une décharge générale faite presqu'à bout portant sur les assaillants de la maison de ville.
Les pirates, attaqués à l'improviste, se retournèrent et se jetèrent avec rage sur les gens du baron. Chaque parti abandonna les armes à feu. Une lutte corps à corps s'engagea ; la mêlée devint sanglante , terrible...
La bande de Trymalcion , voyant ce renfort inattendu, quitta le pillage, rallia les pirates de Pog, et entoura la petite troupe de Raymond V qui faisait des prodiges de valeur.
Le vieux gentilhomme semblait retrouver la force de ses jeunes années.
Armé d'un lourd épieu garni d'un fer aigu et acéré , il se servait de cette arme meurtrière, à la fois lance et massue , avec une adresse effrayante.
loi LE COMMANDEUR DE MALTE.
Quoique son niorion fût faussé en plusieurs endroits, quoique son baudrier fût teint de sang, Raymond V, dans son enthousiasme guerrier, ne sentait pas ses blessures.
Entraîné par le flot des combattants , Pog se trouva tout à coup face à face avec le baron.
La figure pâle , hautaine de Pog , sa longue barbe rousse, étaient trop remarquables pour n'avoir pas vivement frappé Raymond V.
Il reconnut dans ce pirate l'un des deux étrangers qui accompagnaient Érèbe lors de la rencontre des gorges d'OlliouIes.
— C'est le Moscovite qui accompagnait le jeune audacieux à qui je dois la vie ! s'écria Raymond V ; puis il ajouta en levant son épieu : — Ah ! lu viens des glaces du Nord , ours féroce ! pour ravager nos provinces !
Et Raymond V lui porta un coup de son arme terrible en pleine poitrine.
Pog évita le coup par un brusque mouvement de retraite , mais il eut le bras traversé.
— Je suis Français comme toi, s'écria Pog le renégat avec un ricanement sauvage , et c'est du sang français dont je suis altéré ! Pour que la mort te soit plus amère, apprends que ta fille est en mon pouvoir !
A ces mots terribles , Raymond V resta un moment stupéfait.
Pog profita de son inaction pour lui asséner sur la tête un terrible coup de hache d'armes. . . Raymond V,
dont le casque fut brisé , chancela un moment comme un homme ivre... puis il tomba sans mouvement.
— Encore un de ces bœufs provençaux d'assommé ! dit Pog en brandissant sa hache.
— Vengeons notre seigneur! s'écrièrent les gens de Raymond V, et ils se jetèrent sur les pirates avec une telle furie qu'ils les refoulèrent vers la petite rue qui conduisait au port.
Bientôt renforcés par les marins qui avaient été assiégés dans la maison de ville , et que l'attaque de Raymond V venait de délivrer, les gens du baron eurent un avantage si marqué contre les barbaresques, que les clairons de ceux-ci sonnèrent la retraite.
A ce signal, une partie des bandits se reforma en bon ordre au milieu de la place sous les ordres de Pog. Cette troupe fit une vigoureuse résistance pour donner aux autres pirates le temps de transporter leur butin à bord des galères, et d'y entraîner les femmes et les hommes qu'ils emmenaient esclaves.
En restant maître de la position qu'il défendait, Pog couvrait l'entrée de la petite rue qui conduisait au port, et assurait ainsi la retraite de la bande de Trymalcion occupée à traîner les captifs à bord des galères.
Pog , cédant le terrain pied à pied , se replia vers la petite rue, désormais sûr que sa communication avec le port et ses galères ne serait pas interceptée, et croyant pouvoir effectuer son rembarquement sans danger.
La rue était si étroite que vingt hommes déterminés
pouvaient la défendre contre des forces dix fois plus considérables.
Le bruit de la retraite des pirates se répandait dans la ville ; tous les babitanls qui , retranchés dans leurs maisons , soit par crainte , soit pour veiller plus directement à leurs plus chers intérêts, n'avaient pas osé sortir, se hasardèrent dehors, et vinrent se joindre aux combattants dont le nombre augmentait ainsi à mesure que celui des pirates diminuait.
Pog , quoique blessé à la tête et au bras, continuait sa retraite avec une rare intrépidité.
Il n'était plus qu'à quelques pas de la petite rue , il se croyait sauvé. Il en fut autrement.
Les pillards , qui s'étaient dirigés vers le port pour regagner leurs galères, tombèrent dans l'embuscade du capitaine George.
Vivement attaqués par celle troupe fraîche, les pirates surpris se rejetèrent en désordre dans la petite rue, au moment où Pog, abandonnant la place, y entrait par l'extrémité opposée.
Engagés dans cette voie étroite, dont les deux issues étaient encombrées d'assaillants, les pirates se trouvaient ainsi pris entre deux feux.
Du côté de la place ils étaient attaqués par les habitants et par la troupe du baron.
Du côté du port , par les carabins du capitaine George.
Trymalcion était resté à bord de sa galère , ayant temporairement celle de Pog sous ses ordres ; il atten-
dait sur ses rames et à une assez grande distance du quai le retour des caiques qui devaient ramener à bord le butin et les pirates.
Un pirate se jetant à la nage alla lui apprendre le danger que couraient ses compagnons. Trymalcion eut recours à un moyen extrême.
Il fit déferrer et armer une partie de la cliiourme, approcha ses galères si près du quai que leur éperon lui servit de débarcadère , et à la tête de ce renfort il se jeta, en poussant de grands cris , sur la troupe du capitaine George.
A son tour, celui-ci se trouva pris entre deux feux.
La troupe de Pog , qui tenait toujours dans la rue, sûre d'être appuyée , fit un dernier effort , tourna sa rage contre les carabins , déjà pris à dos par les gens de Trymalcion, les perça , opéra sa jonction avec ce dernier ; et, après une assez grande perte, les pirates se rembarquèrent en toute bàle, emmenant pourtant plusieurs prisonniers au nombre desquels se trouvaient maître Isnard et son clerc.
Les plus hardis des marins et des bourgeois, et presque tous les carabins du capitaine George , se jetèrent dans des barques pour poursuivre les barbaresques.
Malheureusement l'avantage élait du côté des galères.
Leurs dix pièces d'artillerie foudroyèrent les barques qui voulurent s'approcher d'elles ; puis les galères
firent force de rames, gagnèrent rapidement la sortie du port, et se préparèrent à doubler la pointe de l'île Verte.
Pog se tenait debout à l'arrière de la Gallione rouge ; il était pâle , ses cheveux et ses vêtements étaient ensanglantés ; il jetait un regard de sombre triomphe sur les flammes qui s'élevaient encore au centre de la ville.
Tout à coup, un coup de canon retentit , un boulet silfla au-dessus de sa tête , et emporta une partie de la poupe de sa galère.
Pog se retourna vivement; un second boulet emporta quatre forçats et vint briser une des espales.
Au petit nuage de fumée blanchâtre qui couronnait la terrasse crénelée de la Maison-Forte , qu'on voyait dans le lointain à la clarté de la lune, le pirate reconnut de quel endroit arrivaient ces projectiles.
Avec son habitude de la guerre , il s'aperçut à la grande distance du point de tir , que les boulets devaient avoir été lancés par une coulevrine de gros calibre , et que, conséquemment, il né pouvait rendre à la Maison-Forte le mal que lui faisait sa batterie , l'artillerie de la Gallione rouge étant loin de pouvoir atteindre à cette portée.
Les premiers coups furent suivis de plusieurs autres, non moins heureux, qui causèrent beaucoup d'avaries, soit à bord de la Gallione rouge , soit à bord de la Sybarite.
— Enfer et damnation ! s'écria Pog, tant que nou.s
n'aurons pas doublé la pointe de la baie, nous serons sous le feu de cette masure... Forcez de rames... chiens ! s'écria-t-il en s'adressant à la chiourme , forcez de rames, sinon, une fois à Tripoli , je vous fais couper les bras à la hauteur des épaules.
La chiourme n'avait pas besoin de cet encouragement pour redoubler d'efforts ; les cadavres des forçats tués et encore enchaînés aux bancs où ramaient leurs compagnons, prouvaient aux esclaves le danger qu'ils couraient à rester sous le feu de celte coulevrine meurtrière.
Cette pièce continua cependant de tirer avec une si merveilleuse adresse, qu'elle mit encore plusieurs boulets à bord des deux galères.
— Mort et furie ! s'écria Pog ; une fois hors du chenal , j'irai mouiller au pied des rochers, à demiportée de mousquet, et il ne restera pas pierre sur pierre de la maison où cette coulevrine est en batterie.
— Impossible, maître Pog, dit un Français, renégat provençal qui servait de pilote, les roches noires s'étendent à fleur d'eau à plus d'une demi-lieue de la côte : ce serait sûrement perdre votre galère que d'essayer d'approcher plus près de la Maison-Forte.
Le pirate fit un geste de rage, et se promena sur le pont avec agitation.
Enfin les deux galères sortirent de la passe dangereuse où elles étaient engagées. Le feu de l'artillerie de la Maison-Forle leur avait mis plusieurs hommes
hors de combat , et leur avait causé des avaries assez majeures pour qu'elles fussent obligées de relâcher promptement dans quelque havre de la côte avant de pouvoir faire voile pour Tripoli.
La Sybarite avait reçu plusieurs boulets au-dessous de sa flottaison, et la Gallione rouge avait eu son arbre coupé.
Lorsqu'ils eurent complètement doublé le promontoire du cap de l'Aigle , le maître charpentier de la galère, renégat calabrais, homme d'un grand courage et très-bon marinier, s'avança d'un air sombre vers Pog-Reis.
— Capitaine , lui dit-il, j'ai pavé autant que je l'ai pu aux deux voies d'eau de la carène ; mais elles sont trop considérables pour ne pas exiger un complet radoub : s'il faisait gros temps, nous ne tiendrions pas la mer deux heures avec de telles avaries.
Pog ne répondit rien , marcha quelques moments sur le pont avec agitation, puis il appela le pilote , et lui dit :
— Ne pouvons-nous pas aller mouiller un jour ou deux aux îles de Sainte-Marguerite ou de Saint- Honorat. On dit ces îles désarmées... tu as quitté la côte, il y a un an... est-ce vrai?
— C'est vrai , dit le pilote.
— Il doit y avoir un bon mouillage entre les ilôts de Pierès et de Saint-Fériol , au vent de l'île Saint- Honorat? demanda Pog, qui connaissait ces atterrissements.
LA DESCENTE. 14t
— Oui, capitaine, la côte est si haute , le havre si abrité par les roches que forment ces îlots , que les galères seront encore mieux cachées là qu'à Port- Cros.
— Il n'y a pas , je crois , cinquante habitants dans l'île? demanda Pog.
— Pas plus, capitaine, et vingt hommes en auraient raison; il y a même une plage très-commode pour abattre la galère en carène , si cela est nécessaire.
— Alors, lais gouverner sur ces îles, nous devons en être éloignés de vingt-cinq lieues ?
— De trente lieues , capitaine.
— C'est beaucoup pour les voies d'eau que nous avons, mais c'est encore la relâche la plus sûre; nous y serons dans la journée... si le vent nous favorise.
La galère de ïrymalcion , ainsi que le chebek imitèrent la manœuvre de la Gaïlione rouge, et les trois bâtiments firent force de voiles vers l'île de Sainl- Honorat, située sur la côte de Provence, à peu de distance de Cannes.
Ces ordres donnés, Pog énuméra les pertes qo son équipage avait faites ; elles étaient assez nombreuses : dix-sept soldats avaient été tués à la Ciotat, et on comptait à bord un aussi grand nombre de blessés.
La coulevrinc de la Maison-Forte avait , en outre, ainsi que nous l'avons dit , tué cinq forçats.
On déferra les cadavres , on les jeta à la mer ; on les remplaça par cinq soldats.