I.E DEFI
Le commandeur fil prier le chapelain de la galère noire de descendre dans sa chambre... Pendant que Pierre des Ànbiez se confessait de ses péchés (à l'exception du cas de meurtre réservé pour la grande pénitenceiïe de Tordre) et recevait 1 absolution , le bohémien remonta sur le pont. La première personne qu'il y rencontra fut le capitaine de la Sainle-Epouvanle des Moresques par la grâce de Dieu.
Hadji, affectant une aisance parfaitement impertinente , s'approcha de Luquin Trinquelaille et lui dit :
— Qui aurait cru , mon garçon , que nous nous retrouverions ici, lorsqu'à la Maison-Forte de Raymond Y,
TOMF II 22
cette jolie fille, que vous savez, me donnait des rubans couleur de feu , ce dont vous enragiez si fort ?
Cet excès d'impudence rendit un instant muet le digne capitaine ; mettant la main sur son sabre , il allait attaquer Hadji, sans le comité qui lui représenta que le bohémien était sous sa protection par ordre du commandeur.
— Il est un endroit où nous nous retrouverons encore , misérable , dit Luquin : ce sera sous la potence où lu seras pendu ! car , mordieu ! quoique l'oflicc de bourreau me répugne , je vendrais jusqu'à ma polacre pour avoir le droit de te mettre la corde au cou.
— Ingrat , vous ne pensez pas au chagrin que vous causeriez à Stéphanette ; la pauvre fille m'aime tant , qu'elle mourrait de chagrin de me voir pendu , et par vous encore !
— Tu mens... tu mens comme un chien. Oh ! que ne puis-je t'arracher ta langue maudite.
— Vous auriez raison , mon garçon, de m'arracher la langue , car ce sont mes paroles dorées qui m'ont ouvert le cœur de cette jolie fille ; tout à l'heure encore, à bord de mon chebek où elle était avec moi , elle me disait, en appuyant sa tête sur mon épaule...
— Tu mens... tu blasphèmes! s'écria Luquin en furie.
— Elle me disait donc en appuyant sa tète sur mon épaule, reprit le bohémien avec un imperturbable sangfroid : Quelle différence, mon beau capitaine, entre votre langage galant et enchanteur , et le grossier
ramage de celte espèce de héron à longues jambes qui venait lourdement voltiger autour de moi. C'est de vous qu'elle parlait ainsi, mon pauvre garçon.
— Tenez, comité, dit Luquin pâle de mâle rage, permettez-moi seulement de couper la figure de ce misérable à coups de fourreau de sabre.
— Si ses paroles vous blessent, ne l'écoutez pas, dit le comité. Le commandeur m'a confié la garde de ce païen , je ne puis souffrir qu'il lui soit fait aucun mal.
Luquin poussa un gémissement d'indignation concentré.
— Après tout, reprit le bohémien avec une suffisance dédaigneuse, cette fille est assez gentille ; mais vous l'avez rendue si sotte , mon garçon , qu'il m'a suffi du tête-à-tête que j'ai eu avec elle depuis hier, pour m'ôler la fantaisie de continuer l'entretien. Vous pouvez l'épouser quand vous voudrez , mon garçon ; seulement quand vous la verrez triste , vous n'aurez qu'à lui dire mon nom pour la faire tendrement sourire, puisque mon souvenir vivra éternellement dans son cœur. Pauvre fille, elle me le disait encore tantôt en me baisant la main comme à son seigneur.
Le malheureux Luquin ne put en entendre davantage ; après avoir montré ses deux poings fermés au bohémien, il s'éloigna brusquement , poursuivi par un sourire ironique du vagabond...
Nous avons dit que le soleil commençait à décliner, la mer était calme : au loin entre deux pointes de
rochers , on voyait presqu'au fond de la baie la Gallionc rouge et la galère de Trymalcion mouillées près Tune de l'autre , et non loin d'elles et en panne le chebekd'Hadji.
Le canot qui avait amené Hadji se balançait sur les vagues, amarré à la poupe de la galère noire.
Le ciel était pur , seulement au couchant on voyait une large zone de nuages d'un gris rougeâtre.
Maître Hugues, lecanonnier, s'approcha du comité qui gardait le bohémien , et lui dit en secouant la tête et lui montrant l'occident :
— Frère, je n'aime pas ces nuées qui s'amassent là-bas , elles sont sinistres , nous sommes en plein calme... Si le soleil , en se couchant, dissipe ce nuage, la nuit sera belle ; si le nuage, au contraire, couvre le soleil... avant son coucher...
— Je vous entends , frère Hugues, il pourra y avoir une saute de vent, un ouragan, et la nuit sera mauvaise reprit le comité. Heureusement nous avons encore du temps. El se retournant vers Hadji : Peu importe à toi et aux tiens d'être pendus par un grand vent ou par un calme?..
— J'aime mieux cire pendu par un grand vent , comité, le vent vous berce et l'on s'endort plus vile dans l'éternité, répondit Hadji avec une indifférence dédaigneuse.
Le commandeur parut sur le pont.
Les chevaliers rassemblés à l'arrière s'écartèrent avec respect.
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Pierre des Anbiez était complètement vêtu de noir. Sa figure semblait encore plus pale, encore plus sombre qu'a l'ordinaire. A son côté il avait une lourde épée à garde de fer , et un long poignard dans son fourreau bronzé; sa main droite était gantée de buffle noir, sa main gaucbe était nue.
Il fit un signe au bohémien et lui jeta son gantelet gauche.
Hadji le ramassa, il allait parler... Le commandeur, d'un geste impérieux, lui montra le canot qui l'avait amené.
Hadji descendit dans son embarcation ; on la vit bientôt se diriger à force de rames vers les galères des pirates.
Etonnés de l'action du commandeur, les chevaliers et Honorât de Berrol qui était parmi eux, se regardèrent avec surprise.
Le commandeur suivit quelque temps des yeux le canot du bohémien, puis , se retournant vers le groupe qui l'entourait , il dit à haute voix :
— Frères , on combattra tout à l'heure les galères de ces mécréants : elles sont mouillées près l'une de l'autre. On mettra en mer le grand caique. Les buonvoglies y rameront , la moitié des soldats y descendront ; pendant que la galère noire attaquera la Gallione rouge, le caique attaquera l'autre bâtiment pirate. S'àdressant au roi des chevaliers , le commandeur continua : Vous commanderez la galère noire , frère : le frère de Blinville , le plus ancien lieutenant de galère,
commandera le caïque. Maintenant . comité , vogue avant : partout ! forcez de rames ! le soleil baisse , il ne nous reste qu'une heurede jour pour châtier cesinfidèles.
Quoique les chevaliers n'eussent pas compris pourquoi Pierre des Anbiez abandonnait le commandement de la galère noire et du caïque à d'autres qu'à lui , ils se hâtèrent d'exécuter ses ordres.
Une partie de l'équipage s'embarqua en armes dans la grande chaloupe de la galère qui fut mise à la mer sous les ordres du chevalier de Blinville , et les deux bâtiments se dirigèrent à toutes rames vers l'entrée de la baie.
Le second du capitaine Trinquctaille imita cette manœuvre , et dirigea la polacre de façon à suivre ce mouvement et à se tenir toujours dans les eaux de la galère noire, le commandeur ayant ordonné à Luquin de rester à son bord jusqu'à nouvel ordre.
Honorât s'approcha du commandeur.
— Je voudrais combattre à vos côtés , M. le commandeur, Reine des Anbiez était ma fiancée... Raymond V a été un second père pour moi , ma place est au fort du péril.
Pierre des Anbiez regarda fixement Honorât.
— C'est vrai , chevalier , lui dit-il , vous avez une double vengeance à tirer de ces misérables. Pour assurer la liberté de Reine , avant l'action j'ai consenti à me battre en combat singulier avec l'un des deux capitaines pirates. Je dois emmener un second ; voulezvous l'être?...
— Vous... monsieur, vous ! ! accepter une telle proposition... s'écria Honorât, faire un tel honneur à...
— Voulez-vous ou non tirer L'épée et le poignard quand je les tirerai , jeune homme, dit brusquement Pierre des Anbiez.
— Je ne puis qu'être fier de faire ce que vous ferez , M. le commandeur. Mon épée est à vos ordres.
— Allez donc vous armer, et tenez-vous prêt à me suivre quand je descenderai.
Après un moment de silence , il ajouta :
— Vous voyez cette chaloupe qui double la pointe... elle ramènera à bord de ma galère Reine des Anbiez et les captifs de la Ciotat.
— Reine ! s'écria Honorât.
— La voilà , dit le commandeur.
En effet, la chaloupe d'Hadji approchait rapidement; le chevalier de Berrol reconnut bientôt Reine, Stéphanelte, deux autres jeunes filles et une vingtaine d'habitants de la Ciotat emmenés après la descente des pirates.
Les chevaliers ignoraient les conventions faites entre le commandeur et le bohémien. Us ne pouvaient comprendre comment les pirates renvoyaient ainsi leurs prisonniers.
Lorsque la chaloupe fut à portée de voix , le commandeur ordonna au comité de faire lever les rames de la galère pour attendre cette embarcation , qui accosta bientôt.
Pier»c des Anbiez s'avança au haut de Fespale ; il y
reçut sa nièce, qui se jeta dans ses bras avec toute l'effusion de la reconnaissance.
— Et mon père? s'écria la jeune fille.
— Votre retour calmera sa douleur , mon enfant , répondit le commandeur qui ne voulait pas instruire Reine du sort fatal de Raymond V.
— Honorât, c'est vous! dit Reine en tendant la main au chevalier, qu'elle n'avait pas encore aperçu. Hélas ! mon ami , dans quelle triste circonstance je vous revois ! Mais qui donc est resté auprès de mon père? Comment l'avez-vous laissé seul?
— Reine, il s'agissait de vous sauver, j'ai suivi le commandeur. Le père Elzéar est à la Maison-Forte près de Raymond V.
— Mais maintenant me voici libre ; n'allez-vous pas revenir avec moi retrouver mon père?
— Revenir avec vous? . . . Non . . . Reine.. . je reste avec le commandeur. Demain sans doute je vous reverrai. Adieu bien tendrement ! . . . adieu, Reine ! encore adieu !
— De quel air vous me dites adieu , Honorât ! s'écria la jeune fille frappée de l'expression presque solennelle des traits du chevalier. Mais il n'y a aucun danger ; on n'attaquera pas les pirates. Maintenant , à quoi bon rester ?
— Non, sans doute , dit Honorât avec embarras , on ne se battra pas ; le commandeur veut seulement s'assurer du départ de ces misérables.
Pierre des Ànbiez , ayant donné quelques ordres , s'approcha et prit Reine par la main.
— Vite , vite , mon enfant , embarquez-vous , le soleil baisse. Luquin Trinquetaille va vous prendre à bord de sa polacre ; avant demain malin vous serez dans les bras de votre père. Puis, s'adressant au capitaine de la Sainte-Epouvante des Moresques , qui lançait des regards furieux au bohémien , car ce dernier ne quittait pas des yeux Stéphanette et affectait de lui parler à voix basse , le commandeur dit à Luquin :
— Sur ta vie , tu réponds de mademoiselle des Anbiez. Pars à l'instant, tu la conduiras à la Maison- Forte, ainsi que les autres jeunes filles et sa suivante... les hommes resteront et renforceront l'équipage de ma galère... Allons... adieu , Reine, embrassez-moi , mon enfant ; dites-bien à mes frères que j'espère demain leur serrer la main.
— Vous espérez r mon oncle ! Quel danger y a-t-il donc?
— Le soleil baisse , embarquez-vous vite , dit le commandeur sans répondre à la question de sa nièce et en la menant aux espales pour la faire descendre dans le canot qui devait la conduire à bord de la polacre.
Pendant que Reine échangeait un dernier adieu avec Honorât, le bohémien, toujours impudent et cynique, s'approcha de Luquin. Hadji tenait Stéphanette par la main presque malgré elle.
— Je vous donne cette jolie fille , mon garçon ; épousez-la en toute confiance. Hélas ! ma pauvre
petite, il faut te résigner : je nie souviendrai de ta tendresse.
— Comment ! de ma tendresse ! s'écria Stéphanette indignée.
— C'est vrai, nous étions convenus de ne rien dire devant cette espèce de cormoran.
— Luquin , à ton canot... s'écria le commandeur d'une voix impérieuse.
Force fut donc au digne capitaine de dévorer ce nouvel outrage et de descendre en toute hâte dans son canot pour y recevoir mademoiselle des Anbiez.
Cinq minutes après , la polacre , gouvernée par Luquin lui-même, faisait voile pour la Maison -Forte, ayant à son bord Reine, Sléphanette et deux autres jeunes fdles aussi miraculeusement arrachées au sort affreux qui les menaçait.
Lorsque la polacre fut éloignée , le bohémien s'approcha respectueusement du commandeur.
— Pog-Reis a tenu sa parole , monseigneur.
— Je tiendrai la mienne. Va m'attendre dans ta chaloupe.
Le bohémien s'inclina et quitta la galère. Pierre des Anbiez dit au chevalier de Blinville qu'il devait commander la galère en son absence.
— Le sablier est plein... dans une demi-heure, il sera écoulé... Si je ne suis pas revenu à bord... vous entrerez dans la baie , vous attaquerez les pirates selon les ordres que je vous ai donnés : la galère noire com-
battra la Gallionc rouge; le calque combattra Tau Ire bâtiment.
— On commencera l'attaque sans vous attendre , monsieur le commandeur? répéta le lieutenant, croyant n'avoir pas bien compris.
— On commencera le combat sans m'altendre, si dans une demi-heure je ne suis pas revenu , répéta le commandeur d'une voix ferme.
Un de ses gens lui apporta son feutre et un grand manteau noir où était écarlelée la croix blanche de l'ordre.
Suivi d'Honorat, il quitta la galère, au grand étonnement des chevaliers de l'équipage.
Hadji était au gouvernail de la chaloupe... quatre esclaves mores prirent les rames, l'emharcation vola sur les vagues , qui commençaient à s'enfler sourdement , et s'éloigna rapidement de la galère noire en se dirigeant vers la pointe occidentale de la haie.
Pierre des Anbiez , enveloppé dans son manteau , tourna la tête et jeta un dernier regard sur sa galère comme pour s'assurer de la réalité des événements qui se passaient.
Il se sentait, pour ainsi dire, entraîné par une force irrésistible, à laquelle il obéissait aveuglément, presque sans réfléchir.
Après quelques moments de silence :
— Où cet homme attend-t-il ? demanda-l-il à Hadji.
— Sur la grève, près des ruines de l'abbaye de Saint-Victor, monseigneur.
•2<iO LE COMMANDEUR DE MALTE.
— Fais donc ramer tes gens, ils n'avancent pas , dit Pierre des Anbiez dans sa fiévreuse impatience.
— Les vagues sont fortes , le nuage monte , monte , le vent va souffler ; la nuit sera mauvaise , dit Hadji à demi voix...
Absorbé dans ses pensées , le commandeur ne lui répondit pas.
Le soleil allait bientôt jeter ses derniers rayons... il l'ut bientôt complètement obscurci par une large zone de nuages noirs qui , d'abord pesants et immobiles à l'horizon , commencèrent à s'avancer avec une effrayante rapidité.
Quelques coups de tonnerre sourds et lointains , phénomènes assez communs durant les hivers de Provence , annoncèrent un de ces brusques ouragans si fréquents dans la Méditerranée.
MIAI'ITIIE XL
Les nuages amoncelés à l'occident envahissaient rapidement le ciel jusqu'alors serein.
Le murmure croissant des vagues , le mugissement plaintif du vent qui s'élevait , les roulements lointains du tonnerre , tout annonçait une formidable tourmente.
La chaloupe atteignit le rivage, une grève solitaire... cernée de blocs de granit rougeâtre.
Le commandeur et Honorât mirent pied à terre. Hadji les précéda de quelques pas , s'arrêta et dit à Pierre des Anbiez :
— Monseigneur, suivez ce sentier creusé dans le roc, bientôt vous arriverez aux ruines de l'abbaye de Saint-Victor. Pog-Reis vous y attend,