‹ Le commandeur de MalteChapitre 13 sur 50 · LA GUZLA I>E L'EMIR · texte numérisé non relu

LA GUZLA I>E L'EMIR

Malgré l'humilité de sa condition, le bohémien ne parut pas très intimidé par la présence de Reine.

Il la salua avec une sorte d'aisance respectueuse, tout en jetant un regard vif et rapide sur les objets qui l'entouraient.

Ainsi que l'avait remarqué Stéphanette, l'extérieur du chanteur avait beaucoup gagné ; sa taille svelte et bien prise se dessinait à merveille sous le pourpoint écarlate, présent du baron; son collet était attaché par le nœud de ruban couleur de feu, présent de Stéphanette ; il portait de larges braies de grosse

étoffe blanche; ses guêtres de drap bleu, brodées de laine rouge, lui montaient au-dessus du genou. Ses cheveux noirs encadraient son visage maigre, hâlé, mais très intelligent.

Il tenait à la main une espèce de guitare à manche d'ébène, précieusement incrustée d'écaillé de nacre et d'or ; à son extrémité supérieure, le manche formait une sorte de palette, au milieu de laquelle on voyait une petite plaque ronde en or ciselé, ressemblant au couvercle d'un médaillon.

Nous insistons sur la richesse de cet instrument, parce qu'il paraissait au moins très étrange qu'un bohémien vagabond en fût possesseur.

Stéphanette elle-même en fut frappée, et s'écria :

— Mais je ne vous avais pas encore vu cette belle guitare, chanteur !

Ces mots attirèrent l'attention de Reine; aussi surprise que sa suivante, elle dit au bohémien :

— En effet, pour un artisan voyageur, voici qui est bien riche !

— Je suis pauvre, mademoiselle; j'ai quelquefois manqué de pain. Eh bien ! je serais mort de faim plutôt que de vendre cette guzla. Mes bras sont faibles, mais ils deviendraient d'airain pour défendre cette guzla... On ne me la ravirait qu'après ma mort... C'est mon trésor le plus précieux... J'ose à peine en jouer... Mais la rose des Anbiez a voulu m'entendre; tout ce que je désire maintenant, c'est que ma chanson soit digne de l'instrument et de celle qui m'écoute.

Le bohémien parlait assez purement le français, quoiqu'il y eût quelque chose de guttural dans sa prononciation arabe.

Reine échangea un regard de surprise avec sa suivante en entendant ce langage d'une recherche orientale, qui contrastait singulièrement avec l'état de ce vagabond.

— Mais cette guzla, ainsi que vous appelez cet instrument, comment la possédez-vous?

Le bohémien secoua mélancoliquement la tête, et répondit :

— C'est une triste chanson que celle-là, mademoiselle; il y a là plus de larmes que de sourires.

— Dites, dites, — s'écria Reine, vivement intéressée par la tournure romanesque de cet incident. — Racontez comment cette guzla est entre vos mains. Vous semblez être audessus de votre condition.

Le bohémien poussa un profond soupir, attacha un regard

perçant sur Reine, et fit entendre quelques accords qui vibrèrent longtemps sous les voûtes sonores de la tourelle.

— Mais l'histoire de cette guzla? — dit Reine avec une impatience de jeune fille.

Le vagabond, sans répondre, fit de la main un geste suppliant. Il commença à chanter, en s'accompagnant avec goût, ou plutôt en jouant en sourdine des motifs d'une tendre mélancolie, pendant que, de sa voix douce et grave, il disait les stances suivantes.

Quoiqu'il manquât de mesure et de rime, ce langage avait un certain charme étrange. Le bohémien commença :

«Lointain est le pays où je suis né; les sables du désert l'entourent comme une mer aride.

» Je vivais là près de ma mère : elle était pauvre, elle était vieille, elle était aveugle.

» J'aimais ma mère, comme les malheureux aiment ceux qui les aiment.

» Ma mère était triste, triste, bien triste depuis qu'elle avait perdu la vue.

» J'allais dans la vallée chercher des fleurs. - » Elle tâchait de se consoler de ne pas voir leurs liantes couleurs en sentant leur parfum.

» La voix d'un fils est toujours douce à l'oreille d'une mère...

» Je lui parlais; elle souriait quelquefois.

» Mais ne plus voir! mais ne plus voir! cela l'accablait.

» Elle tomba peu à peu dans un morne désespoir.

» Avant ce désespoir, s'appuyant sur mon bras, elle sortait; elle aimait à aller s'asseoir, au soleil couchant, sous les orangers du jardin du jeune et brave émir de notre tribu.

» La douce chaleur du soleil ranimait ma mère.

» Elle se plaisait au frais murmure des cascades, qui semblaient chanter en tombant dans leur bassin de marbre.

» Un jour qu'elle regrettait plus amèrement encore que de coutume sa vue perdue, elle refusa de sortir désormais.

» Je la priai... je pleurai... elle fut inflexible.

)> Retirée dans le coin le plus solitaire de notre demeure, sa tête vénérable enveloppée dans sa mante noire, elle restait immobile.

» EU£ ne voulut plus manger, elle voulut mourir.

y> Depuis un long jour, depuis une longue nuit, elle avait tout refusé.

» En vain je disais : Ma mère... ma mère... comme vous aussi je mourrai.

» Elle restait silencieuse et sombre.

» Je pris sa main... sa main déjà glacée; je tâchai de la réchauffer de mon haleine : elle voulut retirer sa main. »

En disant ces mots, la voix du bohémien avait une telle expression de tristesse, les sons qu'il tira de sa guzla avaient un caractère si mélancolique, que Reine et Stéphanette échangèrent en silence leurs regards baignés de larmes. Le bohémien continua, sans s'apercevoir de l'émotion qu'il causait.

« Il faisait nuit.

» Une belle nuit pourtant ! A travers la fenêtre ouverte de notre maison... on voyait un ciel étoile; la lune argentait la plaine; on n'entendait aucun bruit... aucun...

» Si, oh si! on entendait la respiration fiévreuse de ma pauvre mère.

» Tout à coup, au loin... bien loin, très loin, s'éleva un léger bruit.

» C'était comme le doux et faible écho d'une voix chantant . dans le ciel.

» Bientôt une bouffée de brise, toute chargée du parfum des citronniers, apporta des sons plus distincts.

» Je tenais toujours la main glacée de ma mère... je la sentis tressaillir.

» Cette voix céleste approchait... approchait.

» Les accords d'un instrument mélodieux l'accompagnaient et lui donnaient un charme inexprimable.

» Ma mère tressaillit encore... elle releva sa tête... elle écouta... pour la première fois depuis bien des heures, elle donna quelques signes de vie.

» A mesure que les accents enchanteurs arrivaient jusqu'à nous, on eût dit que ma mère renaissait.

» Je sentis sa main se réchauffer... je sentis sa main presser la mienne.

» J'entendis sa voix... enfin... sa voix jusqu'alors muette... — Mon enfant!... ces chants me vont à l'âme... ils me calment... Des larmes... oh! des larmes... enfin des larmes, j'avais tant besoin de pleurer.

» Et je sentis deux larmes brûlantes. . . tomber sur mon front.

» — Oh! ma mère... ma mère! — Silence... mon enfant... tais-toi, — dit-elle en mettant une de ses mains sur ma bouche, et me montrant de l'autre la fenêtre ; — écoute la voix, écoute... la voilà... la voilà... »

Reine, profondément émue, serra la main de Stéphanette en secouant la tête avec une touchante expression de pitié. Le bohémien continua.

« La lune de mon pays rayonne comme le soleil de ce pays-ci.

» A sa clarté passa lentement le jeune émir, monté sur Azïb, son beau cheval blanc.

» Azïb, doux comme l'agneau, courageux comme le lion, blanc comme le cygne.

» L'émir laissait flotter ses rênes d'or sur le cou d'Azïb. Heureux, il chantait un amour heureux, en s'accompagnant de sa guzla.

» Ses chants n'étaient pas joyeux ; ils étaient tendres, ils étaient mélancoliques.

» Il passa en chantant.

» — Silence... enfant... silence, — dit tout bas ma mère en me serrant convulsivement la main, — cette voix divine me fait tant de bien!...

» Hélas! peu à peu la voix s'éloigna, l'émir était passé, la voix s'affaiblit; puis bientôt on n'entendit plus rien... plus rien... pas un son.

» — Ah ! je retombe dans la misérable horreur de ma nuit, — dit ma mère. — On eût dit que cette harmonie céleste en dissipait les ténèbres... Hélas!... hélas!... Et elle se tordait les mains avec désespoir.

» Hélas ! toute la nuit elle pleura.

» Le lendemain, son désespoir augmenta^ sa raison s'affaiblit; dans son délire... elle m'appelait méchant fils, elle m'accusait de ne plus lui faire entendre cette voix; si elle n'entendait plus cette voix, elle allait mourir.

» Elle allait mourir, en effet. Depuis bien des heures elle avait refusé toute nourriture. Que faire? que faire?

» L'émir de notre tribu était le plus puissant des émirs.

» S'il levait son djerid, dix mille de ses cavaliers montaient à cheval.

» Son palais était digne du sultan... ses trésors immenses. Hélas! comment oser seulement concevoir la pensée de lui dire : — Viens par tes chants arracher à la mort une pauvre vieille femme infirme et désespérée !

» Et pourtant cela... je l'osai. Ma mère n'avait peut-être plus que quelques heures à vivre... je me rendis au palais... »

— Et Témir! — s'écria Reine profondément émue et intéressée, tandis que Stéphanette, non moins attendrie que sa maîtresse, joignait les mains avec admiration.

Le bohémien jeta aux deux jeunes filles un regard d'une indéfinissable tristesse, et dit, en interrompant cette espèce d'improvisation et en posant sa guitare sur ses genoux : — Une femme fut ma mère, — me dit Témir, et il vint.

— 11 vint î — s'écria Reine avec enthousiasme ; — ah ! le noble cœur !

— Oh ! oui, le plus noble des nobles cœurs ! — répéta le bohémien avec exaltation; — il daigna, lui si grand, lui si puissant, venir pendant cinq jours, chaque soir, dans notre pauvre demeure... Comment vous dire sa bonté touchante, presque filiale ? Hélas ! si ma mère n'avait pas eu en elle le germe d'une maladie mortelle, les chants de Témir l'auraient sauvée... car l'effet qu'ils produisaient sur elle tenait du prodige... Mais elle mourut du moins presque sans souffrir... dans une extase profonde. Cette guzla!... c'était celle de Témir; il me l'a donnée... Grâce à elle, les derniers moments de ma mère ont été paisibles... pauvre mère !...

Une larme brilla un moment dans les yeux noirs du bohémien ; puis, comme s'il eût voulu chasser ces souvenirs douloureux, il reprit vivement la guzla, et dit ces autres stances d'une voix fière et exaltée, en faisant vibrer l'instrument sonore ;

<( Le nom de l'émir est sacré dans sa tribu : qu'il le dise, et nous mourrons...

» Pas un n'est plus brave... pas un n'est plus beau... pas un n'est plus noble.

» Il a vingt ans à peine, et son nom est déjà l'effroi des autres tribus.

» Son bras est délicat comme celui d'une femme, mais il est fort comme celui d'un guerrier.

» Son visage est riant, est beau comme celui du génie qui

apparaît dans les rêves des jeunes filles î mais il est quelquefois terrible comme celui du génie des batailles ! !...

» Sa voix charme et séduit comme un philtre magique, mais elle éclate aussi quelquefois^comme le clairon. »

Dans son enthousiasme, le bohémien s'approcha de Reine et lui dit, e.n ouvrant le médaillon incrusté dans le manche de la guzla : — Voyez... voyez... s'il n'est pas le plus beau des mortels !

La jeune fille regarda le portrait... et poussa un cri de surprise et presque d'effroi... ce portrait était celui de l'étranger des roches d'Ollioules qui avait sauvé la vie à son père.

A ce moment, on ouvrit la porte du salon de Reine, et elle vit paraître Honorât de Berrol, suivi du capitaine Luquin Trinquetaille, arrivant de Nice sur la tartane la Sainte-Épouvante des Moresques, avec la grâce de Dieu.

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