CHAPITRE XX
JLA NOTRE-DAME DES SEPT-DOtXElRS
Nous abandonnerons, pendant quelque temps, la Maison- Forte du baron des Anbiez et la petite ville de la Ciotat, pour conduire le lecteur à bord de la galère du commandeur Pierre des Anbiez.
La tempête avait forcé ce bâtiment à se réfugier dans îe petit port de Tolari, situé à Test du cap Corse, pointe septentrionale de cette île.
La cloche de la galère venait de sonner dix heures du matin.
Le temps était obscur, bas, le ciel lugubrement voilé de nuages noirs, les violentes et fréquentes rafales du vent de nord-ouest soulevaient une forte houle dans l'intérieur du port.
De quelque côté qu'on se tournât, on ne voyait que les arides et sombres montagnes du cap Corse, au pied desquelles se creusait la rade.
La mer était assez grosse dans l'intérieur de ce bassin; mais elle semblait presque calme, si on la comparait aux lames énormes qui s'abattaient à l'étroite entrée du port sur une ceinture de rochers.
Ces brisants, presque entièrement submergés, étaient couverts d'une écume éblouissante qui, fouettée par le vent, jaillissait en poussière humide et blanche.
Les cris aigus des mouettes et des goélands surmontaient à peine le bruit tonnant de cette mer en furie, qui s'engouffrait dans le chenal qu'il fallait traverser pour entrer dans la rade de Tolari.
Quelques misérables cabanes de pêcheurs, bâties sur la grève, où leurs bateaux à sec étaient amarrés, complétaient ce site sauvage et solitaire.
Tourmentée par cette houle, la Notre-Dame des Sept- Douleurs, tantôt, s'élevant sur les flots, roidissait ses gumes 1 à les rompre ; tantôt, au contraire, semblait se creuser un lit entre deux lames.
Rien de plus sévère, de plus funèbre , que l'aspect de cette galère peinte en manière de cénotaphe.
Longue de cent soixante-dix pieds, large de dix-huit, étroite, élancée, s'élevant à peine au-dessus du niveau de la mer, elle ressemblait à un immense serpent noir , endormi au milieu des flots.
A l'avant du parallélogramme que formait le corps de la galère, était enté un éperon saillant et aigu, de dix pieds de longueur.
A Tanière du même parallélogramme , était entée une poupe arrondie, dont le couvert s'inclinait vers la proue.
Sous cet abri, appelé carrosse de poupe, logeaient le commandeur, le patron, le prieur et le roi des chevaliers 2.
Les arbres 3 de la galère, désarborés à son entrée en rade, avaient été placés dans la coursive, étroit passage qui traversait la galère dans son milieu et dans sa longueur.
De chaque côté de ce passage, étaient rangés les bancs des forçats.
x\u-dessous du carrosse de poupe, attaché à une hampe noire, flottait l'étendard de la religion, rouge, écarfclé de blanc. Au-dessous de l'étendard, un fanal de bronze désignait le grade du commandeur.
On comprend à peine, de nos jours, comment les esclaves, composant la chiourme d'une galère, pouvaient vivre enchaînés, nuit et jour, à leurs bancs.
En mer, couchant sur le pont, sans abri ;
En rade, couchant sous une tente d'herbage 4 , qui les garantissait à peine de la pluie et des frimas.
Qu'on se figure, sur cette galère noire, par ce temps sombre et froid, environ cent trente galériens maures, turcs ou chrétiens, vêtus de vestes rouges et de cabans de laine brune à capuchons.
Ces malheureux frissonnaient sous le souffle glacé de la
1 Câbles, en termes de galère, gumes.
1 Le plus ancien des chevaliers de Malte embarqués.
1 Arbres, en termes de galère, les mâts,
4 Grosse étoffe de laine.
tempête, et sous la pluie qui les inondait malgré le tendelet1.
Pour se réchauffer quelque peu , ils se pressaient les uns contre les autres, sur les bancs étroits où ils étaient enchaînés, cinq par cinq.
Tous gardaient un silence morne, et jetaient souvent un coup d'œil inquiet et craintif sur les argousins et sur les comités.
Ces bas officiers, vêtus de noir, et armés d'un nerf de bœuf, parcouraient la coursive, de chaque côté de laquelle étaient les bancs de la chiourme.
Il y avait treize bancs à droite, douze à gauche 2.
Les galériens, formant la palamente 3 de la Notre-Dame des Sept-Douleurs , avaient été, selon L'habitude, recrutés parmi les chrétiens, les Maures et les Turcs.
Chacun de ces types d'esclaves avait sa physionomie particulière.
Les Turcs, indolents, abattus, paresseux, semblaient en proie à une apathie douloureusement contemplative.
Les Maures, toujours agités, inquiets, farouches, paraissaient continuellement épier Foccasion de briser leurs chaînes et de massacrer leurs gardiens.
Les chrétiens, soit condamnés, soit enrôlés de bonne volonté 4, étaient plus insouciants de leur sort; quelques-uns même s'occupaient de quelques travaux de paille, dont ils espéraient tirer profit.
Enfin, les nègres, enlevés sur des bâtiments barbaresqucs, où ils ramaient comme esclaves, restaient dans une sorte de torpeur, d'immobilité st Lipide, leurs coudes sur leurs genoux et leurs têtes dans leurs mains.
La plupart de ces noirs mouraient de chagrin, tandis que les musulmans et les chrétiens finissaient par s'accoutumer à leur sort.
Parmi ces derniers quelques-uns étaient pourtant horriblement mutilés, ils appartenaient aux évadés repris.
Pour les punir de leur tentative d'évasion, on leur avait, suivant la loi, coupé le nez et les oreilles; de plus, leur barbe,
1 Tente ou tendelet.
9 La cir'sine, ou fougon, occupait à gauche la place d'un banc.
1 Palamente, armement de rames ou corps de rameurs.
* On app .lait ces derniers des buonvogîie, de l'italien buonavoglie.
LE COMMANDEUR DE MALTE 15a
leur crâne et leurs sourcils étaient complètement rasés; rien de plus hideux que ces visages ainsi défigurés.
Enfin, à l'avant de la galère, et retranchés dans une espèce de corps de garde couvert, appelé rambade, on voyait en batteries les cinq pièces d'artillerie du navire.
Là se tenaient les soldats et les canonniers.
Ceux-là ne faisaient pas partie de la chiourme*; ils composaient, si cela se peut dire, la cargaison du bâtiment auquel les rames des forçats imprimaient le mouvement.
Une vingtaine de mariniers, libres aussi, étaient chargés du maniement des voiles, du mouillage et des autres manœuvres nautiques.
Les soldats et les canonniers, considérés comme frères laïques et servants, portaient des casaques de buffle, des chaperons et des chausses noires.
Abrités par le toit des rambades, les uns, assis sur les canons, nettoyaient leurs armes; d'autres dormaient couchés sur le pont, enveloppés dans leurs cabans; d'autres, enfin, chose rare même parmi les soldats de la religion, faisaient quelques pieuses lectures, ou disaient leur rosaire.
A l'exception des forçats, l'équipage de cette galère, soigneusement choisi par le commandeur, avait une physionomie grave et recueillie.
Presque tous les soldats et les mariniers étaient d'un âge mûr; quelques-uns même touchaient à la vieillesse. Aux nombreuses cicatrices dont la plupart de ces gens étaient couturés, on voyait qu'ils servaient depuis longtemps.
Plus de deux cents hommes étaient réunis sur cette galère, et il y régnait un silence claustral.
Si la chiourme restait muette par la terreur du fouet des comités et des argousins, les mariniers et les soldats obéissaient à de pieuses habitudes, religieusement entretenues par le commandeur, Pierre des Anbiez.
Depuis plus de trente ans qu'il commandait cette galère de la religion, il avait tâché de toujours conserver le même équipage, remplaçant seulement, à son grand regret, les hommes qu'il perdait.
On connaissait à Malte la rigidité de la discipline établie à
1 La chiourme se composait absolument des rameurs esclaves et des bucn- TOglie.
bord de la Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le commandeur était peut-être le seul des officiers de la religion qui exigeât la stricte observance des règles de Tordre. Sa galère, à bord de laquelle il ne recevait que des gens éprouvés, devint une sorte de couvent nomade, rendez-vous volontaire de tous les marins qui voulaient faire leur salut, en s'astreignant scrupuleusement aux rigoureux devoirs de cette confrérie militaire et hospitalière.
Il en était de môme des officiers et des jeunes caravanistes.
Ceux qui préféraient mener une vie joyeuse et hardie (et c'était l'immense majorité) trouvaient la plupart des capitaines de la religion très disposés à les recueillir et à oublier avec eux, tout en se battant bravement contre les infidèles, que leur mission de moines-soldats était à la fois sainte et guerrière.
Au contraire, le très petit nombre de jeunes chevaliers qui aimaient pour elle-même cette vie pieuse et austère mêlée de grands périls, recherchaient avec empressement l'occasion de s'embarquer sur la galère du commandeur Pierre des Anbiez,
Là, rien ne choquait, rien n'alarmait leurs religieuses habitudes. Là, ils pouvaient se livrer à leurs saints exercices sans craindre d'être raillés ou de devenir peut-être assez faibles pour rougir de leur zèle.
Le maître canon nier, ou cap-de-mestre de la galère, vieux soldat basané, portant une jaquette de feutre noir à croix blanche, était assis dans le corps de garde de l'avant, ou rambade, dont nous avons parlé.
Il causait avec le maître des mariniers de la Notre-Dame des Sept-Douleurs. Ce dernier se nommait maître Simon; le premier se nommait maître Hugues. Ainsi que son compagnon, il avait constamment navigué avec le commandeur des Anbiez.
Maître Hugues fourbissait avec soin un hausse-col de mailles d'acier; maître Simon regardait de temps en temps à travers l'ouverture de la rambade, pour interroger le ciel et la mer, et pouvoir pronostiquer la fin ou le redoublement de la tempête.
— Frère, — dit Hugues à Simon, — la tramontane souffle bien fort, et de quelques jours nous n'arriverons pas à la Ciotat. La fête de Noël aura passé, et le frère commandeur sera chagrin.
Maître Simon, avant de répondre à son camarade, consulta de nouveau l'horizon, et dit d'un air grave :
— Quoiqu'il ne convienne pas à l'homme de chercher à de-
viner la volonté du Seigneur, je crois que nous pouvons espérer de voir bientôt la fin de cette tourmente ; les nuages semblent moins bas, moins pesants. Peut-être demain, notre ancien compagnon, le vieux guetteur du cap de l'Aigle, signalera-t-il notre arrivée dans le golfe de la Giotat.
— Et ce sera un jour de joie dans la Maison-Forte de Raimond V, — dit maître Hugues.
— Et aussi à bord de la Notre-Dame des Sept-Douleurs,' — dit maître Simon, — quoique la joie y paraisse aussi rarement que le soleil pendant le vent d'ouest.
— Voici ce hausse-col fourbi , — dit le canonnier en regardant son ouvrage d'un œil satisfait. — C'est étrange, frère Simon, comme le sang est tenace sur l'acier? J'ai beau frotter, on distingue toujours les traces noirâtres sur les mailles!
— C'est ce qui prouve que l'acier aime le sang comme la terre aime la rosée, — - dit le marinier en souriant tristement de sa plaisanterie.
— Sais-tu pourtant, — dit Hugues, — qu'il y a bientôt dix ans que le frère commandeur reçut cette blessure dans son combat contre Mourad-Reys, le corsaire d'Alger ?
— Je me souviens si bien de cela, frère, que d'un coup de hache d'armes j'abattis le mécréant qui avait presque brisé son kangiar sur la poitrine du commandeur, heureusement défendue par cette maille de fer. Sans cela, Pierre des Anbiez était mort.
— Aussi tient-il beaucoup à ce hausse-col... et je vais le lui porter...
— Arrête, — dit le marinier en prenant le bras du canonnier, — le moment est mal choisi, le frère commandeur est dans ses mauvais jours.
— Comment?
— Le maître écuyer m'a dit tout à l'heure que le frère Elzéar avait voulu entrer dans le gavon, mais que le crêpe était sur la porte...
— Je comprends... je comprends... ce signe suffit pour que personne n'ose entrer dans la chambre du commandeur avant qu'il en ait donné l'ordre.
— Ce n'est pourtant aujourd'hui ni un samedi, ni le dix -septième joui* du mois? — dit maître Hugues d'un air pensif.
— C'est vrai, car c'est seulement aux approches de ces épo-
ques que son humeur sombre semble l'accabler davantage, — dit maître Simon.
A ce moment une sorte de sourde rumeur se fit entendre au dehors parmi la chiourme.
Ce bruit n'avait rien de menaçant, il exprimait, au contraire, une sorte de contentement.
— Qu'est-ce que cela? — dit le canonnier.
— C'est sans doute le R. P. Elzéar qui paraît sur le pont. Rien qu'en le voyant les esclaves se croient déjà moins malheureux.