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L'ARRESTATION

Pendant que Raimond V et ses hôtes soupaient gaiement, la troupe des gens de guerre signalée par le guetteur et qui se composait d'une cinquantaine d'hommes appartenant au régiment de Guitry, était arrivée presque à la porte de la Maison-Forte.

Le greffier Isnard , toujours suivi de son clerc , dit au capitaine Georges, qui commandait ce détachement :

— Il serait prudent, capitaine, d'essayer une sommation avant de tenter une attaque de vive force, pour nous emparer de la personne de Raimond Y. Ils sont dans son repaire une cinquantaine de démons bien armés, derrière de bonnes murailles.

— Eh! que m'importent les murailles?

— Mais , outre les murailles , il y a un pont ; et vous le voyez, capitaine, il est levé.

— Eh ! que m'importe le pont? Si Raimond V refuse de le baisser, eh bien! mordieu! mes carabins monteront à l'escalade; cela leur est arrivé plus d'une fois dans la dernière guerre! Nous attacherons, s'il le faut, un pétard à la porte... Bien entendu, greffier, que, quoi qu'il arrive, vous nous suivrez pour protester et pour verbaliser.

— Hum!... hum!... — fit Phomme de loi. — Sans doute, moi ou mon clerc, nous devons vous assister; je pourrai même, dans cette circonstance, reconnaître la bonne conduite et le zèle du susdit clerc en le chargeant de cette honorable mission.

— Mais, maître Isnard, c'est votre office et non le mien, — dit le malheureux scribe.

— Silence, mon clerc ! nous voici arrivés devant la Maison- Forte. Les moments sont précieux. Préparez-vous à suivre le capitaine et à m'obéir!

La troupe se trouvait, en effet, au bout de l'allée de sycomores qui débouchait sur Fhémi cycle.

Le pont était levé , les fenêtres qui s'ouvraient sur la cour intérieure resplendissaient encore de lumières , car les hôtes du baron étaient partis depuis peu de temps.

— Vous le voyez,, capitaine, le pont est levé' ; et de plus, le fossé est large, profond et rempli d'eau, — dit le greffier.

Le capitaine Georges examina attentivement les abords de la place; après quelques moments de silence ; il tira violemment sa moustache gauche , signe certain de son désappointement.

Un factionnaire, placé dans l'intérieur de la cour, voyant briller des armes à la clarté de la lune, cria d'une voix forte :

— Qui va là?... répondez ou je tire...

Le greffier recula trois pas, s'abrita derrière le capitaine, et répondit d'une voix haute :

— De par le roi et de par monseigneur le cardinal, moi, maître Isnard, greffier de l'amirauté de Toulon, je vous somme de baisser ce pont.

— Vous ne voulez pas vous retirer? — dit la voix. En même temps une vive lueur éclairant une des meurtrières qui défendaient la porte, il fut facile de juger que la sentinelle soufflait la mèche de son mousquet.

— Prends bien garde î — s'écria Isnard, — ton maître sera responsable de ce que tu 'vas faire !

Cet avertissement fit réfléchir le soldat, il tira son coup de mousquet en l'air en criant d'une voix de stentor : — Alerte !.... alerte!...

— Il a tiré sur les soldats du roi ! — s'écria le greffier pâle de colère et d'effroi. — C'est un cas de rébellion armée... j'en prends acte... Clerc... prenez acte de ce fait.

— Non, greffier, — dit le capitaine, — il a aboyé, mais il n'a pas voulu mordre; j'ai vu la flamme du coup, il a tiré en l'air pour donner l'alarme.

Aux cris de la sentinelle, on vit par- dessus les murs la lueur de plusieurs flambeaux.

On entendit dans la cour des pas nombreux, précipités, et un grand cliquetis d'armes.

Enfin, maître Laramée, le morion en tête et la poitrine armée d'une cuirasse, parut à une des embrasures de la porte.

— Par la mort- Dieu! que voulez-vous? — s'écria- t- il. — Estce donc l'heure de venir troubler de braves gens qui fêtent la Noël?

— Il s'agit d'un ordre du roi que nous venons mettre à exécution, — dit le greffier. — Et...

— J'ai encore du vin dans mon verre, greffier; bonsoir, je

vais le vider, — dit Laramée; — seulement, souviens-toi des taureaux , et sache qu'une balle de mousquet atteint encore plus loin que leurs cornes; or donc, bonne nuit, greffier î

— Songe bien à ce que tu vas faire, insolent drôle, — dit le capitaine Georges. — Il ne s'agit plus cette fois d'une poule mouillée de greffier, mais d'un coq de combat , qui a le bec dur et les éperons pointus, je t'en préviens.

— Le fait est, maître Isnard, — dit humblement le clerc au greffier, — que nous sommes à ce gendarme ce qu'est une citrouille à une balle d'artillerie.

Le greffier, déjà fort choqué de la comparaison du capi< taine, repoussa rudement le clerc, et ajouta avec suffisance, en s'adressant à Laramée :

— Vous avez cette fois, à votre porte, le droit et la force, la main de justice et le glaive... Ainsi, majordome, je vous somme (Fouvrir et de baisser le pont.

Une voix bien connue interrompit le greffier : c'était celle de Raimond Y, qu'on avait été prévenir de l'arrivée du capitaine.

Éclairé par Laramée, qui portait une torche, le vieux gentilhomme parut bientôt debout sur la petite plate-forme que formait l'entablement de la porte, masquée par le pont-levis.

La clarté vacillante du flambeau jetait des reflets rougeâtres jusque sur le groupe de soldats, et étincelait sur leurs haussecols et sur leurs casques de fer.

Le reste de la scène était à demi dans l'ombre , ou éclairé par la clarté de la lune.

Raimond V portait un habit de gala richement galonné; ses cheveux blancs tombaient sur son collet. Rien n'était plus digne, plus imposant, plus résolu que son attitude.

— Que voulez-vous? — dit-il d'une voix retentissante.

Maître Isnard répéta la formule de son réquisitoire, et conclut à ce que Raimond Y, baron des Anbiez, fût appréhendé au corps et conduit sous bonne escorte dans les prisons de la prévôté de Marseille, pour crime de rébellion aux ordres du roi, etc.

Le baron écouta le greffier dans un profond silence. Lorsque l'homme de loi eut terminé, des cris d'indignation, des huées et des menaces, poussés par les gens de la maison du baron, retentirent dans la cour intérieure.

Raimond Y se retourna, réclama le silence, et répondit au greffier :

— Tu as voulu exercer, dans mon château, une visite illégale et contraire aux droits de la noblesse provençale; je t'ai chassé de chez moi à coups de fouet. J'ai fait ce que j'ai dû. Or, maujour! je ne puis me laisser appréhender au corps pour avoir fait ce que j'ai dû en châtiant un drôle de ton espèce. Maintenant, exécute les ordres dont tu es chargé; je ne t'en empêche pas plus que je ne t'ai empêché de visiter mes magasins d'artillerie. Je regrette que mes hôtes m'aient quitté tout à l'heure, car ils auraient aussi protesté en leur nom contre l'oppression du tyranneau de Marseille.

Ce discours du baron fut accueilli avec des cris de joie par la garnison de la Maison-Forte.

Raimond V allait descendre de son piédestal, lorsque le capitaine Georges, qui avait le langage rude et les manières brusques d'un vieux soldat, s'avança sur le revers du fossé ; il mit son chapeau à la main, et dit à Raimond V, d'un ton respectueux :

— Monseigneur, je dois vous prévenir d'une chose... c'est que j'ai avec moi cinquante soldats déterminés, et que je suis décidé, quoique à regret, à exécuter mes ordres.

— Exécutez-les, mon brave ami, — dit le baron en souriant d'un air goguenard, — exécutez. Votre maréchal veut essayer si ma poudre est bonne... il vous charge de l'éprouve tte... Nous commencerons Fessai quand vous voudrez.

— Capitaine, c'est trop parlementer, — s'écria le greffier. — Je vous somme d'employer à l'instant même la force des armes pour vous rendre maître de ce rebelle aux ordres du roi notre maître, et de...

— Greffier, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous; seulement, prenez garde de vous mettre entre la lance et la cuirasse, il pourrait vous en douloir... — dit impérieusement le capitaine à maître Isnard.

Se retournant vers le baron, il lui dit avec autant de fermeté que de déférence :

— Une dernière fois, monseigneur, je vous supplie de bien réfléchir; le sang de vos vassaux va couler; vous allez faire tuer de vieux soldats qui n'ont aucune animosité contre vous ni contre les vôtres... et tout cela, monseigneur, permettez à une barbe grise de vous le dire franchement, tout cela parce que vous voulez vous rebeller contre les ordres du roi... Que Dieu vous pardonne, monseigneur, d'avoir causé la mort de

tant de braves gens, et à moi de tirer l'épée contre un des plus dignes gentilshommes de la province ; mais je suis soldat , et je dois obéir aux ordres que j'ai reçus.

Ce noble et simple langage fit une profonde impression sur Raimond V; il baissa la tête en silence, resta quelques moments pensif, puis il descendit tout à coup de la plate-forme.

On entendit quelques murmures, dominés par la voix retentissante du baron.

Au même instant le pont s'abaissa, la porte s'ouvrit 5 Raimond V parut, et dit au capitaine en lui tendant la main d'un air à la fois imposant et cordial :

— Entrez, monsieur, entrez ; vous êtes un brave et honnête soldat. Quoique ma tête soit blanche, elle est quelquefois aussi folle que celle d'un page... J'ai eu tort... Vous devez en effet exécuter les ordres qu'on vous donne. Ce n'est pas à vous, c'est à monsieur le maréchal de Vitry que je dois dire ma pensée sur sa conduite envers la noblesse provençale. Ces braves gens ne peuvent pas être victimes de ma résistance. Demain, au point du jour, si vous le voulez bien, nous partirons pour Marseille, monsieur.

— Ah î monseigneur,— dit le capitaine en serrant la main de Raimond V avec émotion, et en slnclinant avec respect, — c'est maintenant que je suis véritablement désespéré de la mission que j'ai à remplir.

Le baron allait répondre au capitaine, lorsqu'un bruit lointain, formidable, s'élevant dans les airs, attira Pattention de tous ceux qui remplissaient la cour de la Maison-Forte.

On eût dit le sourd mugissement de la mer en furie...

Tout à coup, une lueur immense éclaira Phoiïzon dans la direction de la Ciotat ; les cloches du couvent et de Péglise commencèrent à sonner le tocsin.

La première idée qui vint au baron fut que le feu était à la ville.

— Le feu!... — s'écria-t-il, — le feu est à la Ciotat! Capitaine, vous avez ma parole, je suis votre prisonnier; mais courons à la ville... Vous avec vos soldats, moi avec mes gens, nous pouvons y être utiles.

— Je suis à vos ordres, monseigneur...

A ce moment, le son prolongé, retentissant de Partillerie, fit trembler les échos de la plage... ébranla les vitres de la Maison-Forte...

— Du canon ! ce sont les pirates... Au diable le guetteur, qui nous laisse surprendre... Les pirates... Aux armes! capitaine... aux armes! Ces démons attaquent la ville... Laraméer mon épée... Capitaine, à cheval... à cheval! Vous m'emmènerez prisonnier demain ; mais cette nuit, courons défendre cette malheureuse ville...

— Mais, monseigneur, votre maison.

— Du diable s'ils s'y frottent... Laramée et vingt hommes la défendraient contre une armée entière. Mais cette malheureuse ville est surprise... Vite à cheval... à cheval!

Les grondements de l'artillerie devenaient de plus en plus fréquents, les cloches tintaient à grande volée ; une sourde rumeur arrivait jusqu'à la Maison-Forte ; les flammes semblaient augmenter d'intensité.

Laramée apporta en toute hâte au baron son morion et une cuirasse. Raimond V prit le casque, mais ne voulut pas entendre parler de la cuirasse.

— Maujour ! est-ce que j'ai le temps d'agrafer cet attirail ! . .. Vite, qu'on m'amène Mistraoû, — criait-il en courant vers l'écurie.

Il trouva Mistraoû bridé ; mais voyant qu'on était trop longtemps à le seller, il le monta à poil, dit à Laramée de garder vingt hommes pour la défense de la Maison-Forte, lui recommanda sa fille, et, accompagné du capitaine, il prit en toute hâte le chemin de la Ciotat.

Les soldats et les vassaux armés du baron se mirent au pas de course, et suivirent de très près Raimond V et le capitaine Georges. Le greffier et son clerc, entraînés malgré eux dans le mouvement général, furent obligés de se joindre à la troupe

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