PROJETS
Une fois éclairé sur la naissance d'Érèbe, Pog, dans son horrible joie, remercia l'enfer de lui avoir livré cet enfant.
Alors il s'expliqua les sentiments d'aversion qu'Érèbe luiavail presque toujours inspirés, et les rares velléités de tendresse qu'il avait parfois vaguement ressenties pour ce malheureux.
Érèbe était le fils de son plus mortel ennemi... mais il était aussi le fils d'une femme que Pog avait adorée
Il se dit que sans le secret instinct de haine et de vengeance qui le poussait à son insu, il n'aurait sans doute pas pris un odieux plaisir à corrompre, à dénaturer Fàme de cet infortuné.
Les cœurs les plus endurcis éprouvent toujours une sorte de soulagement, lorsqu'ils croient leurs crimes justifiés.
De ce moment, Pog, si cela peut se dire, vit clair dans sa haine ; il ne fut plus qu'indécis sur la manière de se venger.
Un homme du caractère de Pog devait agir avec une prudence terrible, pour ne pas compromettre l'occasion d'assouvir enfin sa rage.
La mort d'Érèbe ne pouvait le satisfaire ; cette mort, si lente, si cruelle qu'elle fût, ne serait qu'un jour de supplice ; cela ne lui suffisait plus.
Cette rage était insensée : si Ërèbe était la personnification vivante du crime du commandeur, il était du moins innocent de ce crime ; mais Pog avait depuis longtemps perdu toute conscience du juste et de Y injuste.
Il n'hésita donc pas à regarder Érèbe comme une victime justement dévolue à ses ressentiments. Il avait aussi frémi d'une joie sinistre en apprenant que Pierre des Anbîez avait
tf* LE COMMANDEUR DE MALTE
été le séducteur de sa femme : maintenant il savait où ses coups devaient porter.
Tout semblait favoriser ses projets ; il croyait avoir tué Raimond V, baron des Anbiez, dans l'attaque de la Ciotat ; Reine, enlevée par Érèbe, était la nièce du commandeur : le destin semblait d'accord avec lui pour poursuivre et accabler cette famille. Telles étaient les pensées de Pog, lorsque les deux galères et le chebec arrivèrent au mouillage des îles Sainte-Marguerite.
A peine furent-elles mouillées qu'Hadji vint à bord de la Gallione rouge, il trouva Pog absorbé dans ses réflexions.
En peu de mots il l'instruisit des desseins d'Érèbe, et de ses vaines tentatives pour embaucher l'équipage du chebec et fuir en Orient.
Pog pâlit d'effroi... Érèbe aurait pu lui échapper sans la fidélité d'Hadji et de ses marins î sa vengeance avortait ! ! !
11 témoigna au bohémien une si grande reconnaissance de sa conduite dans cette circonstance, que celui-ci demeura stupéfait ; ces sentiments contrastaient étrangement avec le caractère de Pog.
— Rassure-toi, maître Pog, — dit Hadji, — tu ne dois pas avoir sur la conscience le poids d'une lourde reconnaissance ; moi et les matelots, nous te sommes restés fidèles parce que notre intérêt nous le commande, ce lien en vaut bien d'autres ; mais, si tu m'en crois, Pog-Reis, tu profiteras de la première occasion pour mettre le jeune homme à terre : il se gâte, il devient faible ; tout à l'heure il a encore pleuré aux pieds de ces deux femmes. Je te conseille donc de l'abandonner à la première occasion, il ne peut que nous gêner. . .
— Abandonner Érèbe ! — s'écria Pog avec une expression si passionnée, qu'Hadji le regarda avec stupeur. — Abandonner Érèbe!... — reprit-il; — mais tu ne sais donc pas... mais, que dis-je... tu dois ignorer... A l'instant... à Y instant, amènemoi cet enfant... tu m'en réponds sur ta vie... sur ta vie, entends-tu... Ou bien, non... je vais aller le trouver à bord de son chebec, ce sera plus sûr...
Le pilote de la Gallione rouge entra au même instant d'un air agité. — Maître, — dit-il à Pog, — en examinant l'horizon avec ma longue-vue, je viens de découvrir au large une galère et une polacre... Ces deux bâtiments peuvent passer auvent de nous sans nous apercevoir... Éblis le veuille !... car la galère noire est fatale à ceux qu'elle attaque...
— La galère noire ? — demanda Pog.
— Qui ne connaît pas la galère noire du commandeur des Anbiez ? — dit le pilote.
— Eh ! sans doute, — s'écria le bohémien, — on attendait le commandeur d'un jour à l'autre à la Maison-Forte de Raimond V... Pierre des Anbiez sera arrivé après nous, il aura vu le bouge de ces citadins en flammes, sa nièce enlevée, son frère tué... et il nous cherche sans doute pour se venger...
— Cette galère... est celle du commandeur Pierre des Anbiez? — dit Pog en balbutiant, tant sa stupéfaction était profonde, — Pierre des Anbiez... le commandeur... ici... lui...
Il est impossible de peindre l'explosion de joie sauvage avec laquelle Pog prononça ces mots.
Après un moment de silence pendant lequel il passa sa main sur son front, comme pour bien s'assurer que tout ce qui arrivait était bien réel, il tomba tout à coup à genoux, joignit les mains, et dit avec l'expression de la plus profonde piété :
— Mon Dieu!... mon Dieu! pardonnez-moi. Longtemps j'ai douté de votre justice, aujourd'hui elle se révèle à moi dans toute son éclatante majesté ! Seigneur!... Seigneur!... pardonnez-moi !... La douleur m'a égaré, votre toute-puissance se manifeste à ma vue. Le même jour vous mettez à la merci de ma vengeance le père et le fils; après vingt ans de tortures^ mon Dieu ! après vingt ans... Seigneur, Seigneur, à genoux, je vous remercie; ma vie entière ne suffira pas pour vous prier et pour vous bénir!... Le père et le fils en ma puissance !... Mon Dieu! vous êtes souverainement grand! vous êtes souverainement juste ! ! !
Un violent accès de fureur de la part de Pog n'eût pas épouvanté Hadji ; cette prière, faite d'une voix basse, tremblante, convaincue, le remplit d'une vague inquiétude.
Ce misérable, qui ne reculait devant rien, eut peur...
Il fallait, en eftet, quelque chose de bien formidable pour courber le front dé Pog dans la poussière, pour lui arracher ce cri de reconnaissance, de soumission.
Après avoir prié, Pog se releva, il marcha longtemps avec agitation, sans dire un seul mot ; il oubliait la présence du pilote et d'Hadji.
Une demi-heure se passa ainsi. Le bohémien examinait Pog avec une avide et sombre curiosité.
Il s'attendait à voir sortir du chaos où ses idées semblaient plongées quelque résolution étrange et fatale.
Pog, comme s'il eût enfin succombé à tant de violentes émotions,, se sentit faiblir ; il devint pâle comme un spectre, s'affaissa sur lui-même, et, sans le secours d'Hadji et du pilote, il tombait à la renverse.
Le bohémien le porta sur son lit, tira un flacon de sa ceinture, le lui fit respirer, et bientôt Pog-Reis sortit de son évanouissement passager.
— Je me souviens de tout, maintenant,— dit-il en regardant autour de lui avec anxiété.— Je me souviens de tout. Tu me trouves faible... Hadji, mais, que veux-tu?... le temps des miracles revient. . . Oh ! cette marque de la toute-puissance du Très-Haut m'impose des devoirs; maintenant je suis fort, maintenant je ne compromettrai pas les vues de la justice céleste en la devançant... Non... non... j'entends sa voix, elle sera écoutée, un terrible exemple sera donné au monde... Tu vas m'envoyer Érèbe, Hadji.
Ces paroles, l'accent calme et la physionomie presque tranquille de Pog furent un nouveau sujet d'étonnement pour Hadji.
— Qu'il soit fait comme vous le voulez, maître, je vais vous envoyer le jeune homme, ou vous l'amener moi-même pour plus de sûreté.
— Cela n'est pas tout, Hadji... Tu aimes le pillage comme Trimalcyon-Reis, mais tu aimes aussi le combat pour le combat, le danger pour le danger.
— Et je n'ai eu ni ma part de pillage, ni ma part de danger la nuit dernière, maître ! J'ai tendu l'hameçon, mais le poisson n'a pas été pour moi.
— Écoute... Hadji... tu peux avoir tout à l'heure ta part d'un brillant combat... ou en demeurer spectateur. Il s'agit de sortir avec le chebec... de rejoindre la galère noire du commandeur des Anbiez... La marche de ton bâtiment est supérieure à celle de toutes les galères... Tu hisseras un pavillon noir, et tu attireras le commandeur dans cette rade...
— Je comprends, maître...
— Tu me comprends, Hadji ! la couleuvrine de la Maison- Forte nous a fait de telles avaries dans les œuvres hautes, qu'il se passera plusieurs jours avant que nous soyons radoubés de façon à pouvoir tenir la mer ; mais nous pouvons en
quelques heures être en état de soutenir un combat à l'ancre, et on aura vu peu de combats pareils, Hadji, si tu m'amènes dans cette baie la galère noire!... Si tu veux conserver le chebec qui m'appartient, n'entre pas dans la baie, Hadji; une fois qu'elle aura vu la Gallione rouge, la galère noire ne songera guère à te poursuivre. Alors... fais voile vers le sud, je te donne le chebec et les esclaves, Hadji.
— Ce n'est pas pour posséder le chebec que j'agirai comme tu veux que j'agisse, — répondit Hadji avec un orgueil sauvage. — Qui m'aurait empêché de profiter des offres d'Érèbe? qui m'empêcherait à cette heure de dire que je consens à ce que tu désires, et de faire voile vers le sud, au lieu d'aller au large te chercher cette galère noire? Je t'amènerai le navire du commandeur, et je prendrai part au combat, parce que cela me plaît, parce que, malgré ton calme apparent,, il s'amasse dans ton âme quelque effroyable tempête que je veux voir éclater. Je suis curieux, maître,
— Eh! par la colère du ciel, dont je suis l'instrument!... tu verras éclater un bel orage, si tu reviens !
— Aussi reviendrai-je, maître.
— Et amène-moi Érèbe à l'instant.
— A l'instant, maître.
— Surtout... ne dis rien à Trimalcyon de mon projet... cette brute grossière une fois engagée au milieu du feu fera son devoir malgré elle...
— Soyez tranquille, maître... avant une heure la galère noire à ma poursuite doublera cette pointe...
— Et alors... et alors, — se dit Pog en se parlant à luimême d'un air inspiré, solennel... — alors cette baie, maintenant si tranquille, verra une de ces grandes tragédies dont le souvenir épouvante quelquefois l'humanité pendant plusieurs générations.
— Je pars et je reviens avec Érèbe, maître, — dit Hadji. Il disparut.
Pog s'agenouilla et pria.