STATISTIQUES
SUR LES CAUSES ET LES EFFETS DE l’AGRANDISSEMENT ET DE LA DÉCADENCE DU COMMERCE, AU ÎQ.™6 SIÈCLE, ET SUR LES MOYENS D’ACCROÎTRE ET DE CONSOLIDER SA PROSPÉRITÉ.
Les sciences atteignent leurs plus hautes destinées , quand , suspendant la recherche des théories abstraites et spéculatives , elles se servent de la puissance de leurs moyens d’investigation , pour résoudre les questions qui importent aux intérêts de la patrie , au perfectionnement de l’état social et au bonheur de l’espèce humaine. Elles toucheraient à ce triple but , & , par leurs efforts , le commerce agrandissait sa prospérité; car l’agriculture et l’industrie développeraient bientôt , en partageant ses succès , les ressources précieuses du sol vaste et fertile de la France , de son heureux climat et de sa population nombreuse , active et puissante ; la société acquerrait les moyens d’extirper l’ignorance, la misère et le crime; et le bien-être de l’homme , fruit de ses utiles travaux , rendrait les vertus plus faciles et le bonheur domestique moins rare et plus durable.
Mais quels dons de la nature , de l’étude et de l’cxpé-
rience ne faudrait-il pas pour explorer la source qui promet de répandre tant de bienfaits ? Quelle entreprise peut trouver plus d’obstacles que celle de découvrir ses ramifications innombrables , de les faire connaître et d’indiquer quels avantages il est possible d’en obtenir? Est-il une tâche plus vaste et plus importante ? Le commerce embrasse le monde ; les contrées les plus éloignées l’enrichissent de leurs tributs; il marche avec la civilisation; il s’appuie sur les institutions politiques ; il favorise l’accroissement de la population et en devient la nécessité. Il développe le génie industriel des peuples ; il protège l’agriculture; il en multiplie lès produits; il met à profit les ressources du sol et du climat; il donne naissance à la navigation ; il fait créer des colonies et change des forêts inextricables en contrées fertiles , et des rochers arides en cités florissantes. Les questions qui se lient à sa prospérité ne peuvent être résolues sans le concours d’une foule de connaissances positives ; il n’est possible d’arriver à leur solution que par une investigation difficile des lieux , des temps , des hommes et des choses. Il faut interroger l’histoire pour apprendre quelle influence exercent sur la splendeur commerciale des Etats , les malheurs de la guerre et les bienfaits des institutions civiles; il faut chercher dans le dédale de la diplomatie , quelles clauses obscures des traités peuvent changer en mal le bien qu’on attendait d’une amitié nouvelle; il faut consulter les lois de la nature qui prescrivent des limites a là puissance humaine , et qui assujettissent les succès du commerce a la triple influence du climat , du sol et de la position géographique; il faut étudier les habitudes et les mœurs des
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nations , qui déterminent l’étendue de leurs besoins ; il faut reconnaître si le degré de civilisation des peuples permet au génie des arts de satisfaire à ce que réclament le luxe et la nécessité pour leur propre consommation , et pour celle des pays liés avec eux par la navigation. Il faut savoir quel végétal inconnu de l’antiquité peut , comme la canne à sucre , couvrir de ses riches forêts quelques terres lointaines , et donner , chaque année , à deux puissances seulement , une récolte d’un demi-milliard. Il faut compulser les documens officiels et découvrir, dans leurs données numériques , les élémens qu’une prudence soupçonneuse refuse d’y exprimer; il faut soumettre à un examen rigoureux les matériaux qu’on emploie, et ne point s en servir sur la seule garantie de l’élévation ou la renommée des autorités qui les fournissent ; il faut sur-tout faire naître la conviction par des faits et des calculs, et , traitant la science importante du commerce comme les sciences exactes , procéder rationnellement , par l’analyse , enseigner la vérité telle que la donnent les axiomes mathématiques , et s’appuyer sans cesse sur l’exemple , l’expérience et les conséquences qui en résultent immémédiatement.
C’est en suivant ces guides fidèles que nous allons essayer de tracer l’histoire statistique du commerce de la France , d’exposer sa situation actuelle , et de la faire mieux apprécier en lui comparant le commerce de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Les conseils du passé nous feront connaître les moyens d’améliorer l’avenir.
Nous diviserons ce vaste travail en trois parties , qui comprendront chacune : l’exposition des faits, leurs ré-
sultats et l’application des principes qui en sortent nécessairement.
Dans la première , nous entreprendrons de déterminer quelles sont les causes essentielles de l’agrandissement du commerce et de fixer les conditions de la prospérité de chacune de ses branches principales. Nous montrerons , par l’exemple de la France , de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, quels sont les effets de la réunion de ces conditions.
Dans la seconde partie , nous examinerons quelles sont les causes de la décadence du commerce , soit générales , locales ou éventuelles.
Dans la troisième , nous procéderons à l’investigation des moyens d’accroître la prospérité du commerce français dans les deux hémisphères. Nous sommes loin de croire en indiquant Ces moyens , qu’ils puissent être entièrement adoptés , et qu’il n’y en ait point , dans leur longue série , qui ne soient intempestifs , impraticables , infructueux ou peut-être même nuisibles : ce n est point leur exécution , mais seulement leur examen qui nous paraît désirable.
Nous ne prétendons pas non plus , en faisant usage d’une multitude de termes numériques , avoir toujours atteint, par nos efforts, une exactitude rigoureuse , ou n’avoir jamais énoncé que des vérités entièrement incontestables ; et quoique nous ayons tiré de documens officiels ou authentiques la plupart de nos données , nous admettons volontiers la possibilité d’avoir été , plus d une fois , induits en erreur.
En reconnaissant d’avance les imperfections dont cet
ouvrage est vraisemblablement entaché malgré nos soins , qu’il nous soit du moins permis d’espérer qu’on ne se méprendra point sur le sentiment qui nous a fait montrer si souvent l’Angleterre comme un modèle. Le premier de nos devoirs et de nos désirs , est , en traitant d’intérêts aussi graves , de ne jamais nous écarter de ce que nous prescrivent la justice et la vérité ; mais si nous Savions pu nous défendre de quelque partialité secrète, c’est la France, c’est notre patrie, qui seule eût été l’objet de notre prédilection.
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