SCENE XVIII
Les Mêmes, ROBINEAU.
FIFINE. Ah ! quel changement.
CARAFON, d part. Il n'est pas possible, il aura eu une querelle ou son cabriolet a versé.
ROBINEAU. // entre et va s'asseoir sur une chaise. Fifine, je me sens bien mal... je m'en vas... du vinaigre...
CARAFON. Laissez-le s'en aller.
FIFINE. Que vous est-il donc arrivé ?
ROBINEAU. L'aventure la plus épouvantable... Donne-moi un verre d'eau sucrée.
FIFINE. C'est cela, je suis bonne pour soigner monsieur.
robineau. Si tu me fais des reproches , je vais me retrouver mal.
CARAFON. Laissez-le se trouver mal.
FIFINE. Allons, je veux être généreuse.
ROBINEAU. Je puis dire que je suis l'être le plus infortuné du département de la Seine... Mets-y beaucoup de fleur d'orange... Pas plus de comtesse que de nègre, chez le boulanger, on me rit au nez, on ne sait pas ce que je veux dire, on ne connaît pas madame de Blaguinski.^j Et ce scélérat de cocher de cabriolet... que je n'avais pas de quoi payer... qui ne veut pas comprendre qu'on m'a attrapé; qui dit que c'est lui qu'on attrape ; qui me donne des coups de poings , me force à un duel à l'anglaise... Allez donc ensuite au bal comme ça; je suis gentil pour danser le galop.
FIFINE , lui apportant de Veau sucrée. Tenez, buvez.
ROBINEAU. Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça? e'est détestable... Fifine, vous me donnez de l'eau salée.
FIFINE. Ah ! c'est que j'aurai pris la salière pour le sucrier... c'est égal, ça vous fera le même bien.
ROBINEAU. Merci, je n'en veux pas... de l'eau pure. . . de l'eau.
FIFINE, rapportant un verre d'eau. Tenez. Vous revenez déjà de votre soirée? vous quittez si vite votre grande dame? Ah ! mon Dieu, elle vous a donc serré la main bien fort, que votre gant est tout déchiré, et votre habit aussi; comme vous voilà fait;
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LE MAGASIN THÉÂTRAL
est-ce en dansant une polonaise que vous vous êtes arrangé comme ça?
ROBINEAU. Ah, Fifine! ma soirée, mon bal, ma comtesse, tout ça c'étaient des bêtises; j'avais la tête bouleversée; je ne sais plus ce que je t'ai dit tantôt ; mais tu es si bonne, je suis bien sûr que tu n'y penses déjà plus... Oh! Fifine, je voudrais avoir une couronne à t'offrir, encore je ne croirais pas payer... Raccommode-moi mon parement.
FIFINE. Du tOUt.
ROBINEAU. Comment, Fifine, tues rancunière...
FIFINE. Je ne veux plus raccommoder que mon mari; épousez votre comtesse, moi j'épouse mon limonadier.
ROBINEAU. Carafon, est-ce bien possible?
CARAFON. Ah! elle m'épouse! Quoi!
vous m'épousez, mam'selle?
FIFINE. Chut ! tais-toi donc.
ROBINEAU. Quant au limonadier, qu'il prenne garde à lui ; il s'est moqué de moi avec son nègre; mais je le retrouverai , je le briserai en mille morceaux.
CARAFON. Ah! mon Dieu! je n'ai plus de vent.
FIFINE. Essayez de frapper mon époux.
ROBINEAU. Ton époux!., ton époux!., qu'il ne tombe pas sous ma main... tu me connais, Fifine...
FIFINE. Allez... faites de l'Antony... On n'est pas votre dupe.
ROBINEAU. Vois-tu, Fifine... finis.
Il pleure.
FIFINE. Allez remettre vos billets doux.
ROBINEAU. (// se met d genoux.) Fifine, il n'est pas possible que tu veuilles me faire mourir de chagrin.
CARAFON. Fais donc le canard.
FIFINE. Taisez-vous, tartufe, vous ne m'aimez pas.
ROBINEAU. Si, Fifine, je t'aime bien : je ne dépenserai mon argent qu'avec toi; je ne te quitterai plus; je n'irai plus dans le grand monde ; une chaumière et toi, voilà le bonheur.
FIFINE. Câlin, vous pensez à moi quand je suis là.
ROBINEAU. Je pense toujours à toi.
fifine. Vous m'en donnez de jolies preuves.
ROBINEAU. Hein?
fifine. Vous m'en donnez de jolies preuves.
ROBINEAU. Oui... eh bien! on va t'en dottner des preuves. Ne regarde pas. (//
va chercher la bouteille et tes babas,) Fifine, vois ce petit goûter que j'avais préparé... du muscat...
carafon. Du muscat ! elle va se laisser aller.
fifine. ( A part. ) Du muscat ! il me prend par mon faible.
ROBINEAU. Tout n'est pas rompu entre nous.
fifine. C'est selon... Voyons d'abord ce muscat.
ROBINEAU. (A part) Si elle en goûte, elle est à moi.
FIFINE. Il n'est pas très bon.
ROBINEAU. Gourmande... Allons, embrassons-nous... que tout soit oublié.
fifine. Tiens... ne croit-il pas parce que j'ai bu un verre de muscat...
ROBINEAU. Allons donc, tu te moques de moi , tu ris.
FIFINE. Du tOUt.
ROBINEAU. Tu ris... eh bien! regardemoi donc en face... tiens, de côté seulement.
fifine. Non, monsieur, pas plus de côté que de face.
ROBINEAU. Ah! tu \ois bien, tu n'oses pas... ah, ah! tu ris.
FIFINE. Non, ce n'est pas vrai; d'ailleurs, c'est que je pense à autre chose.
ROBINEAU. Vous ne voulez pas me pardonner ?jXes femmes pardonnent si habituellement!